Tag Archives: famille – relations familiales

PRÉJUDICE ***

20 Avr

3sur5 La démonstration est convaincante, les intentions et les conclusions plus troubles. Le portrait du groupe et de son monstre principal est impeccable, concret et souvent précis. Ce jeune schizophrène est probablement non-désiré, non-aimé ou pire, mal-aimé, salement aimé, négligé mais pas au point d’être rendu à la liberté. Il est égocentrique, balance soudainement des phrases inadaptées voire hors-contexte, traite des montagnes d’information sans intuition, sans les pénétrer ni les instrumentaliser – en les copiant littéralement dans son disque-dur. Sa sœur n’accepte pas sa réalité et le culpabilise constamment ; il doit montrer des émotions, être heureux et reconnaissant pour les autres – pour elle. Pour son caractère fébrile c’est la meilleure façon de ne pas regarder cette réalité en entier, ni la part que les autres y prennent, ni remettre en question sa propre place dans la famille et dans le schéma où son frère est esseulé. Quand cette sœur annonce sa grossesse, lui est renfoncé dans son sentiment d’exclusion – les manifestations émotionnelles avec sa mère et leur connivence contrastent avec les rapports courants à la maison.

L’essentiel concerne son traitement ; c’est un non-traitement apparent, une absence certaine d’estime et de confiance. Son entourage tend à l’ignorer. La belle-sœur, présente malgré l’absence du fils et frère des membres de la tribu, subit le même sort – avec moins de passion et plus de courtoisie. Que la sœur et la mère parlent ainsi à côté d’elle comme si elle était invisible, dès les débuts du film, indique les dispositions familiales. Nous sommes dans une de ces familles appliquant le déni aux êtres, infligeant des violences ou en laissant courir sans bruits, sans afficher de haine ou de rejet – on ne prétend à rien d’autre que la normalité, la bienveillance ordinaire, mais on applique d’autres critères. On ostracise sans y faire attention et si une curiosité ou une indélicatesse venait à être relevée, leurs auteurs ou complices ne les verraient pas – en dernier recours, les maquilleraient ou les justifieraient. Cédric est l’otage d’un cercle vicieux, entretenu par un autre cercle propre à la famille – conjointement ils l’encouragent à se taire. Par acquis et souci de protection (de la part d’eux et de lui ; pour la personne, la réputation, les habitudes, la sérénité psychologique, pour tenir à distance une vague de purin et de douleurs), il est entretenu dans son isolement et sa sphère débile ; le ‘cas’ en restera un.

Cédric est cet autiste, ce fou, ce taré, qui pose question. Il rappelle ce qui foire ou a foiré, verbalement ou par sa simple présence. La scène sous la pluie est éloquente : la troupe laisse Cédric à lui-même, puis à l’usure et puisqu’un trop long délai serait suspect, maman appelle Cédric – qu’il arrête ‘ça’ maintenant ! Les parents ont dû s’attendre à ce que l’enfant se débrouille seul – il est déjà, toujours trop, à notre charge. Et lui, dépendant et incapable de se détacher de ses espérances affectives, demeure un boulet insistant – démuni car on lui a rien appris ; jeté le nécessaire à la gueule. Dans ce film le schizophrène (ou autiste et à quel degré ?) souffre d’un développement ‘arrêté’ voire quasi-nul. Ses fonctions ont continué à s’étoffer naturellement, mais sur des bases fragiles et des pans considérables de la maturité (‘humaine’, sans parler de celle ‘sociale’) lui resteront interdits (sauf au terme de plusieurs révolutions et pour des résultats instables ou encore déficients, ou creux).

La principale responsable de la situation actuelle est la mère. Un possible mépris du masculin s’ajoute à son dossier – il fournirait une raison supplémentaire d’avoir rejeté son enfant. Une autre possibilité lourde de sens vient renforcer cette impression : le choix de l’actrice. Nathalie Baye incarnait dans Laurence Anyways la mère d’un aspirant transsexuelle, jetant à sa progéniture « Je t’ai jamais considéré comme mon fils ; par contre je sens que t’es ma fille. » Peut-être que d’autres tracas psychologiques se sont greffés sur cette présentation d’une famille simplement troublée par la présence d’un malade psychiatrique – car le film est explicite sur tout ce qu’il énonce mais laisse beaucoup d’ouvertures. Il suit un fil cohérent, prévisible dès que ce genre de profils a été porté à votre connaissance ou que vous avez un peu réfléchi aux psychologies familiales. D’éventuels manques du film gênent également la lecture de son message. On ne sait pas toujours si certains ratés doivent refléter l’ambiance familiale, le climat mental du protagoniste – ou simplement sont des fautes. En particulier cette prise de son douteuse par endroits, ces ralentis et autres effets excessifs, mais aussi la disjonction apparente entre projection du scénariste et application du scénario ; le temps dehors est triste, maman le trouve beau, tout le monde semble raccord avec cette sensation. Il y a là une volonté de nous faire comprendre physiquement le décalage, bousculer au propre et au figuré un cadre commun et raisonnable – mal ‘cadrer’ cette banalité viciée.

Mais puisqu’il tenait à être immersif, franc et incisif, Préjudice aurait pu aller voir comment se tiennent les autres dans cette famille, tenter de mesurer la contribution et les fardeaux de chacun ; en particulier, vérifier comment s’est tenu le père (interprété par un musicien dans le costume d’un bonhomme prompt à baisser les yeux). Préjudice laisse trop en plan, cesse l’investigation quand il est arrivé au palier du sulfureux imminent, abandonne le spectateur à des suggestions malsaines. On en sort avec l’impression d’avoir assisté à un procès bien renseigné mais finalement inéquitable, jouant la pudeur toujours avec un ou deux instants de retard. Ce procès naturellement accable la mère et vient soutenir certains courants psychiatriques, donc certains biais médicaux cristallisés autour d’un bouc-émissaire (qui, bien sûr, pourrait être le plus approprié pour ce rôle, l’agent toxique essentiel). On peut estimer que ‘tout le monde est impliqué, personne n’a tort ou raison’, il y a plutôt des fautifs et des aliénés à divers degrés : la mère est chargée et la famille aliénée par elle (y compris ce père évanescent). Maman pourrait être une victime ou contrainte par une tribu déviante, ou sur laquelle a jailli des tares culturelles ou congénitales dont elle a pu être la porteuse ; c’est dans le champ trop large, donc invalide d’office, des hypothèses. Dans une moindre mesure, le spectateur peut éprouver la lassitude et la détresse connues par les proches d’handicapés.

Note globale 64

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Suggestions… Canine + Les Chatouilles + Le Mur Invisible

Les+

  • représentation crédible et précise, probablement ‘renseignée’ ou fruit d’une sensibilité ‘efficace’

  • interprètes, ‘façons’ des personnages

  • dialogues

Les-

  • tendance procédurière voilée

  • fouille son sujet puis respecte trop des frontières bien arrêtées

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LES CHATOUILLES ***

20 Mar

4sur5 Andréa Bescond est une danseuse et actrice pour le théâtre qui s’est faite auteure afin d’exposer une expérience traumatique infantile. Son film présente les faits (les cruciaux et ceux d’une vie) le plus directement possible, pour en témoigner et surtout pour les insérer dans une espèce de programme thérapeutique, renvoyant à un travail accompli, toujours vivace. Les Chatouilles est donc une histoire bête et crue doublée d’une rémission : l’actrice-réalisatrice y reprend le chemin de l’acceptation et de l’affirmation d’une réalité pédophile vécue par une ancienne petite fille – réhabilitée et soignée sinon en voie de [perpétuelle] guérison. La mise en scène est explosive, laisse place à l’humour sans se fourvoyer dans la négation (car il y a des erreurs et des ‘fatalités’ drôles surtout après-coup). Cette version cinéma importe et sublime des croisements spatio-temporels issus du théâtre, laisse seulement entrevoir le monde intérieur et les zones d’évasion de la petite fille (comme les rêveries à l’opéra – une défense obsolète pour la grande fille qui se la remémore avec jubilation et tendresse).

Elle représente les moments charnières et surtout leurs effets – déstructurants : elle devient une alcoolique et droguée, est vulgaire, outrancière, ‘borderline’, ses effusions n’aboutissent à rien de solide, parfois elle laisse passer ou procrastine devant les meilleures opportunités. Elle embrasse les libertés primaires qui n’en sont pas, comme le font de nombreux perdus et les victimes de brimades ou pressions excessives. Qu’il soit égocentrique ou plus largement renseigné le film semble bénéfique, car il montre des aspects ‘concrets’, décelables du pédophile en action, comme ces petits cadeaux de Gilbert, les actes de la gamine lorsqu’elle le quitte. On constate ou se rappelle que les agresseurs d’enfants (les réguliers en tout cas, la majorité probable) se rendent populaires dans l’entourage de leur cible (qui a déjà, par son état, peu de moyens de la ramener). On pourra retrouver au travers de ces signaux de nombreuses familles à problème, les viols/attouchements étant une sorte de cristallisation extrême de tous ces dysfonctionnements (eux peuvent concerner plus d’1 enfant sur 5, chiffre présumé des victimes de « violences sexuelles », donné au terme de la séance). On voit un père bon mais impuissant, quasiment protégé par sa fille. Lorsqu’il la ‘dépose’ à la chambre de bonne à Paris, elle lui pardonne de pas savoir la défendre ; ce qui en fait une de ces enfants qui ‘portent’ leurs parents ou un des parents (en plus de le couvrir sur une affaire précise où il est défaillant). Le déni généralisé (y compris chez le pédophile) est plus diffus à mesure qu’on s’écarte du criminel [quoique sa propre famille soit à peine aperçue], davantage noyé dans la pure inconscience – tout se passe en secret et se devine sous les yeux des parents et des autres adultes, à condition d’être déniaisé du regard ce que la proximité interdit souvent.

La mère exprime une position en partie compréhensible (au moins pour le souci de stabilité – la crainte du jugement social n’est pas simplement une moutonnerie de personne faible ou superficielle), en plus grande partie obscure (serait-elle remplie de haine envers sa progéniture ? Ou de jalousie ?), dans tous les cas odieuse – il est possible qu’elle marchande sa fille, qu’elle soit le prix de son attachement à ce Gilbert ; elle a besoin de se convaincre du caractère bénin de la souffrance de son enfant, à moins de la souhaiter carrément, d’y trouver un exutoire à la sienne. Il est regrettable que le film ne poursuive pas sur cette pente – la généalogie de la souffrance, la reproduction des erreurs ou des fardeaux que les membres d’une tribu se croient obligés d’endosser – ou plutôt qu’ils ont endossé malgré eux au point de ne plus pouvoir les chasser une fois adulte, autrement dit une fois qu’ils ont les armes et l’entière légitimité pour les rabattre. À de nombreux égards Les chatouilles paraît braver des difficultés parmi les pires pour finalement laisser sur les germes de nombreuses prises de conscience – ce pourrait être par prudence, pédagogie, ignorance ou négligence.

Enfin ce film convaincra moins les gens réfractaires à l’exhibitionnisme, aux performances tapageuses et aux approches ‘individualistes’ – d’éventuels défauts soutenant ici habilement le propos comme la séance, car à défaut de modération et de catalogage exhaustif, le film n’est pas aveuglé par un message, une rancœur, un point particulier – au point de laisser répondre la psy « Il n’y a pas de petites douleurs » à sa patiente raillant la clientèle obèse. Derrière le relativisme abusif, on peut entendre une voie reconnaissant les chaînes multiples embrigadant les êtres, tout en les désacralisant, barrant donc la route à la surenchère et aux autres complaisances victimaires – encore des limites à repousser. D’où cette séquence invraisemblable où un prof de danse confond la douleur manifeste d’Odette en la Shoah – rangeant derrière une horreur ‘ultime’ et collective une autre triviale et personnelle (quoiqu’un consentement à cette idée du prof soit possible – peut-être car c’est un film à deux têtes – le partenaire est Eric Métayer) ; à ce moment ni elle ni lui n’est capable de purger ce lourd dossier, chacun s’en va dans ses grands plans hors-sujets, sa fuite dans un ‘avant’ factice (modèle explicatif simpliste et globalisant, existence dissolue et turbulente).

Note globale 72

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Suggestions… Mysterious Skin

Scénario/Écriture (6), Casting/Personnages (7), Dialogues (7), Son/Musique-BO (5), Esthétique/Mise en scène (7), Visuel/Photo-technique (6), Originalité (6), Ambition (8), Audace (7), Discours/Morale (-), Intensité/Implication (8), Pertinence/Cohérence (7)

Note arrondie de 70 à 72 suite à l’expulsion des 10×10.

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HÉRÉDITÉ ****

21 Sep

4sur5  L‘horreur mêlée au surnaturel est la variante la plus prisée aujourd’hui (avec Conjuring en mètre-étalon et de nombreuses cash-mashines comme Paranormal Activity, les Ouija), peut-être la préférée depuis cent ans ; le slasher a eu son heure de gloire, courte, d’autres titres fracassants sont restés des exceptions sentant le souffre, le gore pour lui-même ne crée l’événement que chez les amateurs. Avec le surnaturel viennent généralement les bondieuseries, l’hystérie, des manières sensationnalistes et une narration à peu près aussi démente que les pauvres personnages. Si vous n’êtes pas client du genre, mais avez aimées les incursions de Polanski, vous devriez apprécier Hérédité.

Enfin un film de genre (et surtout un à base de possession) efficace, immersif, bien que peu démonstratif. C’est une réussite intrinsèque qui pourrait très bien atterrir dans un autre domaine ou rester indéterminé (sauf bien sûr pour basculer vers la farce – le grotesque est là mais même en étant d’humeur sinistre on y trouverait pas une comédie accidentelle, sauf peut-être si on refuse les audaces et étrangetés de la fin). Comme les ‘chefs-d’œuvre’ de l’horreur et du thriller sombre, avec lesquels il flirte, Hérédité est riche du poids des souffrances de ses protagonistes. Cette richesse de fond s’exprime davantage par les détails de caractères, de dialogues et d’humeurs, que par l’action.

Les originalités ne tiennent par sur le scénario ou quelques avatars – elles paraissent dans l’interprétation, les personnages. Elles s’expriment dans le ton (cet affreux drame familial) – davantage que via le style (cette sorte d’horreur psychique, paranoïaque). La mise en scène très formaliste est subordonnée à l’agenda (l’obscur et le conscient) des protagonistes et en particulier d’Annie (interprétée par Toni Collette). Elle introduit l’empathie, l’attente et l’anxiété, peut aussi amener l’ennui ou l’agacement chez ceux qui ne seront pas embarqués ou intéressés par ces gens à l’agonie, déjà ou bientôt abîmés. On frissonne par désespoir plutôt que par simple peur ou surprise (tout de même au rendez-vous, au-delà de la moyenne). Charlie, en tant qu’individu et ‘cas’, inspire l’effroi et la sympathie. Comme beaucoup de tarés ou déviants ordinaires, elle est un démon en proie à la panique, isolé, à découvert.

Le personnage le plus attractif reste celui d’Annie. Elle aurait pu être un père décent, elle fait une mère difficile. Trop accablée pour pleurer ou gérer sa colère, elle éprouve des difficultés à faire ou dire les bonnes choses aux bons moments (son rôle dans Japanese Story n’était pas si éloigné). Ses faiblesses en font un demi-monstre, sa culpabilité est largement justifiée, pour autant ses malheurs ne sont pas mérités. Sa détresse, son intensité, son hostilité et sa peur péniblement inhibées en font un des individus les plus attachants vus sur grand écran – très différent de ce qui se donne à voir, peut-être simplement car plus profond et sans compromis. Gabriel Byrne en père Graham apporte un peu de sécurité – il est calme, solide, réprimé ou lisse au point de passer pour prosaïque. C’est simplement une pièce rapportée : en-dehors de cette filiation maudite, il est aussi étranger que si nous étions soudain projeté dans cette réalité. Annie, Peter, Charlie n’ont décidément pas d’alliés fonctionnels ; par sa mollesse et d’autres raisons le dernier aura un temps échappé à l’essentiel des troubles.

L’accumulation de pathologies sévères dans la famille proche aurait pu orienter le film vers la foire clinique, le ‘freak show’ façon American Horror Story. Les spectateurs sont bien conviés à la foire mais elle est émotionnelle et, de façon incertaine (puis primaire) spirituelle. Les manières glacées du film, ses travelling lents, ses panoramas aux insinuations tragiques, font sa force – ou seront employés à charge contre un film si restrictif, trop habile et calculateur pour que ses légèretés lui soient pardonnées, ou que son ampleur ne paraisse pas exagérée par rapport à ce qu’il doit nous raconter. L’écriture n’est peut-être pas brillante par elle-même, mais le langage des images est presque parfait. Le spectateur reçoit tous les indices nécessaires et rien n’est gratuit dans le développement.

Des anecdotes, parfois microscopiques, trahissent tout l’édifice sans qu’on les reçoivent depuis le bon étage – avec le recul on constatera leur pertinence psychologique ou scénaristique après avoir deviné seulement l’un ou l’autre. La séance s’embrase dans sa seconde heure grâce à l’apport du paranormal et au secours de Joan (Anne Dowd déjà sensible aux sectes négativistes dans Leftovers). Le gain n’est toutefois pas total ; les explications du dénouement sont irréprochables, mais l’éloignement de l’humain et la résolution express des traumas sont un peu frustrantes (pas vraiment décevantes). Tout ce que je regrette de ce film, ce sont quelques scènes à la tournure prévisible et particulièrement des ‘tropes’ au début : la classe de pré-adultes américains, l’oiseau crashé contre la vitre. Le commentaire littéraire du prof en écho au film est un comble de lourdeur.

Note globale 78

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Suggestions… Ne vous retournez pas + Les Innocents + Get Out + Rosemary’s Baby + Shining + It Follows + Mise à mort du cerf sacré + Mother ! + Split + Mister Babadook + Ghostland + Sans un bruit

Scénario/Écriture (7), Casting/Personnages (8), Dialogues (8), Son/Musique-BO (7+), Esthétique/Mise en scène (8), Visuel/Photo-technique (8), Originalité (7), Ambition (7), Audace (7), Discours/Morale (-), Intensité/Implication (8), Pertinence/Cohérence (7)

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JUSQU’A LA GARDE **

7 Juil

3sur5 Cette fiction au style presque pseudo-documentaire est ambiguë par principe et par intérêt pour les deux partis, mais elle est trop arrangeante (envers le public et la ‘morale’ exigée dans une situation où pèse la violence conjugale) pour développer tout le potentiel de son sujet. Elle penche systématiquement soit d’un côté, soit contre l’autre. Dès l’entrevue face à la juge en ouverture, la défense de l’avocate (outrée et envoyant du « Je pèse mes mots ») suggère de plier l’affaire. En le présentant comme un bon citoyen, bon ami et en plus bon camarade de chasse, elle en aligne trop pour ne pas nous l’indiquer comme un coupable, planqué sous sa couverture d’homme ordinaire (et un peu médiocre, notamment en tant que mari).

Ce que déroule le film, c’est la pression mis par ce sombre bourru. Il se concentre sur le père, ne montre la mère que sous ses assauts. C’est effectivement le salaud de l’affaire, mais à quel point, pourquoi et comment ? Les réponses sont livrées à vif (sans flashback ni séquences résumées, chaque scène s’ouvre pour un lourd et long moment), certaines sont psychologiques, celles relatives aux passés des protagonistes resteront globalement absentes. Les torts pourraient être partagés, à ce stade peu importe ; nous voyons la fin de cette histoire, avec l’extinction des barrières avant soit une séparation plus profonde encore, soit un drame définitif (ou un miracle – mais ça n’est pas de ce monde). Il prétend avoir changé (comme toutes les sortes de filous et de criminels, mais aussi comme les leaders incompris et bienveillants tels Sarkozy), on ne sait trop par rapport à quoi (on suggère qu’il la frappait, le confirme passivement par la suite). La perspective de la violence et la conscience que rien ne doit la justifier pèsent donc sur le film et ses considérations. Jusqu’à la garde ressemble à un essai comme Kidnappés, qui se fixait sur un cambriolage, donc un cas simple [à résumer], fermé, en nous laissant constater (avec ce que certains ressentiront comme du voyeurisme) les modalités d’une telle source de stress ; il est plus ambitieux, mais fait semblant de nous embarquer, de poser des questions, alors qu’il laisse le présent affirmer, le reste être éludé, les jugements et projections s’inhiber ou se désintégrer par eux-mêmes, puisqu’on ne sait rien, sauf le mal qui est là.

Le spectateur est mis dans une position similaire à celle de la juge (infecte mais la fonction l’exige) et ne peut, comme elle, s’en tenir qu’aux apparences et faits rapportés. Comme Je ne suis pas un homme facile avec la condition de la femme, Jusqu’à la garde souhaite manifestement faire sentir une détresse (et une fatigue). Comme lui, il range l’objectif aux côtés du fautif, au moment où la réalité se retourne (ou les meutes se liguent) contre sa légitimité. J’aurais aimé voir les moments où le dialogue était encore possible – pour vérifier s’il n’a pas été confisqué, tout en présumant qu’il aurait été de faible qualité. Car Antoine (Denis Ménochet) a l’air d’un incurable. Au mieux c’est le taiseux amer, inapte à communiquer et envisager la réalité de l’autre, au pire c’est un monstre doublé d’un idiot, ne pleurant et réfléchissant que sur son sort, à partir de ressorts émoussés sinon limités dès le départ (alors, pourquoi Miriam s’est-elle initialement jetée dans la gueule du loup – surtout de celui-là, au déguisement si fragile et laid ?). Il est effectivement ‘malade’ – mais ces maladies-là ne sont pas gravées dans le marbre, elles s’encouragent aussi. Le ressentiment et la peur pourraient causer une ‘inflation’. Une bonne marge nous est laissé grâce aux béances du personnage de Miriam (Léa Drucker). Elle est plus dure qu’en première apparence (dépassée voire confuse pendant l’introduction), difficile à cerner car la feinte, la fuite et la répression sont ses seules manières de s’afficher. Elle oppose à son ancien amant une fermeture mesquine, typique de l’attitude du faible passant pour hautain devant la bête anxieuse qui, par cette seule défense, est réduite à néant – sauf pour ce qu’elle a de brutal et d’unilatéral : tout ce qu’on lui laisse, c’est sa force réprouvée. Ses parents et sa progéniture ne lui permettent également plus d’exercer la moindre emprise, ou s’y refusent désespérément. La situation pour lui est aussi tragique que celle d’un narcissique au corps ratatiné, ou d’une serpillière humaine aimante qui se trouverait jetée (ce dont il diffère malgré son espèce de hantise du rejet, vu sa froideur et ses marques de rupture avec l’environnement).

Le mari et père est donc condamné en dernière instance pour ses actes, mais le film reste ‘dans l’expectative’ face au reste, c’est-à-dire la responsabilité indirecte de chacun dans cette dégringolade. Le simple accompagnement des allées-et-venues de ce ‘mauvais’ individu fait office de pédagogie. Le monstre ‘factuel’ est tout au plus méprisé à l’occasion pour ses aspects rustauds. Le réalisme du film est limité sur le plan juridique, moins à propos des relations et surtout des ressentis. Jusqu’à la garde est précis ou convaincant pour montrer comment des gens se braquent, la façon dont une brute et un homme piégé perdent leur (peu de ?) raison. Il est pertinent aussi pour traduire le ressenti face au danger physique (en voiture ou lors du quart-d’heure de terreur), avec la somme d’imaginations qui ont pu s’accumuler lorsque la menace est connue – sur ce plan le cinéphile plus ‘formaliste’ [indifférent aux résonances sociales, politiques, ‘idéalistes’] et l’amateur de sensations trouvent aussi leur intérêt. Faux doutes, faux mystères (ou futiles) – mais vrai suspense (va-t-il craquer, quand et comment, que vont donner ou trahir d’eux-mêmes les membres de son entourage ? Une information cruciale va-t-elle surgir – pour ça la réponse est catégoriquement non). Des longueurs démonstratives gratuites gênent la progression, sans la gâcher – elles peuvent toujours se défendre, mais les deux passages où la fille (Joséphine) est mise en avant ne servent qu’à renforcer une impression de ‘réel’ déjà ancrée. À moins que ces scènes péri-scolaires inutiles, ce tunnel scabreux du test de grossesse, ou la longue séquence globalement superflue à l’anniversaire (avec musiques infectes avant le passage derrière le micro) aient pour but de faire respirer la narration et le spectateur – mais c’est peu rentable avec un rythme si lent. Sinon, il y a la vieille de la pub Cetelem à la fin du film (Jenny Bellay, aussi vue dans Le supermarché pour Free) – deux mots de plus et elle ruinait la tension accumulée (une déclinaison de Paulette ou une Tatie Danielle houellebéquienne l’honoreraient davantage).

Note globale 58

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Suggestions… Seul contre tous + Une séparation

Scénario/Écriture (6), Casting/Personnages (7), Dialogues (7), Son/Musique-BO (5), Esthétique/Mise en scène (7), Visuel/Photo-technique (6), Originalité (4), Ambition (7), Audace (5), Discours/Morale (-), Intensité/Implication (6), Pertinence/Cohérence (6)

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LIFE DURING WARTIME **

17 Nov

3sur5  Todd Solondz apporte une suite à son fracassant Happiness. Il confie les mêmes personnages à de nouveaux acteurs, en les mêlant à de nouveaux au moins aussi usés ou égarés. Mais cet opus montre plus que des signes d’essoufflement : les ingrédients et les vannes sont à peu près courus d’avance. Après Storytelling et Palindromes, Solondz donne l’impression d’exécuter une commande. Ce n’est pas carrément un accident de parcours, mais c’est ce genre de films qui vous indiquent qu’un auteur a fait le tour de ce qu’il avait à dire ; or comme il faut bien continuer à exister, on travaille le style sans trop se préoccuper de l’inspiration. Alors Solondz imite Solondz, mais avec un effet voyeur décuplé – et une mélancolie banalisée, blasée y compris d’elle-même.

Dès la scène inaugurale, le dispositif est forcé. On sait que le climat émotionnel est faux et on découvrira progressivement de quoi le malaise étouffé relève : ce mec propret et rasoir, en plein repentir, est un ancien antisocial qui a fait carton plein. L’écart est peut-être trop grand : le tort du film est de minimiser les fêlures, alors que dans les autres Solondz, les brèches menant à la vérité d’un personnage suffisent. LDW est plus mécanique et joue sur l’oscillation entre le visage clean et l’effondrement, ce qui n’était qu’une astuce secondaire, pour la forme et l’amusement, dans les autres opus. L’ex-femme du pédophile devient le personnage le plus intensément grotesque et pathétique. Maintenant elle cherche l’épanouissement en normcore ; mais c’est l’orientation fondamentale de sa vie ! C’était la conformiste ‘positive’ de service dans Happiness. Finalement, c’est une opportunité pour elle de pousser ce trait à son stade ultime.

Cet opus est grossier, pressé, mais aussi à fleur de peau (d’autant plus tranquillement que les abysses et les espoirs de L’âge ingrat sont loin). L’ironie se concentre sur des choses évidentes, de surface ou des ‘émanations’ psys de gros émotifs. Il faut souligner l’écart entre le masque lénifiant et l’authenticité déplorable (ou aliénée). Life During Wartime chérit ce qui tache ouvertement et dans l’instant. Il brasse les vices : voler, mentir, chialer, etc. Les hontes et complications liées aux rapports sexuels sont très prisées. On pose les questions affreuses : maman, comment font les pédophiles ? La lourdeur empêche tout décollage dans ces circonstances : il faudrait mordre et plonger, au lieu d’être satisfait de ses piques indécentes. Mais le film sait dépasser ces marottes et surprendre. Il sait montrer des personnages écrasés, pris par leurs engagements sociaux ou moraux, tous en lutte avec des représentations publiques ou privées.

De nombreuses anecdotes relèvent la sauce : la famille recomposée à table, le laïus de Mark l’analyste de systèmes et les autres moments autour de cette séquence, sommets de crucheries ‘d’intègres’. Les sarcasmes absurdistes sont légion et la saynète autour de Rampling croustillante. Cette Jacqueline est à la fois pitoyable et impressionnante ; drôle puis intimidante, mode ‘tout vu tout maté, tout blasé’. C’est un générateur de cruauté, doublé d’un aimant pathétique. L’actrice reste à mille lieux du saut dans le vide de Bette Davis pour Baby Jane ou Taylor dans Virginia Woolf, mais avec un tel rôle elle accepte de prendre des coups. Enfin Solondz règle probablement des tensions personnelles avec la religion juive, dans laquelle sa famille est engagée. Même à cet endroit il n’arrive plus à exprimer de hargne ou de mépris ; la tristesse et le détachement semblent l’emporter, avec une certaine acceptation navrée. Forcément le rire se raréfie ou baisse d’un ton. Le besoin de recoller les morceaux et abandonner les hostilités se fait sentir, engendre des bouts de tendresse.

Note globale 62

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Suggestions…

Scénario & Écriture (3), Casting/Personnages (3), Dialogues (3), Son/Musique-BO (3), Esthétique/Mise en scène (3), Visuel/Photo-technique (3), Originalité (3), Ambition (3), Audace (4), Discours/Morale (-), Intensité/Implication (3), Pertinence/Cohérence (2)

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