LA TETE HAUTE ***

24 Déc

3sur5  Le film d’ouverture de Cannes 2015 (où Emmanuelle Bercot dirige à nouveau Deneuve, après Elle s’en va en 2013) est sûrement compatible avec les critères de l’establishment de la critique en France, du moins celui qui se revendique ‘de gauche’ au sens désuet (préoccupations pour les pauvres ou exploités, mêmes crades et non romantiques) et éprouve encore le besoin de nourrir cette confession. Les amateurs de ‘films sociaux’ trouveront aussi leur compte. Pour une fois cependant le quasi-documentaire ne fait pas dans le misérabilisme doux ; il évite l’engagement, qu’il soit profond ou poseur. La Tête Haute n’essaie pas de montrer du réel, d’imiter les conditions du réel dans la forme ; il est réaliste parce qu’il trouve un équilibre entre déterminisme global et incertitudes pratiques. Les conventions et les attentes traditionnelles, dans le genre ou dans un récit de cinéma, sont là pourtant ; mais elles sont toujours compromises, frustrées.

Le gamin du film se sent lésé ; défectueux aussi. C’est un flambeur agressif arraché trop tôt à son sevrage, réclamant sa maman dans les moments difficiles, bien qu’elle ressemble à une petite sœur camée. Incapable de gérer ses frustrations et de prendre la moindre assise, il s’agite sans but, se met aux abonnés absent ; et comme il n’a rien pour s’étendre ou s’exercer, la régression et l’aliénation sont garanties. Il voit des injustices où il n’y en a pas, affirme qu’on ne fait rien pour lui tout en rechignant à réclamer ; son sens de l’honneur est intense mais puéril. Les jeunes autour de lui sont tout aussi floués : plutôt que se battre on cogne tout, plutôt que confronter on joue le caïd, plutôt que se dépasser on revendique sa médiocrité, plutôt que de se réjouir d’une éclaircie on se plaint du trop peu. Malony arrive à peine à flotter dans sa fosse qu’il est invectivé par ceux qui ne savent que s’y noyer. Malony les voit alors se trouver des excuses, comme il le faisait et comme il le fera encore. Quand la conscience fait défaut, il est plus facile de se raconter des histoires. Et pour se trouver victime, tout est bon : on me reproche mes délits parce que ma race est sous-considérée, un autre sait exprimer une idée car il est collabo, etc. Dans tous les cas on est cause et moteur de rien : on a été provoqué. Au moins, il faut admettre qu’en entretenant une jungle sans nuances, toute délibération réfléchie reste hors de portée, donc toute action reste ‘ok’.

À décharge, lorsqu’on ne sait rien on ne fait que sentir ; et lorsqu’on se sent bafoué à la racine on ne peut qu’être hostile. Toutefois La Tête Haute ne se focalise pas sur de potentiels figurants de La Haine mais sur un seul. Malony est l’otage, à demi consentant par défaut, d’un suivi social dans lequel il ne se retrouve pas. Les perceptions de Malony sont courantes chez les exclus : ils perdent confiance dans tous les représentants, y compris leurs sauveurs (réels ou supposés, ‘théoriques’ ou engagés). Partout où il se retourne, Malony ne voit que des chausses-trappes ; les pressions même bien intentionnées sont autant de pièges (la juge a beau le deviner, elle a du mal à composer). Si Malony est plus enclin à se cramer qu’à saisir de piteuses opportunités, c’est moins par orgueil ou bêtise pure, que par peur de participer au destin exécrable qui semble écrit pour lui. Les institutions et les personnes venant l’appuyer, même lorsqu’ils ne sont pas là pour l’enfoncer, rappellent sa condition ; leurs moyens médiocres risquent de souligner l’incurabilité de la situation. Lorsqu’on vit comme Malony, se livrer à une carrière de délinquant est plus confortable, moins humiliant, que de ramer docilement dans le brouillard. Malony n’est pas en mesure de faire de calculs, il ne peut même pas en faire de mauvais. À cause de sa peur il se résout à surenchérir dans des voies nuisibles. Les intervenants des services sociaux ne sauraient lui apporter de démentis.

Son passage au CER montre combien la tache est ardue ou insoluble pour le redresser. La scène de la lettre permet d’entrevoir l’immense patience nécessaire pour conduire des enfants perdus tels que lui. L’investissement a alors quelque chose d’absurde, surtout que le cap semble peu exigeant, la réussite compliquée et le gain à long-terme improbable. Les éducateurs se démènent en obtenant des résultats bien inférieurs aux sacrifices auxquels ils consentent ; sans qu’ils soient en tort, il faut bien dire qu’un sacrifice n’est gage d’efficacité ni pour flatter sa ‘vocation’, ni pour résoudre la situation à laquelle on se donne. La plupart des éducateurs sont réduits à l’état de figurants dans le film et c’est un choix pertinent. Ils ne peuvent admettre que leur attitude n’aidera jamais, puisque ce serait accepter de considérer l’inadéquation de leurs efforts, pourtant sincères, coûteux et parfois même réfléchis. Le dialogue [factice et en pure perte au mieux], les encouragements récurrents et assez gratuits, les moralisations constantes mais insipides, sont autant de méthodes médiocres dans les circonstances présentes. Pire, réclamer le ‘respect’ au lieu d’imposer la discipline officialise l’impuissance de ces éducateurs et les fait apparaître comme des touristes. C’est aussi censé que demander poliment le pouvoir au lieu de le prendre quand il est à portée. Au pire, ils ont l’air plus soucieux des formalités et de l’entretien de leur bonne conscience, que de la gestion effective des gamins sous leur coupe. Au mieux, ils sont postés là pour tenir une garderie : il sera divertissant pour les jeunes de les rabaisser, voire légitime de les abrutir. Yann (Magimel) semble avoir une meilleure attitude, plus paternaliste et équilibrée. Mais cette illusion s’écroulera bientôt, dans le bureau de la juge, où son passé fait surface et son volontarisme vole en éclat. On ne choisit pas sa définition et chez les rebuts sociaux, on a moins de marge pour se leurrer.

Si la confusion dans laquelle flotte Malony lui nuit, avoir une vision claire n’assure pas davantage de bons résultats qu’un travail acharné avec du matériel moisi. Dans La Tête Haute, tout le monde sent bien que les ‘projets’ sont bidons, les intitulés bien trop grands par rapport à ce qu’ils recouvrent. On travaille avec des rustines pour retaper des égarés. Tous les chemins ramènent à des gouffres, il n’y a rien de certain dans les plans, aucune garantie pour quoi ou qui que ce soit. Tous les protagonistes investis dans la réalité de Malony semblent bien petits par rapport à leur mission, à la vie qui les charrie ; certains sont incapables de conceptualiser ce qui se déroule jusqu’en eux, d’autres savent jauger les situations mais s’obstinent, par volonté ou par nécessité. Le final pourrait sonner comme une note d’espoir, quelque chose de bien net ; mais enlevons la foi et c’est le gris total. Il y a sous nos yeux un élan positif mais on en sait la fragilité, à moins d’avoir été bien léger. Car juste avant cette issue, Malony a encore déçu, rebondi, cédé. Cette nouvelle donne le met au pied du mur : pour devenir un homme meilleur voire un homme tout court, pour reproduire les cycles pourris ? Probablement les deux à la fois, avec un épicentre variant selon l’ampleur des crises. On pourra y voir de l’indécision ou de l’opportunisme ; or les contingences se moquent bien des catégories tranchées ou des démonstrations permettant de penser et d’évaluer en toute sérénité.

Les attitudes des gens, leurs façons de parler et de se tenir sont réalistes ; par conséquent, souvent grossières et absurdes, désarmantes et banales. Les idéaux sont souples, les convictions n’ont rien à faire là ; le particulier l’emporte sur le général. La mère de Malony notamment n’est pas une synthèse des mères indignes ou paumées ; c’en est une, incurable, pas méchante mais très gênante, d’une irresponsabilité déconcertante. La Tête Haute pourrait creuser davantage, mais préfère choisir le plus significatif dans une période s’étalant sur plusieurs années. La réalisation joue un peu sur tous les tons, sans trop s’écarter de la neutralité ; c’est proprement exécuté, sans se servir dans le pathos à disposition ; ça n’en rajoute pas dans le sale ou le laid, les événements étant suffisants. Aucun personnage n’est bon ou mauvais, tous évoluent, les fonctions et portraits bien cadrés vacillent ; rien n’est sous contrôle mais il faut faire comme si. Les moments de sur-dramatisations, rares et en musique (classique), renvoient d’un coup à des approches plus sécurisantes et coutumières ; ce lyrisme et ce conformisme sont presque déstabilisants, sortent de la froide immersion opérée dans l’ensemble. Indirectement ces ‘fautes’ soulignent les qualités générales du film et l’inanité de la flopée de ‘drames sociaux’ où elles sont au contraire la norme de chaque instant – ou de chaque instant séparant, au choix, les démonstrations bien lourdes (type De rouille et d’os) ou les flottements inintéressants de tout quotidien dont on attraperait un bout en s’abstenant de jugement (comme parfois Kechiche dans La Graine et le mulet).

Note globale 69

Page Allocine & IMDB + Zoga sur SC

Suggestions… Boy A  

Scénario & Écriture (3), Casting/Personnages (4), Dialogues (4), Son/Musique-BO (2), Esthétique/Mise en scène (3), Visuel/Photo-technique (3), Originalité (2), Ambition (3), Audace (4), Discours/Morale (-), Intensité/Implication (3), Pertinence/Cohérence (4)

Voir l’index cinéma de Zogarok

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