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LA FAMEUSE INVASION DES OURS EN SICILE **

13 Oct

2sur5  Fruit de six ans de préparation dans un studio à Angoulême, La fameuse invasion des ours marque l’essentiel de ses points grâce au dessin (notamment grâce aux architectures de la société mixte), le reste de ses arguments ou agencements ne lui permettant jamais de s’envoler. Le film semble respectueux du livre signé Buzatti, y compris dans sa dimension ‘rêverie primitiviste et collectiviste’ qu’il a peut-être relativement déniaisé (au prix de coupes narratives ?). Il offre plusieurs visions excellentes (le chat glouton, les sangliers-ballons) mais sur la durée rien de profondément ou globalement aimable ni convaincant. L’univers est meublé par un bon lot de détails et gadgets (comme les trois mini assistants, ou les classiques mais toujours impressionnants visages des anciens gravés dans les arbres quand le roi est pris de nostalgie pour sa montagne) mais loin d’en générer des torrents. Probablement l’intention est de gâter tout le monde et confectionner une œuvre généraliste. Le résultat est curieusement aseptisé, comme dans une réunion démocratique où les idées géniales seraient mises au même niveau que les banalités consensuelles et les égarements discrètement puants. La morale se veut relativiste et anti-manichéenne, s’avère obtuse et anti-individualiste. Hormis le fantasque Grand Duc (aux airs et au nez évoquant le voisin dans Famille Pirate), il n’y a pas de méchant parce qu’il n’y a pas d’individus – et quand des individualités émergent, elles sont moquées à moins de correspondre à des canons éprouvés et garants de la bonne mise en ordre du troupeau (le vieux sage versus l’original à moustache plein d’ambition sera forcément le lâche de service – plein de projets grandioses et futiles pour la ville, là-dessus le film approchait quelque chose de juste).

Ce qui fait la supposée vertu supérieure des ours dans la première moitié, c’est qu’en tenue naturelle ils sont parfaitement indifférenciés. Même l’écologie profonde et les fondamentalismes religieux ne plaident pas pour l’instauration ou le retour à un monde aussi bêtement minimaliste et anti-humain. La confiance dans l’intelligence et les capacités de création ou d’auto-gouvernement est exagérément basse dans ce récit. Dès le départ, j’ai été gêné par la dépendance présentée comme naturelle du peuple ours incapable de partir chasser ou d’agir sérieusement sans son roi. Une autre bizarrerie à mes yeux qui semble innocente à beaucoup d’autres est cette proximité de papa ours avec son ourson – dans ce duo on est jamais lassé de se coller le museau. Les invraisemblances et facilités deviennent alors plus pesantes. Nous ne sommes pas dans une fantaisie monarchiste façon Le roi Lion (où le sort sombre de certains est légitimé), parce que c’est trop candide et léger – au moins la tragédie habille correctement. En même temps, La fameuse invasion ne donne pas franchement dans la comédie, ni dans le rocambolesque, ne propose pas non plus un déferlement d’imagination ou d’exotisme. Bien sûr il n’est pas moraliste comme autrefois, ni avec des repères et distributions des fonctions rigides comme souvent – mais c’est du point de vue spectateur – car dans la diégèse, au minimum chacun est bien enfermé à sa place (la leçon c’est que les ours ont perdu leur temps à s’embourgeoiser avec les humains). En fait les voix dissidentes sont canalisées dans les schémas conventionnels (le fils prodige, la vanité des princes), les alternatives comme les contradictions sont inexistantes. Le scénario pâtit de ce peu de conflits et la galerie si sympathique soit-elle de loin reste pauvre voire vile de près. L’intervention du serpent orange est encore plus bâclée que celle du chat géant. Sa seule vocation semble de décanter une histoire qui n’arrive pas à germer puis arriver à conclure. On ne peut se régaler de rien et en douce(ur) tout ce qu’il y a d’évasion ludique ou de différent est condamné.

À quoi bon l’intégrité si c’est pour servir une espèce de narcissisme grégaire maintenant ses sujets à l’état de braves et forts bébés bien encadrés, belles larves guerrières à leurs heures, insouciantes tout le temps. Si les commentateurs et relais culturels ne s’offusquent pas de ce qui relève pourtant d’une sorte de plaidoyer pour un nationalisme consanguin, c’est que celui-ci est désarmé et benêt, n’a même pas d’emblèmes, d’expériences et de goûts propres un peu développés (pas de mythologie, de gloire ni de volonté sérieuses). À terme il n’a même pas la force d’opposition des tribus de Pocahontas ou d’un royaume grotesque en Ouganda. Nous voilà simplement dans une déclaration d’amour au ‘bon sauvage’ et au communisme archaïque – diffamant la société des hommes corrompue et décadente en snobant le niveau de vie, la richesse et la variété, ne serait-ce que culturelles, qu’elle apporte.

Note globale 52

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Suggestions… Le renard et l’enfant + Un prophète + De rouille et d’os + Le triomphe de la volonté + Perdrix

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AD ASTRA **

22 Sep

2sur5 C‘est un film contemplatif grand-public face auquel la méditation a toute sa place ; le public fera l’essentiel et pourra diverger ou approfondir, les auteurs préfèrent conserver leurs humeurs brumeuses et leurs réflexions cachées. Le film lui-même n’a pas grand chose et surtout rien d’éclairant à prononcer ; il nous place justement dans une perspective où la parole et la pensée deviennent futiles.

Par conséquent il est légitime de ne rien questionner. Le robinson a décemment digéré sa quarantaine volontaire, les obstacles dégagent ou s’entre-tuent bêtement, les responsabilités et les menaces ne pèsent jamais lourd sauf peut-être un micro-instant nécessaire à soulever des résidus d’adrénaline (un rappel régulier que l’affaire est spectaculaire, mais limité car il faut viser au-delà de ces petits sentiments consuméristes de spectateur). Tout est safe au nom de la grandeur (pas par paresse ou déni !). Dans une telle configuration, logiquement, il doit rester des miettes. On nous enseigne l’importance d’accepter qu’il n’y ait rien à trouver, la valeur du contentement à partir de l’ici et maintenant. Le bonheur est toujours sous les yeux. Quelle idée que d’aller farfouiller dans les abstractions ou s’embarquer dans des expéditions folles ! L’homme est un glouton funeste ! Et un mouton triste ! Et Ad Astra a raison de se positionner de façon sceptique, finalement en garde-fou allégorique, face aux mirages de l’espace ; son réalisateur notamment doit anticiper le retour des fantasmes de masse et grandes promesses de ce côté et relever tout ce qui déjà y participe. Il conçoit la grandeur d’un tel sujet, son film sait donc flatter cette tentation et évite de la salir, l’épargne le plus longtemps possible.

Néanmoins en dernière instance, l’amour et le refus de la solitude sont là pour nous soigner et modérer, le reste n’est que vanité ! Aussi même si la beauté voire la délicatesse du film peuvent nous leurrer sur l’intégralité de la séance, celle-ci ne va pas loin ; on est intellectuellement dans l’expectative, puis trop platement floué pour sentir une frustration sérieuse ; et à mesure qu’on s’éloigne de la salle, ce film gentiment planant et agréable tombe en poussières. Au jeu des comparaisons Ad Astra est mal loti et relativise l’importance des défauts de récentes grosses productions ciblant l’Espace. Interstellar est infiniment plus étoffé, First Man fournit un climat émotionnel plus nuancé, Premier contact est peut-être un peu fumeux mais c’est qu’il a payé sa prise de risque. Gravity assumait par défaut sa nature de thriller disneyen, donc au pire on s’ennuyait simplement et s’il diffusait une morale gênante il fallait s’accrocher pour la relever. Le vulgaire Passengers allait au bout de son idée, sérieusement connectée aux besoins et au tragique humain ; le non moins grossier Life origine inconnue se chargeait de nous divertir et y parvenait probablement. Si on remonte plus loin on peut trouver une antithèse à Ad Astra, également fondée sur une quête du père et une poursuite de son œuvre : le carrément mielleux et aussi sûrement mésestimé Contact. Ces concurrents ne sont pas mirobolants mais tiennent debout et sont naturellement inspirants, alors qu’Ad Astra est trop plein de ce qu’il nous montre pour s’ouvrir à d’autres possibles et, tout simplement, se soucier de tempérer ses incohérences.

Qu’il n’y ait rien de neuf n’est pas un drame, mais beaucoup trop de choses clochent dans cet espèce de Solaris américain. De nombreux dialogues sont vaseux ou creux à en devenir bizarres, l’écriture et tout ce qui relève de la conception des personnages semble éteint. Des incongruences sont laissées en plan et digérées par de nouvelles ou simplement grandissent dans l’oubli. Il n’y a rien d’évident dans le traitement dont écope Brad Pitt lors des scènes importantes, des rencontres ou nouvelles étapes. Le scénario doit être trop une notion archaïque, ou alors c’était une lourdeur mortifère qui nous ramenait dans le champ des illusions modernes et pré-modernes : quoiqu’il en soit on l’a flanqué par-dessus bord. Le flux de belles couleurs et d’images léchées compense d’ailleurs décemment l’absence de difficultés ou de barrages à cet aller-retour sur piste étoilée (même si nous n’avons pas l’originalité visuelle ni la riche palette de Blade Runner 2049). On devrait trouver étrange qu’il faille simplement un engagement long donc coûteux pour arriver au bord de l’univers et à portée des éventuels extraterrestres ; malaise sûrement aussi ingrat que celui qu’on peut ressentir à la réaction immédiate au second message (c’est pourtant évident, même les ours visionnaires ont des petites faiblesses au cœur) ou lorsque Braddy rejoint aisément l’équipage au moment de l’envol (les pauvres ralentisseurs ne servent qu’à éviter l’invraisemblance extrême digne du nanar et ont surtout une vocation symbolique). Il vaut mieux accepter l’état de flottement et donc ce climax dans le douteux avec le bouclier anti-astéroïde artisanal : rien n’arrête notre ‘anti’-héros taiseux dans la marche vers son destin.

Malgré ses airs de tout considérer par en-dessus cet Ad Astra nous pond bien un discours précis. Il est dépressif mais en mode pantouflard ou régressif, sans avoir encore cet élan sincère pour l’inconnu, cette sorte d’espoir morbide que manifestait Annihilation. Ici nous sommes davantage dans une posture de revenu de tout en train de [prétendre] trouver du charme à ces habitudes, ce plancher pour mammifères – en s’y forçant par politesse et par une certaine noblesse, souverainement toxique et nihiliste bien qu’elle se présente sans reproches. Chaque mode autorise un jardin, alors on garde un œil sur l’océan d’évasions perché là-bas, en l’enfouissant obstinément – comme cet homme s’appliquant à compartimenter et intérioriser. C’est une fuite légitime de ces diversions cosmiques pour revenir au réel et faire face à la banalité, chercher de la chaleur, dans ce monde fini ; bref un point de vue d’humain fatigué prenant sur lui pour y croire ou rester focalisé et éviter l’overthinking car ça le rend malheureux et ne mène à rien. Or même dans les baudruches du même moule (Hollywood) on voit d’habitude l’agitation naine, les gens autour, leurs motivations certes simplettes. Ad Astra ne laisse personne vivre ni l’ouvrir. Que de beaux gains grâce à ce ménage : des gesticulations futiles réduites au minimum, pas de niaiseries ou de trompettes, peu d’humains donc peu de bruits et d’odeurs ; mais pour quel dépassement et à quel prix ? Nous arrivons ici en-dessous de la peur et du défaitisme, dans des eaux où plus rien ne compte et où même l’essence reptilienne des individus apparaît comme une mesquinerie. Tout est subordonné à un monologue distant et épuré, qui semble depuis longtemps en mode automatique. Il est permis de rêvasser mais sans plus rien percevoir (donc sans transformation possible) et sans volonté ou imaginaire un peu intense, en aseptisant même la vie intérieure. Ad Astra c’est l’inflation négativiste d’une humanité sous médocs emmitouflée dans les rayons safe de Soleil vert.

Note globale 52

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Suggestions…  Mission to Mars + Sunshine + Apocalypse Now  

James Gray : Little Odessa + The Yards + La nuit nous appartient + Two Lovers + The Immigrant + The Lost City of Z

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PERDRIX **

16 Août

2sur5 Les personnages posés à l’écran sont potentiellement attirants mais la mise en scène est d’une langueur exagérée. Elle est une provocatrice tonitruante, le principe masculin en roue libre, au détachement outrancièrement revendiqué mais effectivement vécu ; lui est fiable mais ne sait trop rien, est consentant avec les autres et ce que lui laisse la vie (explicitement féminisé dans la scène d’inversion avec la vaisselle), il suit les procédures, est doucement malheureux et résigné. Et malheureusement le film est un peu comme lui lorsqu’il s’égaie.

L’écriture est élégante, certainement trop tant le film n’ose rien déflorer (Le mystère des pingouins [sortie simultanée] est moins niais). Du point A au point B s’écoule un minimum d’événements, de rares évolutions toujours sans surprise. Nous avons à peine droit à un état des lieux (chacun préserve son jardin secret). Fanny Ardant campe finalement le personnage le plus complexe, le mieux taillé pour relancer les cartes. En savoir peu sur son cas et en apercevoir autant de ses émotions la fait tenir, sans la rendre très captivante, à moins d’être ému par sa présence ou le style (inviolé) de l’actrice. Le frère est excellent, sa partition bonne mais encore trop timide (reproche qu’on ne pouvait adresser au Couteau dans le cœur où Nicolas Maury était déjà en type délicieusement aberrant et de mauvaise foi). Un seul personnage se révèle en progressant : Michel, le jeune homosexuel houellebecquien (relativement vif et inspiré, encore doté d’un peu de panache pour se lancer dans une dérive existentielle).

Le film cueille quelques fruits de son décalage, notamment avec ses flics naturellement imaginables (tout peut se rêver) mais forcément plus appropriés dans une œuvre située en France. Leur paresse n’est pas nécessairement improbable vu le contexte, le reste de leurs attitudes le sont. La scène où ils élaborent le portrait psychologique du capitaine est le véritable sommet de bizarrerie (de ce doux compromis entre Lelouch et Guiraudie en plein exercice de philosophie). Les dialogues sur-écrits voire inadaptés à leurs détenteurs blessent davantage la qualité du film le reste du temps – spécialement lors de la reconstitution. Le manque de mordant est d’ailleurs accablant à ce moment où les démonstrations de pantins mutiques donnent simplement de quoi sourire, comme on le ferait devant une farce d’enfant. La faute en revient toujours à cette auto-limitation. Pour voir au fond de ses personnages le film mise presque tout sur la parole, puis s’autorise des moqueries douillettes envers les gens en troupeaux, ou quelques envolées fantaisistes pour les affaires intimes. On pourra trouver jolies ces bulles entre silence clipesque et danse allégorique.

Note globale 52

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Suggestions… Je promets d’être sage + Petit Paysan + Un homme et une femme + Rester vertical

Les+

  • un peu original
  • décors
  • écriture fine
  • les dialogues…

Les-

  • assez plat, peu d’action et de conflits
  • trop doux, sa dinguerie en souffre
  • tourne autour de ses personnages : qu’on les secoue davantage !
  • dommage qu’ils n’aillent pas toujours avec leurs corps

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NECRONOS – TOWER OF DOOM **

10 Mai

2sur5 Z horrifique fantaisiste et érotico-gore. Le début est particulièrement cheap avec la trop manifestement vieille caméra, les lense flare des plus artisanaux en forêt. Puis dans un intérieur incertain on découvre une sorte d’alchimiste avec ses sujets ; c’est grotesque, mais moins ridicule. Le début a la vertu de présenter et pousser à fond les grands défauts du film. Notamment la répétition de sortes de scènes mais aussi carrément de plans ; en particulier cette vue sur un château seul au milieu d’un paysage verdoyant. Intertitres à foison dans ces dix premières minutes – pas traduits ; pas compris tous les dialogues mais de bonnes raisons de pas s’en soucier. Plus tard on aura des sous-titres pour les deux patients anglais.

La séance vaut le coup pour les amateurs grâce à sa générosité, sa hargne et aux décors naturels. Les nombreuses kitscheries ne sont pas nécessairement un mal (mais peuvent être bien lourdes – telles ces portes en bois s’ouvrant comme un portail électrique ou celles d’une grande salle de décideurs de space opera). Ce qui plombe le film même en tenant compte de ses conditions, c’est la trop médiocre direction d’acteurs pendant le long échauffement (puis avec la fille à l’extérieur aux séquences redondantes, pataudes et interminables). Quelques exemples frappants : la partie de sexe quasi pornographique sauf que madame garde son mini-short ; un type se laisse tirer dessus et aucun de ses mouvements musculaires, sinon ceux des yeux, ne traduit une envie de résistance active ou de fuite face à son agresseur. On fait comme si (à nous de suivre) ! Pourquoi cet accidenté s’enfonce en forêt ?

L’inanité de certains comportements est évidemment au service du scénario (sinon pourquoi cet accidenté s’enfoncerait-il en forêt ?). Comme souvent dans l’extrême-bis graphique et gratiné, ou seulement ampoulé, l’équipe du film accorde son attention au spectacle et aux gestes, ne se soucie pas de ‘solidifier’. Les poses surfaites (surtout à cause des limites techniques) des personnages extravagants (plus ou moins démons) sont donc autant des fautes [de goût, de consistance] que des petits éclats cohérents et désirables dans ce cadre.

Note globale 52

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Suggestions…

Les+

  • tient ses promesses, généreux
  • décors et notamment espaces naturels
  • tous les défauts posés au début et poussés au maximum : on sait à quoi se tenir

Les-

  • peu de situations vraiment ou sérieusement percutantes
  • direction d’acteurs négligée, trop cérémonieuse avec les extravagants
  • inconsistances

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L’HOMOSEXUALITÉ EN VÉRITÉ (Philippe Arino) **

27 Fév

2sur5 L‘hypocrisie et l’orgueil catho et homo mêlés : amusant et captivant, puis glauque et accablant. Arino a le mérite de rabrouer les injonctions-explications du présent, d’avancer des observations et des récits pertinents sur l’origine et le vécu de l’homosexualité. Ses généralisations sans partage lui font perdre en crédibilité, sa manie de reprendre le vrai à son compte est regrettable – par exemple l’attachement à la souffrance, qui serait omniprésente puis surtout fondatrice chez les individus de son espèce (s’y rattache l’identification à la femme violée). Comme les autres thématiques monumentales (et comme l’ensemble des échecs et travers narcissiques débouchant sur la haine de soi, l’aspiration à la réification), celle-ci est aspirée dans la perspective exclusive de l’homosexualité – et du psycho-sexuel, comme en psychanalyse.

L’ennemi ultime et contemporain est la « bisexualité psychique » avec son rouleau-compresseur des sexualités et manières d’être. Hétéros et homos sont jumeaux nous annonce l’auteur, juste après avoir étayé sur l’obsession du « désir fusionnel de division » [constant chez les gens atteints du virus tragique mais sublime de l’homosexualité, donc]. L’idée est étayée : dans les recherches et théories psychologiques du XIXe, ils étaient les deux versants du bisexuel, avant d’être séparés pendant que ces termes techniques se répandaient dans le langage commun. Arino reproche à la « société bisexuelle hédoniste » son homophobie ‘refoulée’ mais ‘positive et optimiste’. Elle passerait sous silence les rudes vérités de l’homosexualité (violences, amours instables et faux, solitude, cassures à tous les étages), pour mieux aseptiser les mœurs et laisser in fine les homosexuels à leurs malheurs ; lui au contraire garde les vieilles catégories homosexuelles tout en les dénigrant, mais avec compassion. Voilà deux monstres aux antipodes mais sur la même corde : aliénation et répression – chacun dans l’hypocrisie souriante, l’un négligeant l’âme et l’autre non.

Même si Arino en bonne ouaille prophétique ou bolcho typique pratique l’inversion [accusatoire], il marque des points contre ces cibles externes – malheureusement en manquant de précision [pénétration] et en invalidant (ou compensant) ses propos par d’autres. Car à le suivre il n’y a pas de diversité authentique dans les vocations sexuelles – l’homosexualité serait la pente fatale de l’espèce (à considérer dans un sens moral, non managérial) – bien sûr il ne l’exprime pas catégoriquement, mais c’est ce qu’il faut conclure. Il affirme que le désir homosexuel définit l’homosexuel ; que « le milieu » c’est ce désir et donc il y rattache tous les concernés (non pratiquants, continents et puceaux inclus) ; mais annonce en ouverture de la deuxième grande partie que l’essentiel de l’Humanité est traversée par ce désir primaire (presque bestial), surtout dans la jeunesse [où on se cherche] – pourtant, ça n’en fait pas des homos.

Ce décret d’Arino n’a rien de mystérieux quand on comprend qu’il est jaloux de sa condition. Il souhaite que tous embarquent à bord de son avion des pécheurs ; lui sera l’hôtesse de l’air ou la petite mascotte chargée de divertir, de troubler et d’être entendue. Il veut prendre tous à parti pour continuer son cinéma et l’asseoir dans son identité – renforcée en dénigrant sa ‘caste’ pour mieux en reproduire les travers (caricaturaux – c’est un efféminé raisonnant massivement par les dogmes, les témoignages et les sentiments, avec une certaine finesse dans le développement de sa rhétorique), en manifester l’orgueil. Les autres homosexuels n’auraient donc pas que des raisons superficielles ou ‘modernes’ de réprouver sa propagande, néanmoins ils pourraient se consoler avec les belles places et médailles que sa prose leur garanti (tous les bisexuels et ‘alters’, peut-être aussi les hétéros hédoniques et homos non-enfantins, seront au mieux spectateurs au pire des contre-exemples, avec lesquels il conviendra d’être charitable mais de-n’en-penser-pas-moins en vertu des commandements divins).

Lui et ses camarades seraient les boucs-émissaires du mal-être existentiel des hommes séparés de Dieu, des « viols sociaux » divers (encore une communauté lésée avec prétention au double-poste de martyr universel et de guide de la grande communauté terrestre). Pourtant, les agressions homophobes n’ont lieu que dans le milieu homo, c’est-à-dire avec des personnes marquées par le désir homosexuel (donc les agresseurs s’invitant dans les espaces de ‘copulation’ et de racolage homosexuel sont des homos luttant contre leur propre désir – thèse classique). Bref, à l’instar d’autres remontant à une révélation, une constitution, un événement providentiel en toutes circonstances sérieuses, Arino suggère une généalogie où l’homosexuel devient l’auxiliaire, tandis que l’agent de la Foi traditionnel ou assermenté est le véritable arbitre. La seule chose existant en-dehors du filtre homo : c’est la Foi et l’Amour, confondus en une entité – elle aussi englobante.

Arino me semble un idéaliste souhaitant rester petit garçon spécial. Il encourage et pousse vers l’Église, pratique le prosélytisme pour l’institution et les institutions. Une phrase fameuse, je crois dite ou rapportée par Pasolini, trouve ici un renfort de premier choix : « Les gays sont des Christ ratés ». Les propos d’Arino renvoient constamment à ce complexe – et puis comme tous les gens grandioses, il faut bien remettre sa mégalomanie à quelque chose capable de la canaliser, lui donner du sens et la flatter. Naturellement l’aspiration absolutiste et le déni des différences individuelles sont au rendez-vous. Arino nie la diversité, veut jeter les autres dans le même sac (avec du bien et du moins bien) et place tous ses camarades en orientation « dans le milieu » ; ce qui lui permet de le mettre en opposition à l’affiliation religieuse – il faut alors choisir le bon camp or, comme il se veut rationnel, comme il l’apprécie et ne peut faire autrement, il ne saurait prétendre que l’homosexualité est une invention – donc il plaide pour la chasteté, en laissant aux homosexuels leur identité présumée d’amuseurs lunaires.

Son horrible volonté d’inclusion et de servage s’est confirmée dans les vidéos où il intervient suite à cet essai. Il veut enfermer ses homologues – non dans un rôle ‘de cul’, c’est sa simple différence avec les ‘gays’ habituellement ‘hautement’ visibles en-dehors des revendications. Il veut de la follitude et du catholicisme – mais de la follitude au service de ! Malgré toutes ses prétentions et ses apparences, Arino est symptomatique des supposés vices profonds de la société, de ce qu’il dénonce (après y avoir bien goûté et en conservant des restes tenus pour innocents) ; il a effectivement les manières surfaites et les poses aberrantes des homosexuels des ‘médias sociaux’ (la fibre artistique étant le versant positif de ce théâtre) ; il entremêle son ego et sa mission dévouée (dans une vidéo encore, sa part de projection va jusqu’à généraliser l’aspiration à être des anges), a une attitude de troll involontaire (ses chansons ressemblent à ce qu’un comique déglingué compose pour parodier l’objet de son exaspération – ou à type régressant dans la bonne humeur). Cette confusion entre la bonne volonté catholique et la sienne, sa vérité d’individu exhibitionniste et sa vérité de personne engagée, est gênante et le rend suspect.

Note globale 52