CHIENS DE PAILLE ****

23 Jan

« Le Ciel et la terre sont sans pitié et traitent la multitude des créatures comme des chiens de pailles. Le sage est sans pitié et traite les gens comme des chiens de paille » Lao Tseu – Dao De Jing/Tao Te King (citation d’ouverture du film)

4sur5 Sam Peckinpah devait réaliser Délivrance, qui échoit finalement à Jon Boorman ; il doit alors se replier sur l’adaptation d’une nouvelle qui ne lui tient pas tant à cœur. Il prend toutes ses libertés avec The Siege of Trancher’s farm de Gordon Williams, inclus la scène-clé du viol et se concocte un tournage éthylique à haute tension en braquant toute son équipe. A sa sortie, Chiens de Paille n’inspire que le dégoût (et le succès indécent au box-office), alors que les autres symboles de l’ultra-violence naissante à Holywood, Délivrance justement ainsi que Orange Mécanique, reçoivent un accueil favorable. Cette triade marquait en effet un tournant en repoussant les limites de la violence sur grand écran (le viol et le siège final ici), déclenchant des polémiques enflammées et des interrogations sur ce qui est montrable et ne l’est pas. Peckinpah en profite puisque c’est la première fois qu’un de ses films engendre un profit commercial ; en outre, il lui offre, après la déjà controversée et tonitruante Horde Sauvage, son ticket définitif pour l’histoire du cinéma et lui taille une place dans le cœur des cinéphiles. Chiens de Paille marque aussi par son montage, ultra-découpé, à la structure pointilleuse (usage des ralentis, des plans fugaces et des moments  »de bulle »), une approche alors novatrice contribuant à édifier l’emprunte spécifique et visionnaire de Peckinpah.

Le rejet suscité par Chiens de Paille est probablement du à son pessimisme acide ; le film est à la fois cynique, passablement misanthrope et il trouve la sauvagerie dans l’essence de l’Homme, non dans les déviations exceptionnelles ou les anomalies générées par la société. D’une part, Chiens de Paille montre la chute des mensonges de l’homme moderne : notamment à travers David Summer (Dustin Hoffman, alors au zénith en enchaînant les grands rôles dans des productions comme Little Big Man ou Macadam Cowboy), le professeur de mathématiques en exil à la campagne avec sa femme, le film révèle les mirages d’une société parodiant la civilisation par des attitudes policées aberrantes, menant au rejet pédant et délétère de toutes les parts fougueuses, mais aussi transcendantes, inscrites en chaque homme ; et par extension, en chaque être vivant. C’est un scepticisme qui ne tient pas simplement à la nature des gens qui serait effrontément révélée ; il concerne aussi la négation de l’être (répandue avec le puritanisme progressiste et son obsession de l’inversion, jusque-dans les constats élémentaires), par le refus compulsif des éléments qui le composent et qui, si socialement hideux ou non-consensuels soit-ils, le ressource et l’anime.

L’autre affront moral de Chiens de Paille, c’est de laisser entrevoir que l’ordure, c’est autant le bourreau que le passif. Si David, l’intellectuel aux principes humanistes, prive le criminel d’une confrontation à un besoin de justice (légitime selon le cadre du spectateur ; justifié par les faits), c’est parce que lui-même fuit les responsabilités que pourtant il prétend honorer, avec cette attitude de gardien zélé des bonnes mœurs. Or l’application de ses petites méthodes précautionneuses n’est pas seulement inappropriée, elle est aussi cruelle ; en effet, alors qu’il joue les gros durs arguant sur un ton haut-perché que ces bandits vont voir de quel bois il se chauffe si ça continue ainsi, son relativisme mielleux amplifie la catastrophe et refuse l’empathie pour ceux qui souffrent, concrètement, d’une violence infligée. Mais en plus, il punit et tient en otage son épouse jusqu’au-bout, tout en mettant en péril sa sécurité (et c’est également son indifférence et son machisme penaud qui ont permis d’atteindre sa femme) ; qu’il protège le seul criminel de départ, ce n’est qu’un agencement cohérent, la réunion des faux-contraires.

Avant le retour des instincts réprimés, leur conversion trouve son expression au travers de paradoxes développés, la soumission ou la cécité tolérées, par frayeur, par paresse morale ou par attrait ; et donc ce rapport ambigu à la brutalité, y compris sur sa propre personne : ainsi, Amy tente ses bourreaux et si elle peut théoriquement se cacher derrière une prétention à la négligence ou la naïveté, elle ne pourrait justifier le plaisir relatif tiré de l’oppression exercée sur son corps. Cette vision tellement pénétrante et primale implique un douloureux aveu d’ambivalence chez le spectateur ; on ne peut être un réceptacle neutre et d’ailleurs, David qui se pose comme tel n’est finalement qu’un lâche et sa circonspection le maintient dans une position de spectateur, plus par peur d’être broyé que voyeurisme certes, toutefois en dernière instance, lui aussi renoncera aux actes pacifistes (bien qu’il ne sacrifiera pas sa posture, même lors des pires retournements ; il faudra attendre sa fuite, mais elle encore ne le laisse que perplexe, autrement dit réticent à la prise de conscience). Ainsi l’intolérance à un tel regard, ou même à la prétention d’un miroir braqué, est légitime chez le spectateur. Dans le même temps, il est fait maître de la situation, collaborateur ou critique, nuancé ou passionné, acceptant ou refoulant, cette violence émergente et frontale.

Note globale 82

Page Allocine

Voir le film sur YouWatch

.

Voir l’index cinéma de Zogarok

.

Publicités

2 Réponses to “CHIENS DE PAILLE ****”

  1. Voracinéphile janvier 29, 2016 à 13:56 #

    Le remake est un simple dépoussiérage, qui fonctionne globalement de la même manière. Il donne simplement aux beaufs une personnalité un peu plus banale (en en faisant des fan de soccer (le chef de meute est le coache de l’équipe locale)) et en retouchant par petites touches la psychologie, en nuançant les portraits. La logique est globalement la même, il n’y a donc pas de surprises.

  2. Voracinéphile janvier 29, 2016 à 15:27 #

    The backwoods aussi à tenter, variation très proche de l’ambiance des chiens de pailles, néanmoins davantage bis et complaisant (en ayant recours à des automatisme pas toujours très justifiés psychologiquement), plus divertissant en mode thriller à tension psychologique que véritablement subversif.

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s

%d blogueurs aiment cette page :