Tag Archives: Religion

LES HIRONDELLES DE KABOUL ***

7 Sep

3sur5 Ce film arrive à palper l’horreur sans l’esthétiser ni rendre la séance invivable (ou simplement laide, comme le sont souvent les films ‘live’ sur l’Occupation, où tout doit être gris). Un peu de fantaisie ou de niaiserie l’aurait sans doute condamné et comme le film sera vu par des neutres ou des convaincus, il pouvait facilement s’effondrer dans la connivence – d’ailleurs il ne brille pas par sa complexité ou sa considération pour les antagonistes. Heureusement en plus du manifeste anti-autoritaire irréprochable mais fatalement tiède, nous avons droit à un tableau vivant des façons de vivre dans un environnement fondamentaliste. Y gesticulent des héros compromis.

Bien qu’en première instance il soit question de la violence et de la soumission des femmes le film est concentré sur les hommes. Ils sont souvent coupables, les deux principaux dans cette histoire sont complices malgré eux, tandis que Nazish (demi-fou transformé en vieillard dans le film) est lointain. Quand vient le temps de sanctionner la femelle égarée l’ouaille disciplinée bombarde une déviante nichée sous sa burka ; de quoi conserver une distance, qui vaut bien une drogue pour renforcer les convictions forgées par des années de rappels extérieurs et de dialogue intérieur sous contrôle. Le film démarre sur une distance doublement perdue pour Mohsen (avec la voix de Swann Arlaud, aussi en monsieur sensible décalé et désabusé dans Perdrix sorti au même moment) : en participant aux festivités il perd ses certitudes sur lui-même et ses convictions, tout en étant charnellement affecté par ce qui jusqu’ici l’indignait simplement (ce personnage est le meilleur pour établir une connexion avec l’auditoire occidental ou n’importe quel autre, car ses concitoyens, moins dans leurs états d’âmes et davantage dans la réalité, sont trop imprégnés, même si c’est en rageant de ne pouvoir déteindre sur la couleur locale).

L’autre pilier masculin n’en est plus à avoir peur de son ombre. Le marié présente une attitude ‘dépressive’ avec son orgueil et sa combativité anéantis. Pourtant ces deux hommes semblent des personnages positifs. Loyaux et tourmentés, ils n’ont pas les moyens de leur courage. Ils confirment douloureusement l’impuissance et le malheur généralisés, qui concernent les individus des deux sexes ; à l’inverse, certaines femmes semblent trouver leur compte dans cette ambiance totalitaire miteuse. C’est la fuite en avant du sujet incorporant l’oppresseur ou mieux encore, le prêcheur hostile à sa liberté ; malheureusement ce sont des figurantes aussi dans le film. S’il met à profit ses 80 minutes et ouvre à de nombreuses et discrètes perceptions, on peut aussi lui reprocher une certaine superficialité, voire une écriture schématique (et ce scénario rachitique, le point noir ‘technique’ du film). Le livre de Khadra semble moins à charge, évoque les raisons de chacun (l’aveu y survient bien avant le drame). Ici elles se devinent, mais on ne voit pas l’effet du conditionnement sur les individus clés et leur construction, seulement le résultat du conditionnement ou la façon dont on le gère aujourd’hui (cyniquement pour Mirza, avec cruauté pour Qassim). Par contre on en tire une grande force émotionnelle sans sacrifier l’élégance.

Le film abonde en détails et micro-conflits significatifs, comme ce contraste entre le mari embrouillé récoltant une proposition de trafic (d’armes) de la part de son ex-chef de guerre [contre les russes] versus celle du vieux prof dans une université désaffectée incitant Mohsen à enseigner du ‘vrai’ et des humanités dans son école clandestine [contrairement à l’école coranique]. Ou encore ce passage au commissariat où rien ne peut se dire puisqu’existe déjà la ‘version’, or remettre ici et maintenant cette version en doute, même pour une affaire locale et spécifique, pousserait à toutes sortes de dissonances insoutenables. On ne peut laisser place au doute, à la moindre omission ou ambiguïté, ce seraient autant d’échappatoires dans lesquels les malins s’engouffreraient et les candides s’abîmeraient ; suffit de croire absolument, même un instant, en quelque chose pour sentir aussi cette menace. Il n’y a que la force et le déni prescrit pour soutenir un système avec des bases exclusives et unilatérales, qu’elles soient morales ou autrement construites.

Dans le détail se retrouve ce style de vie ‘autoritaire’ où tout doit être codifié et encadré dans les comportements (et où tout revient aux comportements car eux seuls apportent des garanties au surveillant), dans un contexte miséreux et débile, donc porteur d’aucune grâce ou justification (aucune valeur ‘progressiste’ dans le sens dépassé, actuel comme celui dégradé de la notion). C’est par exemple ce petit geste inutile du chef tapant sur le toit de la voiture pour lancer le signal de démarrage ; quand ils n’ont pas les réseaux sociaux, les nerveux en besoin de souligner leur existence savent bien trouver un moyen de faire écho – et comme d’habitude, il n’y a pas de meilleure manière que celle du courant dominant ou des plus agressifs. Puis il y a ces connexions ‘normales’ qui ne peuvent émerger dans un contexte de censure généralisée : les dessins pourraient servir de preuves en faveur de la tueuse, pourraient indiquer un accident ou un crime passionnel plutôt qu’un meurtre calculateur ; autant de suggestions parasites quand on a par le livre ou la loi un jugement d’office.

Pour les adultes Les hirondelles de Kaboul n’apportera rien de neuf sur le fond. Les gens indifférents à ses thématiques s’ennuieront gentiment, ceux sensibles aux beaux efforts dans l’animation auront de quoi se tenir motivés avec ce monde en aquarelle introduisant des qualités artistiques où il n’y en a pas. Pour les enfants et adolescents c’est une bonne propagande, avec une démonstration claire grâce à la trajectoire de Zunaira, l’introduction de plusieurs lignes de discours et l’absence de rabâchage. Ce film agacera nécessairement ceux qui voudraient montrer tous les visages de l’islam ou rappeler ses vertus, donc fouiller dans le passé lointain. Ici nous avons un focus sur le pire de l’islam, dans un territoire clôt en esprit et détaché en pratique ; cela dit, même avec ses prétentions universelles, elle reste un culte qui dans les faits soutient le comble des sociétés fermées et régressives (les sociétés communistes ont au moins des reliquats de développement technologique et des larbins-citoyens parfois propres sur eux) – les îlots high-tech avec foules de galeux semblent encore des exceptions en trompe-l’œil. Finalement ce film relève sur le fond et sur les principes de ce qu’on peut attendre de mieux de la gauche ‘culturelle’ et de créateurs gravitant dans le [cosmo]politiquement correct. Son existence vaut mieux et pourrait s’avérer plus efficace que la conjugaison d’un million de ‘Pray for Paris’.

Note globale 68

Page IMDB  + Zoga sur SC

Suggestions… Parvana

Les +

  • des intuitions et invitations à la réflexion sur les sociétés et le grégarisme fondamentalistes
  • animation et montage, son, mise en scène

Les –

  • trop simple, le scénario en est le premier affecté

Voir l’index cinéma de Zogarok

MIDSOMMAR ***

8 Août

4sur5 Le successeur d’Hérédité procède par envoûtement. Il relève brillamment le défi de rendre des horreurs éventuellement acceptables intellectuellement [les penseurs et transgresseurs tout émoustillés de malmener un Christian les admireront certainement], à défaut de permettre une isolation/abstraction ; tout en ménageant un certain stress quand à la suite des événements et alimentant les attentes plus primaires, plus ‘foraines’. Le suspense est pourtant passablement éventé d’entrée de jeu, mais les qualités immersives en sortent indemnes. Il doit bien y avoir un prix à ce tour de force, c’est peut-être pourquoi les personnages sont si crétins ou évanescents, malgré l’écriture d’excellente tenue. Le spectateur risque peu de les estimer et manque d’éléments pour s’y projeter profondément. La monstruosité du film et de la communauté en est atténuée, en même temps que les individualités sont dissoutes – parfaitement raccord avec cette aliénation tempérée par l’inclusion.

Les rejets aussi sont spontanés et épidermiques, car ce n’est pas seulement un film d’horreur ou d’épouvante, mais d’abord une sorte de reportage romancé (et secrètement romantique) sur cette communauté. Le public sent cette invitation dans une normalité qu’on sait (et que le film lui-même reconnaît) anormale. D’où probablement ces explosions de rire excessives dans les salles lors des scènes de copulation (éructations certainement embarrassantes pour les pauvres personnes encore persuadées ou désireuses de trouver chez la masse des Hommes des créatures matures). Dans ces manifestations on retrouve la gêne normale dès qu’on s’oriente sous la ceinture, l’amusement face au grotesque de la scène, puis surtout une occasion vigoureusement saisie de ‘soulagement’. Tout ce monde-là est quand même déplorable ou invraisemblable, cette outrance permet de casser l’hypnose et de minimiser le malaise (la résistance et éventuellement le caractère obtus des rieurs les valorisent donc finalement, en les distinguant des dangereux sujets fascinés ou pire, volontiers complices).

Or à quelques angles morts près le tableau est irréprochable. Dans les premières minutes Dani baigne dans un monde gris, plus ou moins lot de l’écrasante majorité des spectateurs, intellectuels avides y compris. Il lui manque un entourage au sens complet ; c’est pourquoi ces étranges mais pas surprenantes scènes d’hystéries sont le comble du spectacle et non une gâterie pittoresque (ce que sont les exploits gore). Ces primitifs en costumes immaculés n’ont rien à dire aux individualités (sauf dans leur chair angoissée demandeuse de protection, guidance et soutient), mais ils sont capables d’empathie pour les animaux ou païens blessés en grand désarroi. La simulation, à l’usure et en concert, devient un soutien réel et approprié pour la personne ciblée ou la foule impliquée. Les imbéciles journalistes (et beaucoup moins les critiques officiels – eux, comme le reste, se contentent de galvauder les mots et les définitions) nous rabattent les oreilles avec la ‘folk horror’, en louant l’originalité du film mais en le saisissant pour faire part de ce genre venu de loin et prétendument incroyablement prolifique ces temps-ci (il est déjà bien tard pour abandonner tout espoir de consistance de la part de ces gens, mollusques émotionnels et buses mentales, capables d’être raccords qu’avec la publicité, la pensée pré-mâchée et les indications des acteurs ou prospectivistes en chef du milieu). Midsommar s’inscrit effectivement sur ce terrain mais il est aussi sur celui, général, de la religion, dans son optique régressive puisque nous avons à faire à un culte sectaire (et meurtrier). Peut-être ne veut-on pas simplement l’apprécier comme tel car beaucoup de gens instruits d’aujourd’hui sont sensibles aux fumisteries totalitaires et à l’abrutissement par la magie, y retrouvant ce dont ils se privent en arrêtant l’Histoire au présent (voire à l’actualité) et confiant servilement le futur aux experts et aux chimères. Peut-être que les observateurs éclairés sont encore habités par la foi dans le sacrifice et les vertus de l’absolutisme, que les humanistes avancés éprouvent une attirance inconcevable pour ce qui nie ou écrase l’humain.

Bref dans Midsommar les détails sont soignés et significatifs, pour affermir le scénario, les thèmes et l’univers, spécialement pour représenter les stigmates banales ou curieuses du fondamentalisme. Le freaks du club s’avère le chaman à la dégénérescence voulue ; il cumule tous les paramètres requis pour n’être « pas obscurci par la connaissance » et avoir un accès aux « à la source ». Ce goût dévoyé de la pureté se retrouve dans une des dernières scènes où les deux volontaires n’ont apparemment pas reçu l’anti-douleur qui leur était promis pour mieux accueillir les flammes (le lieu et ses moments renvoient à Mandy – par ailleurs l’à peine moins frais The Witch a pu venir à l’esprit). On peut apercevoir plusieurs fois un blond extatique et débile en arrière-plan. Voilà une illustration tout juste exotique d’un ‘ravi de la crèche’, toujours exalté pendant les célébrations. C’est lui qui perd tout contrôle lorsqu’un innocent agresse l’arbre de l’ancêtre ; car son bien-être et sa conviction absolue sont brisés. Seule la colère, la violence et d’autres poussées irréfléchies peuvent émaner d’un tel type face à la crise. Car pendant qu’on s’extasie, on est moins enclin à progresser et s’armer – s’armer intellectuellement (ce dont on peut se passer) mais aussi sur les autres plans (et ça l’héroïne doit le sentir compte tenu de sa difficulté de se laisser-aller). Le film s’avère juste également dans ses passages les plus familiers : ces trucs de couples, de jeunes, d’étudiants universitaires, sont absolument banals mais conçus sérieusement. Sur le papier ils pourraient servir de matière à une sitcom mais ils semblent trempés dans le réel, comme ces sentiments lourds et idiots, ces relations navrantes – éventuellement comiques mais jamais grotesques ou exagérées. Le portrait d’une fille dévorée par ses peurs et anxiétés (et sûrement d’autres choses) est le premier atout par lequel le film convainc (à moins de ne supporter l’exposition de femmes ou filles faibles, compliquant vainement les choses, trop pénibles pour que leurs qualités soient encore manifestes). Le premier par lequel il se déshabille aussi : grâce à Dani, incurable en l’état, j’ai grillé la fin et l’essentiel dès le départ.

Car Dani est comme la borderline de La Maison du diable (film d’épouvante mésestimé et tenu pour un trivial ancêtre des débiles trains fantômes gavés de jump scares – l’habituelle cécité et mauvaise foi des cinéphiles), soumise à la panique, dépendante et en quête constante de réassurance. Elle est peut-être un peu plus individualiste (en pratique – c’est-à-dire qu’elle s’y efforce ou y est forcée) mais aucunement plus résiliente. Il lui faut trouver une famille ou une communauté, un cadre stable avec des liens collectifs infrangibles, confortés et animés par des traditions. Avant d’y parvenir la suspicion demeure, l’enfonce dans sa maladie psychologique et son impuissance à régler ses besoins. Sa conscience de soi éprouvante la conduit près de la paranoïa – la scène avec le groupe de ‘moqueuses’ lors de l’arrivée l’illustre de façon directe et brillante. Plus tard ces portions d’images mouvantes relèveront davantage du gadget raffiné et séduisant. Ces ressentis flous sont la meilleure justification de la passivité et de la confusion des invités à Harga. Les plans ‘vomitifs et anti-épileptiques’ (latéraux, circulaires, semi-perpendiculaires, renversés) du début ne sont pas si pertinents ni originaux – heureusement il s’agit d’une version tout-public, loin du niveau d’une expérience avec Noé (Enter the Void, Climax), plutôt voisine des effets d’un Jordan Peele (Get Out, Us).

Le seul point où le film omet la logique (outre la lenteur des produits importés n’ayant d’égal que celle du développement) doit lui être accordé sous peine de tout annuler. Car une communauté, aussi atypique et située dans le monde occidental aujourd’hui, se crée une menace en procédant ainsi (même les Amish, relativement conventionnels et fiables, se compromettraient en démarchant des visiteurs). Son élite ne semble pas assez naïve ou démente pour l’ignorer.. à moins que le groupe apporte effectivement une sensation d’invincibilité, que le culte et la bulle les ait convaincus d’être rendus ‘intouchables’. En revanche il aurait été intéressant d’en savoir sur les relations entre ce monde clôt et le monde extérieur. Il déborde au travers du terme « matcher » (utilisé, en référence aux profils astrologiques, par la patronne pour convaincre le piteux amant de livrer sa semence), de la référence aux enfants regardant Austin Powers et au petit équipement électronique sur la cheville d’une fille. Sauf qu’il doit être bien plus étendu puisque nous en sommes là ; sur ce point The Cage’s Wicker Man (le costume d’ours est probablement une référence appuyée davantage que le fruit de sages recherches sur l’occultisme) était plus solide et généreux, tout en ne précisant quasiment rien.

Note globale 74

Page IMDB   + Zoga sur SC

Suggestions… Candyman + L’Heure du loup + Mort à Venise + Persona + Nicky Larson et le parfum de Cupidon

Ennéagramme : Elle 6 (ou 9 désintégrée), son copain 9w8 à défaut d’une meilleure hypothèse, le black 5, le roux 7w6. Le suédois plus difficile à cerner, avec son milieu d’origine obscurcissant encore la donne : 2, 9w1, 6w7 ?

 

Les+

  • exigence de la mise en scène
  • qualités esthétiques
  • de beaux morceaux
  • sait garder l’attention malgré des manques et des surcharges qui devraient y nuire

Les-

  • longueur certainement inutile (le défaut est courant)
  • des invités bien lents et complaisants ; une communauté aux contours flous et aux relations extérieures opaques, qui pourraient bien anéantir toute crédibilité
  • prévisible

Voir l’index cinéma de Zogarok

THE MAGDALENE SISTERS ***

22 Déc

magdalene

3sur5  Récompensé du Lion d’Or à la Mostra de Venise en 2002, le film de Peter Mullan (surtout connu en tant qu’acteur) a crée la polémique en étant accusé d’être un brûlot contre l’Eglise. De quoi renforcer son pouvoir d’attraction, malgré le démenti du réalisateur, assez pleutre alors que son film peut être aisément taxé d’anticléricalisme, primaire éventuellement compte tenu du manichéisme exprimé. Rien ne rachète les sœurs du Magdalene Asylum, toutes des bourreaux, leur directrice en particulier.

Cette univocité reste une composante du film, dont la démarche est somme toute assez facile. Elle nourri cependant la dénonciation de deux systèmes concentrationnaires, l’un de nature religieuse donc, l’autre psychiatrique. Ces deux fonctions se chevauchent et le film montre ainsi à quel point la psychiatrie, au cours de son histoire sinon à la racine, est un cancer potentiel et le prétexte des tyrans. Religion et psychanalyse peuvent facilement être employés par des salauds troquant le courage de surmonter les épreuves de l’homme ordinaire pour des grilles de lecture livrées sans ménagement.

Celles-ci referme alors tous les questionnements, y compris sur soi-même et donc la faculté à s’améliorer fondamentalement ; et autorisent à exercer une emprise sur les faibles qui vous sont confiés, si le pouvoir (ou au moins l’autorité) sont complaisants voir du côté de ces systèmes. Mullan ausculte cet abus de position d’autorité et filme minutieusement le quotidien et les états d’âmes des victimes. Il prend leur parti mais ne déguise rien. En revanche, il perd cette combinaison de sympathie ostensible et neutralité dans l’exécution pour diaboliser les figures négatives, lesquelles n’existent que par leurs exactions ou, comme la mère supérieure, ne font que découvrir des couches supplémentaires de nocivité.

Sa vision est telle qu’on croit souvent assister à une série B horrifique, d’ailleurs la mise en scène s’y prête, tout en excluant bien sûr gore et autres manifestations franches. C’est donc un film coup-de-poing dont la valeur est plutôt sentimentale et physique, la critique sociale vers laquelle il tend, peut-être opportunément plus que fondamentalement, étant désuète et fragile. Le label « based on a true story » ne suffit pas à universaliser le propos, sauf, définitivement, s’il s’agit de montrer comme les individus peuvent se rassembler au sein d’organisations malveillantes en se déguisant derrière des postures normatives respectées ou acceptées par la société. Enfin le film doit beaucoup à ses actrices.

Note globale 69

Page Allocine & IMDB  + Zoga sur SC

Suggestions… Dog Pound + Salo ou les 120 journées de Sodome + Boys don’t cry + Boy A + Tyrannosaur 

 Voir l’index cinéma de Zogarok

.

THE BURNING HELL **

1 Juin

2sur5  Film de propagande évangélique dont les négatifs originaux de 16mm ont été restaurés (après avoir été victimes d’une inondation en 2010) en partie grâce à Winding Refn (le réalisateur de Drive et Bronson), qui a fait resurgir cet obscur objet, parmi d’autres (comme Night Tide, Hot thrills and warm chills). Celui-ci est probablement le plus méconnu de tous.

Le pasteur du Mississippi, Estus Washington Pirkle, a également participé à deux autres films, dont la réalisation était confiée à Ron Ormond. Cet ancien nom de ‘l’exploitation’ (principalement dans le western) a fait son grand saut chrétien vers 1970, après avoir été rescapé d’un crash aérien. Il garde une efficacité et une brutalité ‘sereine’ dans la mise en boîte de ce projet fondamentaliste.

Techniquement le film peut se montrer assez laborieux – il est presque misérable concernant les maquillages (dignes du Lac des morts-vivants) et la mise en scène de l’absorption par l’Enfer. La charge macabre n’est pas aberrante en elle-même et participe à rendre concret le danger – les tortures sont physiques, l’âme n’est pas citée en priorité (ce n’est peut-être pas à elle qu’il faut ‘ouvertement’ parler, avec les cibles modernes ?), elle doit sans doute être vouée à contempler éternellement cette damnation.

Hors de ces scènes grand-guignoles, le film se concentre sur les propos du directeur de conscience, la plupart du temps dans son sermon à l’Église, face à un public souvent l’air ravi. Il s’oppose notamment à l’idée que l’Enfer serait sur Terre et souhaite diffuser une représentation de l’Enfer conforme à celle du Nouveau Testament. Il a également le mérite de prévenir les non-chrétiens et les pécheurs de ce qui les attend ! À cette fin le film a été traduit en plusieurs langues, comme l’espagnol et le portugais (l’Amérique du Sud doit être dans le viseur) – les français étant un cas désespéré, ils ont été oubliés.

La séance peut donc être amusante (contrairement à Blood Freak, l’anti-drogues ravagé) sinon agréable, à deux conditions. Il faut avoir le goût des montagnes russes artificielles, de cet aller-retour entre ambiance ravie de la crèche et décharges de violences punitives (des mots d’experts aux flirts avec la cruauté de l’Enfer, en passant par les assauts des asticots). Les charmes régressifs du bis et ceux euphorisants de la prêche religieuse se combinent ! Il faut surtout ne pas se sentir crispé ou menacé par le prosélytisme (et de ne pas être un de ces enfants exposés -donc éventuellement troublé- à l’occasion de son catéchisme -ce qui n’a pas dû se reproduire depuis les seventies).

Note globale 48

Page Allocine & IMDB  + Zoga sur SC

Suggestions… Jesus Camp + Fric et Foi

Scénario/Écriture (4), Casting/Personnages (5), Dialogues (5), Son/Musique-BO (5), Esthétique/Mise en scène (5), Visuel/Photo-technique (4), Originalité (6), Ambition (7), Audace (6), Discours/Morale (-), Intensité/Implication (5), Pertinence/Cohérence (5)

Voir l’index cinéma de Zogarok

LES SORCIÈRES D’EASTWICK ***

13 Fév

4sur5  George Miller (Babe, Happy Feet) fut d’abord l’auteur de Mad Max, avant d’être embauché par Hollywood, pour un segment de La Quatrième Dimension supervisé par Spielberg ou encore pour Mad Max 3. En 1987, le brillant cinéaste australien se coltine à nouveau une chanteuse pop de l’époque : Cher. Pour la bonne cause cette fois. Succès commercial et critique dans une moindre mesure, malgré de nombreux griefs concernant sa  »vulgarité », Les Sorcières d’Eastwick est l’adaptation d’un livre à succès de John Updike sorti trois ans plus tôt.

Le film jouit d’un casting d’exception (Susan Sarandon, Michelle Pfeiffer et Cher, réunies face à Jack Nicholson), d’une mise en scène grisante et d’un point de vue obscène mais malin sur les différences et relations entre hommes et femmes. Il était une fois les années 1970. Trois amies célibataires se morfondent dans une petite ville très conservatrice nommée Eastwick. Le maire se permet publiquement des commentaires désobligeants envers Sarandon et sa gestion de la chorale, bien que ses efforts soient sans limites. Cher affiche son autonomie avec vanité et incite à se défaire de toutes les attaches, pourtant elle se plie à toutes les conventions afin de satisfaire ce besoin d’affirmation. Enfin Pfeiffer se laisse porter, s’agaçant parfois, mais finissant toujours par se ré-endormir dans sa vie, assurée après tout grâce à son poste de journaliste dans la gazette locale.

Toutes trois se retrouvent tous les Jeudi pour médire et partager leurs espoirs. Elles savent qu’un indésirable statu quo risque de l’emporter. Et soudain un homme arrive en ville et achète l’immense résidence Lenox. Daryl Van Horne (Nicholson) est un personnage hédoniste et exalté, faisant peu cas des traditions et de l’ordre établi. Il diverti les trois femmes, scandalise la population. Et bientôt il les séduit chacune, se présentant comme l’homme de lurs rêves sur-mesure, tout en restant ce diseur de vérités impitoyable et ce grossier personnage fidèle à lui-même en toutes circonstances. Il est dominateur mais joueur, honnête : il sait flatter sans rien compromettre à son sujet ni avoir à mentir. Il se comporte comme un monstre pour Cher, la femme libérée qui croit trouver son antithèse, mais elles vont toutes tomber sous le charme car il a les bons arguments, au-delà des défenses conscientes, de l’idéologie ou de l’orgueil.

Le roman est féministe, il est difficile d’affirmer que le film l’est purement. Naturellement quasiment toutes les critiques amateures et pros cherchant l’évaluation de fond y passent, mais c’est orienter une œuvre bien plus nuancée que ce qu’on veux lui faire dire. Les Sorcières d’Eastwick n’est pas féministe au sens idéologique, il n’a rien de normatif pour s’inscrire dans ce sens-là. Il ne porte pas un discours a-pragmatique ou mystificateur ; au-delà du progressisme et du traditionalisme, qui sont les notions guidant au début ces trois femmes et leur environnement. Il est seulement intelligent, tout en étant un divertissement romanesque. C’est surtout une merveille d’écriture, un conte pour adultes malin ; et aux adultes, on peut raconter toutes les histoires tant qu’elles sont lucides et audacieuses.

L’audace ultime, c’est de donner raison au camp le plus facile à attaquer, sans approuver ses leçons de morale mais en lui accordant une acuité imparable. Un cinquième personnage joue un rôle déterminant dans le film : c’est Felicia, une idéaliste, une vraie. Son puritanisme est le plus élaboré et pénétrant de tous ici à Eastwick. Il suffit de voir la population locale, de simples conformistes du berceau au tombeau, des veaux jugeant mais ne comprenant rien. Leur esprit est si pauvre qu’ils ne sont pas seulement incapables d’analyser ce qui leur est inculqué ou d’en éprouver le désir ; mais qu’ils sont également étrangers à toute révolte lorsque des valeurs fondamentales sont bafouées. Ils sont seulement capables de former des meutes mesquines, pour compenser la tristesse de leur existence et leur impuissance à s’épanouir ou à être ne serait-ce qu’une journée autre chose que des pantins soumis.

La scène du magasin où Sarandon est malmenée est édifiante à ce titre. Que de mégères stériles passant sur celle qui a osé être libre (à leur décharge, en s’affichant de manière criarde et un peu idiote) leur frustration. Mais réjouissons-nous : enfin, elles ont su exprimer un sentiment créateur, enfin elles ont su manifester une quelconque intensité. C’est outrancier certes, mais c’est bien réaliste ! Felicia n’est pas de celles-là, elle leur est bien supérieure. Ce n’est pas non plus une simple bigote ou une femme fruste effrayée par le sexe (mais par son usage non-traditionnel, oui). Par contre elle s’enflamme sur la décadence morale, elle agi lorsqu’elle juge qu’une menace pèse sur l’harmonie ; elle revendique qu’il y avait au début un Paradis (62e minute) et elle aimerait que la réalité s’en inspire pour être plus belle et équilibrée.

Alors si la population est d’une basse morale, Felicia elle est structurée, inspirée, réfléchie même dans ses hallucinations. Et mieux : elle a raison. Il est bien le Diable ! La puritaine offensive a raison ! Et elle ne rejoint pas simplement les trois amies dans leurs lubies féministes, elle se situe encore au-delà : elle savait dès le départ la nature des uns et des autres, leurs besoins aussi : c’est le jugement intolérant qu’elle porte qui relève du délire. Et alors le trio prend ses distances avec le Diable, parce que l’osmose est rompue ; parce qu’une nouvelle innocence est impossible. Mais ce n’est pas un meilleur choix : quelle ingratitude ! Les voilà à se venger de Van Horne, lui pourtant qui fut si bon, si dévoué avec elles. Il voulait simplement les posséder, avec leur loyauté indéfectible et les garder sinon près de lui, au moins sous son emprise. Tout ça Felicia la puritaine, ni féministe ni rien du tout, juste fondamentaliste éclairée, le savait dès le départ. Elle est bien le complément et le reflet de ce bon Diable, à se croire garante d’une vraie émancipation alors qu’elle arrive avec ses gros sabots.

Note globale 77

Page Allocine & IMDB  + Zoga sur SC

Suggestions…  La Mort vous va si Bien + Batman Returns  

 Voir l’index cinéma de Zogarok

 .