Tag Archives: misère-frustration sexuelle

MEATBALL MACHINE **

17 Août

meatball capture3sur5 Meatball Machine est l’un des V-videos (films de genre japonais ludiques, gores et barrés) les plus fameux. Remake d’une obscure pellicule de Yakamoto, il est signé Yudai Yamagushi, lequel s’est illustré depuis par d’autres bizarreries comme Dead Ball ou Yakuza Weapon. Meatball (2005) est son film le plus célèbre et le seul à être assez accessible en Occident.

En terme de valeur, il est proche du niveau de Machine Girl, qui toutefois bénéficiait de meilleures ressources techniques (moyens de nature Z ici). Mais il en est très différent, car il développe davantage son histoire, potache et inventive ; multiplie les créatures et apparitions étranges, plus encore que les tranches de gore ; globalement, se montre plus bizarre et paradoxalement réaliste qu’hystérique.

Au-delà de ses excentricités, Meatball se distingue du lot commun de son genre par sa tonalité relativement intimiste, nous plongeant dans l’antre de son héros paumé (un jeune ouvrier apathique en situation de misère sexuelle et sentimentale), traduisant les conflits dans lesquels il se trouve engagé. Pour faire court, Meatball raconte une romance contrariée et l’aliénation des laissés-pour-compte par des extraterrestres prenant possession de leurs corps grâce aux Necro-Borgs, afin de les pousser à s’entre-tuer puis s’auto-détruire. Si la pantalonnade est bien saillante (imaginez les créatures de Arac Attack en version alien désinhibé à l’intelligence trollesque et supérieure), il y a aussi un climat de désespoir dans Meatball Machine, celui des habitants des banlieues minables de Tokyo.

Yamagushi affirme ainsi un vrai talent de raconteur d’histoire ; il introduit des flashs très construits, sinon de petites nouvelles, au sein du métrage, au milieu des créations folkloriques et des références à Tetsuo (son pilier), à Evil Dead ou même à Dead or Alive. Son Meatball Machine est toujours plus curieux, avec ses effets artisanaux, ses visions sans comparaison, ses personnages pathétiques dont le portrait est brossé avec une sensibilité étonnante. Si on passe le dégoût ou la focalisation sur la dimension de nanar exalté et fauché du départ, on se retrouve presque hypnotisé par ce spectacle hors-norme, imprévisible et irrationnel, mais maintenant toujours une sorte de cohérence interne, d’évidence qu’il s’appliquerait à nous exposer sans autres préoccupations.

Les spectateurs, hormis les zeddards obsessionnels et les bisseux accomplis, doivent être prévenus d’où ils mettront les pieds. Il est tout à fait permis de se sentir paumé, voir de s’agacer, pour celui qui tomberait par hasard, tant le film, capable d’être aussi vulgaire que précieux, fait cohabiter sérieux et dernier degré, farce et emphase, mais aussi mélancolie et divertissement, avec un naturel déroutant. C’est difficile à appréhender, il y a des tunnels, mais même l’ennui y est intense et inhabituel.

Note globale 61

Page Allocine & IMDB   + Zoga sur SC

Suggestions… Marebito + Tetsuo + les V-Video + Tokyo Gore Police

Voir le film sur YouTube (VOST-Anglais)

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MA VIE EST UN ENFER **

15 Mai

3sur5  Burlesque et vulgarité à volonté. Balasko n’est jamais meilleure que dans la peau d’une damnée de la terre, seule, moche et non-désirée, mieux, humiliée et vaguement exploitée par les rares membres de son entourage (ici, son psy, son voisin, sa mère) ; c’est avec ce costume disgracieux et purulent qu’elle trouve par surprise un ange gardien vicieux dans Arlette ou Ma vie est un enfer, voir Nuit d’ivresse où elle est également exaucée pour le pire.

 

Avec ce troisième film qu’elle réalise elle-même, juste avant le sacre de Gazon maudit, Balasko partage l’affiche aux côtés d’un Daniel Auteuil survolté ; il apparaît en démon venu profiter de sa fragilité, dont elle va tomber amoureuse malgré ses manipulations, allant jusqu’à tenter de le racheter lorsque la hiérarchie céleste s’acharne sur lui. En renversant ainsi la table, le film se permet d’explorer toutes les pistes de son improbable scénario, plutôt que de se restreindre à une simple accumulation de sortilèges autour du personnage de Léa. Particulièrement outrancier, Ma vie est un enfer se profile en farce brutale (avec d’impressionnants accès de mauvais goût), plus anglo-saxonne que franchouillarde (bien que le Benguigui accroc au porno soit là pour le rappeler). Les pouvoirs surnaturels et la nature de Abar sont l’occasion de plusieurs numéros grand-guignols (le tour de magie perturbé, le chaos dans le restaurant de luxe), tandis que l’enfer et ses avatars sont traduits sous un angle folkorique. Balasko imagine les corporations autour de lui avec les bars des émissaires du diable ou le centre de traitement des messages terrestres.

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Réellement trash (l’arme de la vengeance), y compris au plan graphique où il se comporte comme un nanar cronenbergien (scène de transformation de la mère en dame de l’aspirateur de Eraserhead), Ma vie est un enfer aurait pu devenir un fleuron de la comédie fantastique excentrique et populaire à la française ; mais il reste un des seuls essais potaches et grand-public dans le genre. Reste une rincade grasse et colorée.

Note globale 60

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CET OBSCUR OBJET DE DÉSIR ****

14 Mai

4sur5  Le dernier film de Bunuel est aussi la quatrième adaptation de La Femme et le Pantin. Naturellement, Bunuel ne se contente pas, contrairement à ses trois prédécesseurs, de la représentation d’une romance contrariée ou même d’un amour-fou non-partagé ; il met le sujet du roman de Pierre Louys au service de ses thèmes fétiches et travaille avec Jean-Claude Carrière une narration complexe. Plus que jamais avec cette œuvre davantage  »grand-public », Bunuel se fait artisan précis, traduisant des bases conceptuelles avec une apparente légèreté, des envolées fantasques à chaque coin de sa pellicule.

Castration douce. Bunuel a souvent traité de la frustration, y compris sous un angle social (Le charme discret de la bourgeoisie en est le plus fervent témoin) mais ici il va plus loin, car c’est de passivité devant la domination qu’il s’agit. Impossible de ne pas s’émouvoir du sort de Mathieu (Fernando Rey, l’acteur-fétiche de Bunuel), manipulé par une jeune femme qui jamais ne se donne, tout en le laissant la poursuivre à travers l’Europe ; mais en même temps, comment ne pas céder au sarcasme ou à la consternation amusée devant ce vieux bourgeois digne et croulant incapable de se désaliéner. Cet obscur objet du désir a été abondamment commenté, sa réalité est simple : en premier lieu, sur le plan individuel, il traite de la virilité en déchéance d’un homme mené par le bout de la queue.

Masochisme ordinaire. Malgré les atours du dominant social, Mathieu est perpétuellement le dominé dans les rapports de force ; de même, malgré son éducation et ses moyens supérieurs, il est le plus naïf de cette curieuse relation. Toutefois on ne s’offusque pas de sa condition, mieux, les personnages du train auquel il raconte son histoire semble lui donner leur bénédiction. Dans Cet obscur objet du désir, c’est toute la communauté humaine qui est devenue masochiste ; la présence d’un terrorisme hégémonique et incohérent dans ses revendications atteste de cette soumission un brin joyeuse du corps social. Un attentat peut se produire au coin de la rue et pour nos personnages, il s’agit simplement de se protéger en choisissant le bon trottoir ; cette vision apporte un complément aux coups portés par Bunuel aux institutions traditionnelles. Il évolue par rapport à la dénonciation des autorités déloyales pour voir plus loin, avec le sens de l’inversion généralisé, la résignation aux turpitudes sadiques de quelques-uns, caractéristique de la bourgeoisie du monde qu’il s’apprête à quitter ; ainsi il ajourne sa critique, là où elle trouvait son point culminant mais en se terrant dans le cynisme avec Le charme discret.

Théâtre. La tendance s’est imposée dans les derniers films de Bunuel et trouve son expression la plus subtile et radicale dans Cet obscur objet : le cinéaste adopte des manières propres au théâtre. D’abord dans sa mise en scène, il préfère des décors artificiels ; ensuite, l’ensemble est narré par Don Matteo, comme s’il était seul sur scène, lequel s’adresse à trois garants de l’ordre (moral avec la dame du monde et ménagère, mental avec le psychiatre et judiciaire avec le magistrat) appliquant avec entrain leur chorégraphie sociale, toujours prêts à s’échanger de vives politesses tout en étant à l’affût de ce qui mettra en avant leur profil. Mais surtout, la présence de deux actrices pour un personnage, pratique courante au théâtre, est une première au cinéma. Elle permet de donner un écrin plus large et fidèle à la personnalité contradictoire de Conchita ; d’un côté, la bimbo semblant survoler la situation mais s’avérant coriace et odieuse (Angela Molina, le versant facile, latin, rafraîchissant) ; de l’autre, une femme plus froide et adulte, annonçant ses conditions qu’elle considère comme un compromis (Carole Bouquet, le versant incisif, élégant, magnétique). Et toujours, une Conchita joueuse et libre, capable de tout, sautant d’un rôle social à l’autre avec la nonchalance d’une dominatrice partout dans son élément.

Désir. C’est aussi l’histoire de l’entretien de la passion : à la façon des  »amoureux de l’amour », il y a les accrocs du désir. L’aspiration à la stimulation éveille tous les sens, arrache aux choses triviales ; mais l’accomplissement du désir signe souvent sa mort et sa déception, car l’imagination reçoit une claque et les sens sont comblés, qu’importe leurs desseins. Et en maintenant le désir, Conchita maintient son tuteur en réserve ; elle a pris les leçons de Tristana, elle a laissé un vieux lui jeter le grappin, elle le tient le plus longtemps possible, pour éviter de faner dans ses bras et ses rentes, sans pour autant perdre son plus grand adepte, son soumis le plus dévoué, sa solution de repli et son défouloir. 

Note globale 82

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