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MON NOM EST PERSONNE ***

4 Juin

3sur5  Mon nom est Personne sort en 1973, au crépuscule du western spaghetti, dont l’âge d’or aura duré une dizaines d’années. Par la suite les redites, parodies rigolardes et produits mal fagotés remporteront la partie. Le western italien ayant pris la relève de l’américain, le genre tombe alors dans la dégénérescence qui lui était promise, dont l’anticipation était au cœur de nombreux opus – déjà dans le Liberty Valance de John Ford en 1962. Mon nom est Personne est un dernier sursaut face aux cancers rongeant le western d’alors, où le grand-maître en personne s’attelle à la tâche.

Même si la réalisation est de Tonino Valerii (lequel, hormis Le Jour de la colère avec Lee Van Cleef (western de 1968), n’a pas une filmographie préoccupant les cinéphiles), le projet est chaperonné par Sergio Leone. Outré par les Trinita (1970-71) et la flopée de films à laquelle ces farces ont ouvert la voie, Leone semble balancer entre plusieurs tentations : il en reprend les ustensiles (à commencer par Terence Hill, l’acteur phare de cette berezina et l’interprète de Trinita), goûte à la comédie franche, discute des oripeaux d’un mythe tout en entretenant sa splendeur, certes probablement pour la dernière fois (ou avant une traversée du désert de ce mythe).

Pour faire la nique à la vague impulsée par Trinita, Leone s’accapare ce qu’il hait afin de mieux le contenir ; si le genre doit être défiguré, Mon nom est personne se dressera à la source d’une sinistre période pour nuancer le tout, renvoyer aux heures de gloire et détenir les clés du paradis englouti. Le film se nourrit donc de références importantes (avec Morricone transformant ses theme cultes), parle aux amateurs de Leone ou Peckinpah (Alfredo Garcia, La Horde Sauvage), évoque par le biais des dialogues ou de parodies savantes un univers riche et la puissance de son imaginaire par-delà les outrages du temps et des barbares.

C’est ainsi que Personne (T.Hill), inconscient de la charge qu’il porte et du monde dans lequel il est venu poser le pied, poursuit Jack Beauregard (Henry Fonda), la légende de l’Ouest qu’il pousse à la reprise, bien que Jack aspire au repos pour ses vieux jours. Mais le destin rattrape la légende et le valeureux cow-boy la personnifiant : Personne, le Trinita amélioré, l’indique et en est le témoin, lui qui se trouve à son tour exposé à une vocation trop grande pour lui. Leone (producteur et scénariste) développe cette rhétorique avec sa relative finesse et de manière implacable, condamne le cynisme, les intrusions et le vol des libertés caractérisant une ère moderne où les héros (sales et méchants y compris) seront en exil.

Cela donne quelques belles envolées, physiques ou dialoguées, comme lors du final avec la lettre de Fonda/Beauregard suite à l’artifice censé damner le héros dans son archétype sublime. Cependant le film n’est pas seulement sophistiqué, c’est aussi un cousin du western fayot trempant dans la comédie lourdinque. Les séquences humoristiques ‘dures’ sont plutôt médiocres et visent seulement le gras troupier. Ce pan du film l’abaisse bien plus sûrement que les lenteurs qu’on lui trouvera ça et là.

Les effets accélérés ou toutes les outrances dans ce registre (le running gag autour de la manipulation du pistolet, les emprunts directs à Trinita importés par et sur Hill) participent à cette dégradation, néanmoins sous contrôle et en parodiant des jeux ou des festivités propres à l’Ouest sauvage, non aux Bidasses italiennes. Par ailleurs la réalisation est excellente et Valerii (à la base son assistant) est partenaire de Leone, pas englouti par lui – d’ailleurs, certaines scènes optant pour le trivial profond sont signées ou renforcées par Leone. Enfin les dialogues, dûs totalement à Leone eux, tendent au génie.

Note globale 69

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Scénario & Ecriture (3), Casting/Personnages (3), Dialogues (4), Son/Musique-BO (4), Esthétique/Mise en scène (3), Visuel/Photo-technique (4), Originalité (3), Ambition (4), Audace (4), Discours/Morale (-), Intensité/Implication (3), Pertinence/Cohérence (4)

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THE PROPOSITION ***

10 Mar

4sur5  Bien qu’arrivé au bout de son Histoire, le western continue à exister. Pendant la première décennie des années 2000, quelques films marquants s’en revendiquent, reprenant le genre avec déférence. Ils ont tendance à être des calques assez lisses, comme le remake de 3h10 pour Yuma, ou à extrapoler le désenchantement voir le nihilisme exprimé dans les westerns dit « crépusculaires » comme ceux de Peckinpah et dans une moindre mesure Eastwood. The Proposition pourrait être en tête de cette seconde catégorie, avec There Will Be Blood.

Il nous propose un périple dépressif aux allures post-apocalyptiques. Les gens y vivent dans un monde sec et infini, sans relation avec la civilisation, mais certainement pas en sauvages pour autant. Ils règlent leurs affaires et ont l’horizon et l’éternité pour eux, à défaut d’avoir le salut. La philosophie de John Hillcoat s’exprime ainsi, emballée par un style éblouissant et ancrée dans l’outback australien à la fin du XIXe. Le film a été largement omis à sa sortie (2004), avant que Hillcoat ne signe l’adaptation de La Route (2009), puis Des hommes sans loi, ce qui amena la critique à en dresser les louanges et reconnaître que The Proposition valait bien L’assassinat de Jessie James.

The Proposition recycle les arguments classiques du western avec une grâce totale. Le scénario de Nick Cave (également compositeur) est sans surprise mais impeccable, intègre des archétypes plus ou moins affinés. Moins : le frère attardé, ce gimmick digne d’un cartoon mais rebattu sans humour ici. Plus : cet autre gimmick, celui du vieux fou de service, malin et relativement visionnaire, même si son génie n’est pas perçu. John Hurt campe le personnage le plus stimulant de ce film, où peu sont aimables ou valorisés. Le casting est particulièrement brillant, Ray Winstone en particulier – Guy Pearce plus acteur que personnage comme à son habitude, avec cette faculté de rester détaché sans être décalé.

Note globale 71

Mise en scène 8, Propos 7, Scénario 6, Esthétique 7, Bande-son 8, Acteurs 7

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HOSTILES **

20 Avr

2sur5  Le réalisateur des Brasiers de la colère et de Crazy Heart est donc spécialisé dans les drames virils et poignants (ou au moins sérieux, pas gonflés par des tours de scénario ou de mise en scène). Son western Hostiles est sans bavures ni excès. Ce qui prend place n’est pas nécessairement brillant pour autant, mais les spectateurs ne sont pas tenus pour des veaux. On ne leur réserve pas de surprises, ne recycle pas les manières et les détours trop voyants ou à la mode. Le résultat n’est pas niais sur le fond et pompeux sur la forme comme The Revenant (ou de manière plus sereine), c’est une balade linéaire donnant l’occasion d’expier la haine légitime de colonisateurs et de colonisés.

Hostiles a au moins une vertu : avec un minimum d’efforts (aucune originalité, scénario simplet) et d’effets, il se positionne fortement et donne à parler (moins à analyser, car cela reviendra vite à pinailler ou à expliciter à perte – il y a plutôt matière à discourir, y voir et grossir ce que l’on préfère). Le film opère un tour excellent : il est évident à percer mais prend bien soin d’exacerber discrètement chacune de ses propositions (dopant en apparence des dialogues et tensions rebattues). John Ford a ressuscité et fait dans l’épuré. Le récit collectif, orienté valeurs, peut toucher – et alors tout le déroulement est plaisant, on goûte sa dignité, son intégrité. Si ce charme ne s’exerce pas, la pression émotionnelle redescend radicalement. Car le film joue sur une gamme : la souffrance – avec toujours de la dignité et souvent un peu de chaleur.

Avec l’élan vers la réconciliation, cela fait une gamme et demi. Le jeu est précis et se corrompt le moins possible avec l’individualité ou la subjectivité. Hostiles voit les choses d’en haut, prend un ensemble, admire et invite à se recueillir ; il ne veut pas connaître ses sujets ni surtout trop les tourmenter. Ils ont déjà tellement à porter ! Bifurquer reviendrait à les offenser. Cela donne des personnages statiques – assortis au tout-linéaire. En deux heures ils ne se prennent rien de neuf (sauf la femme, près de la démence ou de la furie – ce caractère prometteur sera vite noyé lui aussi). Le seul changement concerne les relations entre convoyés et convoyeurs : elles s’adoucissent. Les deux camps sympathisent, unis dans leurs malheurs malgré l’illusion d’une opposition. Tout ça pour, quand même, en rester au ‘dog-eat-dog’, sans distinction, y compris face à ceux qui nous ressemblent. Le capitaine Blocker et ses hommes se savent donc pourris comme les ennemis officieux, pas tant par nature, plutôt car cette terre et l’Histoire en route sont maudites.

Comme les autres finalement, les plus optimistes et les plus critiques, Hostiles est venu nous démontrer que les États-Unis sont un pays terrible, fixé par son passé funeste. En dernière instance il sera toujours accablé par les égoïstes crispés et les fous de la gâchette – factuellement cela donne une séquence (pré-finale) grotesque avec un péquenaud défendant sa propriété et rejetant la force positive et pacificatrice du gouvernement (un de ces récalcitrants primitifs qu’on regrettait dans Liberty Valence). Enfin Hostiles est un film non-manichéen alors ce péquenaud est quand même courtois, d’ailleurs c’est Hershell de Walking Dead. Tous les autochtones ont vocation à être chahutés voire délogés, car il y a une innocence à se situer dans l’espace, dans le temps, dans un programme ou des rites et pour longtemps. De sentiment, de naissance ou même de souche, les autochtones s’attacheraient en vain, en tout cas aux alentours de cette route traversant le cœur de l’Amérique du nord. C’est pour ça que le film est meilleur à représenter l’usure des hommes : on s’habitue aux choses, les pénibles le restent, mais la douleur n’est pas si vive, elle s’étale, enlace tout. L »arrêt’ produit par un traumatisme, une blessure irréparable, ou la conscience de limites définitives, est comparable au vieillissement.

Note globale 52

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Scénario/Écriture (4), Casting/Personnages (5), Dialogues (5), Son/Musique-BO (-), Esthétique/Mise en scène (6), Visuel/Photo-technique (7), Originalité (3), Ambition (7), Audace (5), Discours/Morale (-), Intensité/Implication (5), Pertinence/Cohérence (5)

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IL ETAIT UNE FOIS LA REVOLUTION ****

25 Déc

il était une fois la révolution

5sur5  Après avoir définit le western spaghetti et atteint un sommet avec Il était une fois dans l’Ouest, Sergio Leone se permet Il était une fois la Révolution. Avec cet objet improbable, un géant désormais reconnu et respecté met le feu à tout un genre, à sa carrière, laissant les producteurs et les observateurs perplexes. Alors que les variations parodiques du western spaghetti émergent tout juste, les Trinita avec Rod Spieger venant de démarrer, Sergio Leone semble rejoindre cet univers, tout en réalisant un film valorisant plus que jamais son génie, soutenu par des décors gigantesques, une mise en scène sophistiquée, des morceaux de bravoure électrisants.

Il était une fois dans l’Ouest subjugue, certaines séquences en arrivent à rendre obsolète une approche critique. Il était une fois la Révolution n’a pas ce lyrisme exacerbé, ni cette fibre romantique ; il est même grossier a-priori, ne craint pas de se souiller avec le trivial. Et pourtant, il sidère par sa splendeur, son unité, sa beauté de chaque instants, même dans les recoins les plus gras. Il met KO et montre au cinéphile blasé que la surprise et la fascination sont encore possibles. Mêlant gaudriole et gravité, badass et nihilisme, Il était une fois la Révolution est un produit bien trop acrimonieux, hirsute et incorrect pour devenir un classique.

Il est loué mais néanmoins camouflé derrière les deux autres opus de la trilogie américaine de Leone, or il les vaut largement, car lui aussi est un climax. Leone y exprime une sensibilité autre, énorme et généreuse. Il affiche son point de vue fataliste sur la Révolution, notamment via une fameuse sortie de Steiner (77e minute), ce genre de considérations sanguine vous pétant à la gueule, valant mille fois ce qu’un Tarkovski (Andrei Roublev, Le Sacrifice) met trois heures à toucher du bout des doigts. Langage grossier à foison, ajouts pittoresques, flirt avec le pastiche, ralentis sentimentaux dont la part d’ironie et de premier degré est indistincte : Il était une fois la Révolution est aussi bourrin que passionnant. Une sorte de pré-Mad Max obscène et grand.

Note globale 86

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Suggestions…   Belle de Jour + L’Aventure du Poséidon 

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LA CHARGE HÉROÏQUE **

20 Déc

charge héroique

2sur5  En 1939, John Ford investi le western et le transforme en genre hollywoodien respectable grâce à La chevauchée fantastique. Il continue pendant deux décennies à alimenter le genre et ses collaborations avec John Wayne resteront l’emblème du western classique. Dix ans après l’œuvre fondatrice, le tandem présente She wore a Yellow Ribbon, deuxième opus d’une trilogie sur la cavalerie américaine ouverte avec Le massacre de Fort Apache et refermée par Rio Grande.

Récit en couleurs, ce western tranche avec le réalisme de ceux produits habituellement par John Ford, en particulier ceux en noir et blanc (y compris l’avant-dernier, Liberty Valance en 1962). Nous sommes en 1949 et c’est la période où les studios aiment exalter les propriétés du Technicolor. Ford et son équipe s’inspirent du peintre Frederic Remington et la réalisation est assez contemplative, le spectateur ayant tout le loisir d’apprécier les paysages.

L’approche générale est à cette image et sera d’autant plus déconcertante pour ceux qui ne sont pas familiarisés avec les westerns antérieurs à ceux de Leone. La charge héroïque (traduction française aberrante) consacre l’essentiel de son temps à la vie en communauté auprès de la cavalerie. Le spectacle rayonne de bonheur et de légèreté ; le désordre et la violence sont les faits des Indiens, encore qu’il y ait les mauvais (mobilisés) et les bons (silencieux).

Et lorsque le bon chef n’est pas mutique, il semble sous amphétamines et à l’instar du capitaine Nathan Brittles au crépuscule de son existence. C’est l’envers d’un trop-plein de gentilles intentions. Toujours dans une veine humaniste et patriote, le cinéma de John Ford évoque ici la transmission et l’harmonie collective de façon mielleuse, en se plombant tout seul lors de ses élans philosophiques.

« Il ne faut pas s’excuser, c’est signe de faiblesse » : si vous ne l’avez pas compris en sortant de la salle, il est temps de sortir de votre coma. En marge du genre, John Ford réalisera Les raisins de la colère, bouleversant et d’une grande finesse. Mais ses westerns, en tout cas les premiers, sont trop compassés. Ford est le parfait représentant d’un cinéma de studios d’une ère optimiste, voir du western familial. Cet opus est l’un des plus doucereux et Rio Bravo semble presque dur et téméraire à côté.

Note globale 49

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