POSSESSION ****

7 Mar

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5sur5  Fruit d’un divorce pénible, à l’instar de Chromosome 3 de Cronenberg auquel il est souvent comparé, Possession précipite, sans attendre, dans l’intimité d’un couple volant en éclats et dans leur déchirement impossible. Extrêmement déroutante, l’œuvre peut être perçue de plusieurs façons : d’abord, prosaïquement, il s’agit d’une allégorie des effets d’une séparation familiale sur les enfants (et le final, avec le suicide et le père monstrueux en est la parfaite expression). On peut aussi juger que le film évoque la peur de la liberté et de l’impératif d’affronter son propre accomplissement, mais aussi l’impossible individualisme (se déchirer rend vagabond, se conformer rend inerte). Autour de ce constat étourdissant, précipitant ses personnages dans l’auto-destruction faute de victoire identitaire, Andrzej Zulawski fabrique un univers traitant, par les cris et un chaos rigide, de la dépersonnalisation et de l’aliénation, opérée aussi bien par un système (empirique ou social) ou par les autres (ou leurs croyances, leurs modes de vies).

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C’est par sa forme extrêmement intuitive, mais découlant manifestement d’un système complexe et étudié (à l’image du contexte politique suggéré – totalitarisme froid, rationnel, libertaire néanmoins), que Possession exerce d’abord son emprise. Alors qu’un défi notoire des personnages semble de se montrer capable de répondre à une image, jusqu’à accoucher ou céder la place à un double idéal de soi, la réalité est soumise à cette déstructuration baroque. L’étrangeté du film vient aussi de l’absence ou de la platitude agressive du monde extérieur ; celui-ci semble évaporé, inerte, les rues sont presque vides, les hommes absents, tout se prête et se plie à leur crise de couple puis les pérégrinations avoisinantes. L’extérieur est lointain, terne et inhumain ; les espaces gigantesques, les personnages sont des poupées égarées dans une ville et des appartements démesurés, gris et vierges, ballottés dans un quotidien dépressif, obsédé par le contrôle au point où les plus fragiles abandonnent.

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Possession affiche un monde à la fois dématérialisé et ultra-sensoriel, un monde de l’après où les ruines sont gonflées et la vie, comme déjà achevée, semble indésirable, en décalage, donc forcément violente, à la fois exaltée et immature. Sam Neill et Adjani, ainsi que leurs adjuvants et acolytes, y débordent en cherchant à éclore, ou à exploiter, mais ils ne sont que des fragments rebelles dans un décors indifférent.

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Alambiqué et torturé, Possession s’embarque dans des conversations et des séquences des plus opaques. Il y a une emphase verbeuse, liée notamment à la présence d’un histrion aventurier et adepte de New Age ; mais Possession est surtout un film physique et mystique. D’ailleurs ces élans de masturbation intellectuelle sont exhibés comme un cache-misère, une intoxication délibérée et un acte de déni ; le personnage qui les entretient est le plus excentrique dans son apparence, mais son originalité s’inscrit dans les normes socio-culturelles (aristocrate hippie) ; le bohémien flambant n’est qu’un simple junkie, c’est pour la médiocrité de sa posture qu’il a ici sa place et lorsqu’il sera confronté à l’étrange ou à la vérité, il sera le plus fermé et ignare. Ainsi, Zulawski étend son scepticisme à la contre-culture, dissocie les recherches égotistes et individualistes, raille la bourgeoisie et ses facéties : si le communisme a influencé l’environnement du film, ce mépris des cartes postales pseudo-progressistes et des pionniers labellisés est digne d’une pensée révolutionnaire et cynique.

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Cette dimension sociale, politique mêlée à une plongée dans les abîmes de la volonté, des intentions et des besoins humains concoure à cette sensation de complétude interne, de film définitif. Pour autant, Possession malmène le spectateur, jamais délibérément mais plutôt par souci d’intégrité, d’authenticité parfaite dans la restitution de son sujet. Parfois désagréable tant il flirte avec l’incohérence et ne fait preuve d’aucune retenue dans sa décomposition active du psychisme des personnages, Possession happe pour les mêmes raisons. On ne se sent pas à l’aise dans le film ni dans cet univers, mais on l’aime néanmoins, car il offre un confort, met en scène la réconciliation de paradoxes comme la régression et la croissance. L’impératif de réalité disparaît, en même temps le Monde devient plus concret ; les personnages perdent pied, en même temps leur vie prend du relief grâce à des expériences ne laissant plus de place au doute ; les masques tombent, les rôles sociaux ou inter-personnels perdent leur validité, c’est douloureux, mais c’est pour Adjani une délivrance, pour Neill un retour à la vie, pour l’amant new age une remise à place.

Possession est transparent (dans sa façon de se délivrer) mais complexe (la quête de sens est trop saillante, elle aveugle), difficile à cerner même dans son sujet de fond et sa trame générale, mais néanmoins limpide dans ses discours (et les laïus des personnages), humainement évident. Il faut assembler les morceaux du puzzle, se concentrer mais pas complètement, pour comprendre la volonté et les démonstrations du film. Possession fait partie de ces rares œuvres qu’il vaut mieux voir deux fois pour espérer, une fois la découverte assumée, remettre les éléments à l’endroit, tenter de donner un ordre et lisser l’ensemble, ce qui n’est pas si difficile, mais n’est pas concevable spontanément. C’est une prise de contact avec un autre inconscient laissé libre, mais il faut être patient et préparé pour intégrer combien il est nu, pourquoi il est généreux. Pour autant, l’oeuvre conservera toujours une large part d’opacité et de froideur, éreintant peut-être son auditoire, mais pas pour (au contraire de Stalker par exemple) le laisser exsangue et ennuyé.

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C’est un film sans équivalent, totalement fantasmagorique, à l’ancrage douteux dans le réel : il se déploie exactement comme un cauchemar, entre prise de contact extrême avec le réel et surréalisme sous contrôle.

Note globale 92

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Ennéagramme-MBTI : Adjani, INF (P ou J – Fi ou Ni-Fe?) et type 4 (sans ailes apparentes, plutôt 4w5 par défaut) en crise. Le premier amant d’Adjani est un INFP gargarisé de lui-même, un Fi exacerbé et tout-puissant, persuadé de son importance, de sa conscience pleine et de mériter un meilleur sort que le reste de l’Humanité.

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Page Allocine

Voir le film sur MixtureCloud / sur YouTube (ENG)

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Voir l’index cinéma de Zogarok

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Une Réponse to “POSSESSION ****”

  1. Moonrise mars 8, 2016 à 00:33 #

    Je pense que tu as bien cerné le film. J’ai l’impression d’être passée à côté de pas mal de choses, et je devrais peut être suivre ton conseil et le revoir. Le côté inerte et décomposé, flou, m’a un petit peu gênée dans cet opus.

    Pour le dernier paragraphe, par contre : j’ai du mal à voir du Fe en Adjani dans ce film. Pour moi elle est clairement IxFP.

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