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MINI-CRITIQUES MUBI 3

7 Avr

Une session en retard, car la 4e a déjà été publiée. Les films concernés ont été vus d’octobre à décembre 2017. Leurs notes ont été mises à jour (la limitation aux paires n’avait pas encore cours). 

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Opera Jawa * (Indonésie 2006) : Film musical décousu, volontiers loufoque voire régressif, assez mou à force de planer doucement et malgré les gueulantes. Pour les gens épuisés et réceptifs appréciant d’être dépaysés et surpris tant qu’on ne les bousculent pas.

Attention spoiler : dans les derniers moments une fille se fait planter (c’était un sous-Parapluies de Cherbourg à Java ?) ; le panneau d’avant-générique nous averti que nous venons de voir un requiem contre les violences domestiques. On retiendra plutôt ses efforts et ses effets esthétiques – si les tissus et les plages vous donnent des vapeurs, ça pourra marcher. (42)

Enfance clandestine ** (Argentine 2011) : Dans l’Argentine sous dictature des années 1970. Autour du fils d’un couple de rebelles. Fibre mielleuse, accent sur les rêves du garçon et ses privations. Les passages violents ou avec les antagonistes sérieux passent sous format BD. Apport faible au niveau politique, sans toutefois dénigrer le travail des résistants ou la résistance en elle-même. Peut séduire grâce à son prisme subjectif voire romantique, son primat aux émotions (la musique lève toutes ambiguïtés sur les intentions) et son cachet nostalgique. Seule la scène avec la grand-mère remue franchement la matière à questionnements. (52)

À nos amours * (France 1983) : En découvrant le film le plus connu et reconnu de Pialat, certaines critiques corsées que j’avais lues contre le réalisateur s’expliquent soudain. À nos amours est à la limite de l’amateurisme, racoleur sans fournir de contreparties ni même combler les attentes qu’il souhaite inspirer, tout en étant une bonne caricature de l’existentialisme merdeux à la française. Que le cinéaste ait convaincu les critiques en les intimidant devient une rumeur fortement crédible.

Le film est plein de drames surfaits, de poussées hystériques soudaines, dignes d’un Tellement vrai crasseux et laborieux. Bonnaire livre un jeu calamiteux. Pialat apparaît en se donnant un beau rôle, mais en tant que directeur d’acteurs, il semble un petit exploiteur, voire un vicieux ou un cynique – sûrement à raison, puisque le monde suit. Le recours à Klaus Nomi est aberrant. (30)

Sans Soleil *** (France 1983) : Probablement un des meilleurs films de voyage. Maelstrom d’images, sensations et réflexions fluides sans suivre de programme précis. Parfois des sentences de nature idéologique ou ‘gratuites’ – effet malheureux d’une tendance à absorber l’information vers un noyau subjectif, au lieu d’explorer de façon brute ou simplement ‘ouverte’.

Les parties en Guinée-Bissau semblent d’une moindre importance et sont intéressantes dans ce qu’elles ont d’abstrait (par opposition aux témoignages concrets). (74)

Le Retour *** (Russie 2003) : Découverte de Zvyagintsev. Montre une virtuosité qui serait peut-être vaine s’il n’y avait pas un ‘sens esthétique’ si fort. Le film reste dans le mystère, pas sur tout et pas sur l’état des enfants, mais sur ce père et ses motivations. Les émotions et surtout les passages aux actes sont refrénés, l’action ‘couverte’. Le plus jeune des deux enfants essaie la résistance passive-agressive (avec option sabotage) mais comme le reste, elle est intériorisée plutôt que mise en œuvre. Le film cherche à illustrer une tension éclatante mais toujours floue dans ce qu’elle pourrait avoir de particulier. A pu inspirer Mud. (64)

Tapage nocturne * (France 1979) : Second film de Catherine Breillat dont j’ai vu Anatomie de l’enfer. Un exemplaire d’existentialisme français verbeux et random – version féminine et plus ‘sanguine’, ça change. Histoires d’amour, de culs et de baratins. S’élève un peu par ses choix musicaux, sinon est perdu dans la glue. Ancêtre de Solange te parle ? Tout de même pas si poseur et grotesque. (28)

Elena ** (Russie 2012) : Zvyagintsev (auteur du Léviathan de 2014) fait partie des élus du moment sur Mubi, peut-être à cause de son récent Faute d’amour. Je laisse de côté Le Bannissement pour directement aller à Elena. Photo impeccable encore une fois, avec un focus plus concret – sur le quotidien et les détails. Mais s’il n’est plus tellement mystérieux, la tendance à compliquer et prendre des détours inutiles ou ralentir demeure. Beaucoup de musique de Philip Glass pour peu de drames. Plus chaleureux que l’Amour d’Haneke – par défaut, car en vérité, simplement moins courageux, pénétrant et donc moins anxiogène. (50)

Umoregi / La forêt oubliée ** (Japon 2005) : Inspiré par son amie la baleine, un trio de lycéennes forge un récit fantastique. Gentil, plein de beaux décors et parfois un peu insolite (puisqu’il y a cette forêt souterraine), mais mollasson et soit peu généreux, soit borné dans sa créativité. Rempli de nostalgie (peut-être imaginaire ou générée par la compassion pour les anciens) et d’une sensibilité exacerbée qui semble étouffer la clarté de l’expression, sans entamer un sens certain de l’organisation, de la mise en forme. De bonnes initiatives, des buts ‘nobles’. (40)

Le Filmeur * (France 2005) : Plusieurs évolutions par rapport à La Rencontre ; les protagonistes apparaissent régulièrement frontalement à l’écran (jamais ensemble) ; confectionné sur une longue durée (entre dix et onze ans) et plus éclaté, délié ; pas cantonné aux gros plans et s’autorise le mouvement, donc plus ‘normal’ a-priori. Le couple reste au centre mais partage l’affiche. Le film est parfois drôle, très aléatoire ; l’exercice sûrement généreux et parfaitement vain.

Pour les fervents et la famille de Cavalier ; pour les amateurs d’insolite ou de grosses farces peut-être (ce n’en est pas une) ; sinon, à qui s’adresse le film, à qui cherche-t-il à se rendre utile (ou divertissant, ou instructif) ? Reste l’entrée dans la réalité sensorielle d’une personne réelle ; et parfois, un intérêt plus technique ou cinéphile, puisque Cavalier nous place derrière lui en train de préparer ou d’absorber des sujets (d’actualité, de réflexions, de mise en boîte). (30)

Au hasard Balthazar ** (France 1966) : Pauvre âne dans le monde tenu par une humanité aveugle et cruelle. Un des fameux opus du réalisateur à la direction d’acteurs anti-‘naturaliste’, anti-spontanée, anti-incarnée (Pickpocket, Le diable probablement, Les dames du bois de Boulogne). Certains acteurs ne sont pas à leur place dans leur costume ; quelques-uns arrivent à communiquer de l’intensité ou sembler ‘vrais’ malgré le principe de Bresson. L’âne semble plus vif, sauf lorsqu’il est soumis à des numéros très arrêtés ou répétitifs, où il se fond dans la représentation artificielle généralisée. Parfois bien fourni dans les dialogues – avec un laïus du cynique face à la grand-mère d’Adèle. Parfois seuls les mots permettent de comprendre la gravité voire peut-être l’existence de certaines situations. (50)

Still Walking ** (Japon 2008) : De Kore-eda, réalisateur de Nobody Knows et Distance (ce dernier vu sur Mubi). Les retrouvailles annuelles d’une famille, occasion de revenir sur le deuil jamais achevé d’un fils et frère mort prématurément (Junpei). Un peu assommant avant de devenir plus intéressant. Doux, son excellent. Mère mesquine et pathétique. (58)

Le pays où rêvent les fourmis vertes *** (Australie 1984) : Fiction tournée par Herzog, avec des apparences documentaires et quelques intervenants théâtrals. Prend le parti des aborigènes, largement lésés et sans droits à l’époque. Suit le représentant de la compagnie minière chargé de leur faire abandonner une de leur terre sacrée. Non-jugement face à l’infériorité manifeste, en terme de créations et de modélisations du monde, de ces tribus ; comme Bruce Spence (le géologue) on est plutôt sensibilisés à la disparition de leur culture et de leurs traditions. La remise en cause des normes occidentales et des poursuites des ‘blancs’ provoque une espèce de sidération de basse intensité ; le cynisme légal et industriel n’échappe pas à notre conscience, mais les arguments des aborigènes restent dérisoires. La magie à laquelle ils sont attachés peut cependant happer et amener une ‘ouverture’ – qui provoquerait une remise en question (dans ce sens et pas l’inverse). (72)

Humpday * (USA 2009) : Deux bouts de lards hétéros-mâles crypto-niquent pour l’amour de l’art. Sorte de mumblecore du premier rang. Les personnages sont hystériques et multiplient les effusions – tout est motif à montrer sa beauferie d’américain neutres/bohèmes mais positif et à l’écoute. Potache et pas antipathique, pas nécessairement pertinent mais se tient, adroitement écrit. Gros postulat et gros bavardages pour peu. Reste régressif comme tous les films de son courant et dépendant de la connerie du programme – comme Shrooms pour la drogue. Reste aussi une illustration appropriée pour un bon morceau du troupeau humain, ses valeurs, ses normes, ses façons de s’illusionner, de remplir le vide, ses défis désespérants. (28)

Curling ** (Canada 2010) : Très lent et d’aspect impénétrable, mais d’une patauderie calculée, parfois théâtrale et maîtrisée. Ne sonne pas ‘gratuit’, plutôt un peu ‘alien’, mais finalement se fait bien terrasser par la léthargie. Réalisé par un documentariste québecois. La manière dont le père gère sa fille ressemble à une version soft et sans réinvention de la réalité de Canine. (50)

Level Five *** (France 1997) : Deux films s’encastrent : une anticipation de l’ère internet (avec ses rencontres et ses façons nouvelles, économiques, d’aborder le monde) et un reportage thématique sur la purge d’Okinawa. Le premier versant est assuré principalement par les monologues de Catherine Belkhodja, qui peuvent être pertinents ou régressifs (« Coco »). Le second implique images d’archives en noir et blanc avec commentaires existentiels plutôt qu’historiques ou politiques. Les méditations sur le temps et la mémoire sont une constante chez Chris Marker. (64)

La vida util * (Uruguay 2010) : Sorte de comédie pathétique (pachydermique) pas nécessairement vécue comme telle au moment du démoulage, à destination des cinéphiles, versant allègrement dans l’auto-complaisance et le masturbatoire. Noir et blanc, bavard par intermittences, avec beaucoup de pistes sonores renvoyant à des séances ‘classiques’ et de courtes citations esthétiques du muet. Dans la seconde moitié, le gardien de cinémathèque, rendu à lui-même, est ‘manifestement’ sous influence de ses souvenirs (jusqu’à danser dans un escalier).

Le physique lourd et morose de Jorge Jellinek est la seule véritable contribution en propre du film – avec son passage en classe où il déblatère sur le mensonge. Comme ce cinéphile débauché, La vida util remplit avec les fantaisies des autres et se contente de ses démonstrations fétichistes. Il n’y a quasiment rien d’autre dans sa vie et peut-être dans sa conscience (au détail trivial de service : il a rencontré une femme). Mais les joies ‘d’enfance’ du spectateur suffisent à combler cet homme et la dissertation à vide ainsi que les petits éléments relatifs aux salles obscures pourront plaire au cinéphile rigide et averti. Il y a un laïus de spécialiste sur ce qu’est le cinéma, pendant une émission radiophonique, juste avant la mise au ban des employés.

Federico Verjoj n’est pas non plus totalement irréaliste (lui ou ses sponsors) puisque la torture dure moins de 70 minutes. Sur des thèmes/configurations approchantes, essayez Dernière séance, Mary & Max, Human Centipede II. (28)

Sérail * (France 1976) : Premier film d’un scénariste (l’argentin exilé Eduardo De Gregorio, a travaillé pour Rivette et Bertolucci). Serait un prolongement de Céline et Julie vont en bateau qu’il a écrit (pour Rivette). Rappelle parfois Adolfo Arrieta, mais beaucoup plus volubile – ou à Raoul Ruiz, mais carrément plus limpide. Avec Bulle Ogier et Marie-France Pisier en occupantes mystérieuses du château convoité. Esprit de film érotique oubliant de bander. Coloré et ambitieux, mais encore un peu cheap et futile, entre la fantaisie, le théâtre et le film ‘d’initiés’ mollement décadents. A le mérite de chercher l’originalité et un langage érotique et fantastique se passant de formes explicites. (38)

Van Gogh ** (France 1991) : Les deux derniers mois du peintre, incarné par Jacques Dutronc. Pialat (aspirant peintre avant de passer à l’audiovisuel) se fait plus sobre et rigoureux, le thème et la durée attestent d’une ambition supérieure. Il rejette le ‘sensationnel’ mais aussi l’analyse des caractères pour préférer l’intimité, les moments de joies et de conflits simples. L’approche reste primaire, le ressenti déterminant, la trame décousue. Au passage, quelques dialogues excellents et des bribes sur la place d’un artiste face à la société, à sa famille et à son entourage. La photo (anormalement ‘propre’ elle aussi pour du Pialat) reste le grand atout (pour son orientation, ses objets), dans une moindre mesure les interprètes. (48)

Les petites marguerites ** (Tchécoslovaquie 1966) : Film d’inspiration surréaliste, où deux filles se mêlent à ce bas-monde de dépravation en comptant bien être assorties. Place au n’importe-quoi doux-dingue, parfois agressif et toujours au moins un peu érotique. On assiste aux plaisirs destroy de deux filles infantiles déjà abonnées à la pop’culture, en train de revivre aujourd’hui de nouvelles ‘années folles’. Le travail des effets et des couleurs est relativement neuf. Ça rappelle les opus ‘classiques’ de Godard, en plus humain et coloré, sans plus tenir à ‘l’intellect’ ; c’est d’ailleurs moins hermétique que la plupart des autres productions excentriques de la Nouvelle Vague, simplement le style prend le pas et le random est érigé en principe. Vu d’après, c’est aussi une version gentille et sans hypocrisie du Sweet Movie sorti en 1974. Ce film sait aussi entêter (par ses musiques et certaines farces appuyées) même dans le cas où on l’aurait peu aimé ou désapprouvé (comme la censure nationale de l’époque). Ça reste un album de délires de jeunes ‘folles’, pestes insipides à l’occasion, pourries par la facilité à peu près tout le temps. (48)

Le Fantôme de l’Opéra *** (USA 1925) : Première adaptation [connue] du roman homonyme de Gaston Leroux (1910), avec une star de l’époque dans le rôle-titre : Lon Chaney, que j’ai d’abord adoré dans L’Inconnu de Browning (1927). Sonorisé à l’occasion de la ressortie de 1929 (l’officieuse désormais, plus courte) ; il aurait été en couleurs mais ne reste à ce jour que des copies en noir et blanc, sauf pour la fameuse scène du bal. Le voir sans musique m’a paru profitable. Souvent théâtral, sauf au début où il est bien lent. Les images avec ou sans le masque, la version ‘crâne’ dans l’escalier et dans une moindre mesure les séquences finales, sont plutôt marquantes.

Aucune suite n’a atteint à la grandeur historique. Elles sont même plutôt des échecs voire des désastres. Les cinéphiles en tout cas n’ont jamais ‘laissé passer’. Les versions d’Argento ou de Schumacher sont peut-être diffamées – pour cause de superficialité ; mais ce premier opus est-il spécialement profond ? Il l’est seulement par rapport à la moyenne de l’époque. En terme d’intensité dramatique, il est encore audible. Pour l’intensité horrifique, c’est fatalement mais raisonnablement obsolète ; il vaut mieux parler d’épouvante et sur ce plan c’est encore convaincant, sans théorie ni mise en contexte. Dans l’ensemble c’est aussi loin d’être assommant comme peuvent l’être, malheureusement, d’autres ‘classiques’ de la décennie. (74)

Anna / Anna : Ot shesti do vosemnadtsati *** (Russie 1993) : à revoir pour finir la critique engagée (‘mini’ devenue normale). (6+)

Soleil trompeur ** (Russie 1994) : Se déroule sur une journée, avec la première heure entièrement autour de la maison puis l’après-midi au lac, avant un nouveau confinement où les tensions exultent – mais jamais pour longtemps ou pour sur-dramatiser. Beaucoup de sous-entendus relatifs aux coups de l’Histoire sur les vécus individuels. L’ère stalinienne et le grand chef lui-même, sans être entièrement idéalisés, semblent avoir de bons côtés – mais le ‘bon’ n’est pas nécessairement le bien et encore moins progressiste, concernant les femmes. Appuie aussi sur les contradictions du pouvoir et de son propre maintien. (56)

Hot thrills and warm chills * (USA 1967) : Présenté dans une sélection de « two obscure exploitation sex thrillers restored » by NWR. Sorti pendant la ‘libération sexuelle’ mais n’a pas ou plus de légitimité hors de ce contexte, où il n’avait déjà rien pour avoir du poids, hors de ses nombreux plans érotiques (au lit ou à terre pour les scènes de sexe mais sans porno, ou avec la danseuse au bar). L’approche est très triviale sinon (avec percussions cubaines monolithiques et vannes ‘tribales’), avec les trois filles dans leur salon pendant la première moitié du film, la séance entrecoupée par leurs souvenirs ‘X’ et challengée par un projet incertain (contre le ‘king of sex’ d’un bal masqué). Finalement il faut reconnaître à ce film sa générosité pour l’affichage de paires de seins, son laisser-aller pendant les scènes aguicheuses (longues, avec un montage qui ne sert jamais à cacher ou atténuer) et parfois même sa ‘recherche’ dans ce registre (car ce n’est pas que de l’étalage crû de corps dévêtus). Pour le reste, que des bavardages en noir et blanc, avec ce qui ressemble à des ajouts opportunistes et des ‘bouches-trous’ – et une post-synchro scabreuse et redondante. (32)

Urga *** (Union Soviétique 1991) : Troisième film vu de Mikhalkov, je souhaitais avant Mubi voir celui-là. L’essentiel se déroule dans la steppe en Mongolie intérieure (région du nord de la Chine). Le père de famille fera un détour en ville [dans la ‘civilisation moderne’]. Joli film mais pas générateur de réflexions ou d’enrichissements concrets. Remarquable pour les paysages et dans une moindre mesure pour son ambiance, ses sentiments. (68)

Shadows in paradise ** (Finlande 1986) : Film idéaliste, pratiquant le déni de réalité pour faire de son protagoniste un homme fort, à la mesure de ce qu’il pourrait se leurrer – ou simplement espérer s’il avait une sensibilité un minimum mature.

Ambiance fausse, théâtre mou, pour un résultat style Bresson romanesque, sans la thèse ni le propos. L’artificialité culmine dans les moments de violence (agressions du début). Nikander face à son concurrent : c’est plus ‘vivant’ mais encore faux – quoique sur le plan de la vraisemblance plutôt que sur la simple forme.

Comme toute création signée Kaurimaski celle-ci est misérabiliste, mais elle s’épanouit comme son ‘héros’ avec cette relation et les tentatives de s’échapper, de trouver du vrai, bon et beau temps. Spectacle prétentieux, menteur comme un pleurnichard agressif, mais avec un ton à lui, qui finit par plaire comme tout ce qui est entier – même quand c’est bidon. (48)

Hamlet liikemaailmassa / Hamlet goes business * (Finlande 1987) : Cinquième film de Kaurismaki, pendant des débuts très actifs. Noir et blanc, cultive son originalité, rigide mais pas forcément rigoureux, apprend et diverti au minimum (en plus la durée se rapproche de la normale, au lieu d’être très courte). L’influence de l’œuvre de Shakeaspeare paraît faible. Le réalisateur applique sa vision caricaturale, assortie à une volonté de ‘faire’ conte. Cet opus n’a pas le charme habituel car il est trop occupé à montrer des méchants, souligner leurs aspects négatifs. Note positive : les méchants se détruisent entre eux ! À voir : une mise à mort haute-en-couleur et des canards en plastique. (34)

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Autres Mini-critiques : 9, 8, 7654321 + Mubi 4, 3, 21 + Courts 2, 1 + Mubi courts 2, 1

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LES VIEUX DE LA VIEILLE **

2 Déc

les vieux de la vieille

3sur5  Se désignant lui-même comme « une farce de Gilles Grangier », Les Vieux de la Vieille (adaptation d’un roman éponyme) connut un grand succès à sa sortie, avec 3.5 millions d’entrées en 1960. Il fait partie de ces films de nombreuses fois diffusés à la télévision française et est caractéristique de ces produits jouissant d’une valeur populaire appelée à s’éteindre. Comme l’indique l’expression lui servant de titre, il réunit trois vieux types au parlé folklorique dans un univers champêtre.

Avec le retour de Baptiste en Vendée, les vieux amis se retrouvent. Ils se racontent leurs histoires, bien sûr, mais il ne s’en tiennent pas là et se comportent toujours comme de vrais gamins. Sans être profondément irrespectueux, ils ne respectent aucune autorité, même pas les religieuses du coin. Ils jouissent de la vie en acceptant leur part. Aujourd’hui où ce genre de personnages est devenu invisible, la majorité des spectateurs se sentiront peu concernés. Mais ce décalage justement rend la chose d’autant plus pittoresque : arriver tout neuf, c’est une aussi bonne façon d’approcher cet espèce de sketche permanent.

L’attitude de ces trois bonhommes est rafraîchissante. Les one-line et monologues improbables qu’ils baragouinent, leurs voix gutturales ou pâteuses, leur accent de la France profonde, sont dépaysants. Même si le numéro peut par moments être saoulant, car c’est bien une pochade et jamais plus, il y a de quoi rire grâce aux dialogues percutants (supervisés par Audiard) et aux performances des trois trublions. Pierre Fresnay, dans ce rôle très différent de ceux antérieurs, est particulièrement drôle. Jean Gabin ne faillit pas mais semble plus emprunté que ses deux camarades.

Note globale 58

Page Allocine & IMDB  + Zoga sur SC

Suggestions… La métamorphose des cloportes

Voir le film sur YouTube ou archives INA

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PERSONA ***

27 Nov

3sur5  Bergman s’est livré à une thérapie originale ; pour le spectateur, c’est une escale dans une sorte d’îlot maladif, pour le réalisateur sans doute, la voie d’accès à ses secrets. Malheureusement Persona est ravagé par ce qu’il sonde – une dépression identitaire dont n’émergent que des faux reliefs et un inexorable rebond malheureux. Ce qui limite ce film est cette volonté d’embrasser des camps distincts sans nourrir profondément et profusément la cause d’aucun (Elisabet est-elle, peut-elle, doit-elle, être une personne forte ?). Il exprime la nostalgie et in fine le vœu de dépassement d’un état de prostration – mondain, mental, physique. Tout ce qui s’autorise alors est une illustration, plutôt splendide et troublante si on s’y laisse prendre, reposant sur des motifs et des principes toujours abstraits – avec de rares bouts de concret prenant des proportions exagérées et exclusives.

Pourquoi ne pas étayer concernant ce probable nœud masochiste ? La majeure partie du crédit accordé à Persona vient du succès de ses étrangetés formelles, qui en font un ancêtre, après Bunuel (Chien andalou, Age d’or), des films et clips surfant sur des images apparemment échappées de l’inconscient au lieu de raconter simplement ; cependant ces effets semblent un peu gratuits. Ces penchants surréalistes, vidéos hors-sujets et déraillements de la pellicule n’expriment pas une volonté de flouer. Ils font sentir une habileté et une invention palpable, incitants à la curiosité. Mais ils sont des gratifications, des bonus, se posant au mieux en éventuelles explications cryptiques. En affichant des motifs personnels, Bergman amalgame de pures fantaisies avec le développement plus objectif et au fond limpide du programme ‘psychologique’ (inspiré des notions signées Jung) – l’exposition a pris le pas sur la définition et même sur la psychologie.

L’essentiel repose sur l’infirmière, absorbée par ce monde de décroissance totale ou de morgue déguisée ; ses émotions et ses mots sont forts (dès qu’elle quitte son corset de professionnelle soumise [sa ‘persona’ basique, de papier], dans le cadre de la clinique), meublent un programme abonné à l’échec. Alma ne se heurte plus à rien, ou si peu – elle est au stade où les moindres petites secousses pourraient prendre sens (comme chez Lynch [Eraserhead] où la fantasmagorie et le trivial sont conjoints), sauf si on en est dans une [‘non’]-humeur à les ignorer car usé par ce sens. Bien sûr Persona est inconfortable, mais il n’est pas frustrant qu’à cause de son génie, il l’est aussi par sa démonstration à la fois vernie et aseptisée d’une désintégration (et aussi d’une reprise de soi, ce qui est un comble). Il est céleste mais en restant à la fois fleuri et dégarni, universel en étant personnel et d’une économie inutile, comme si elle était fin en soi, avec les schémas psychologiques comme vérités révélées.

Ce que dit la doctoresse au début suffi[sai]t : elle est d’une précision remarquable à propos de l’apathie défensive, de ce qui se rapproche de ces ‘schizophrénies’ plus ou moins volontaires ou conscientes. Tout le reste revient à se plier à ce mensonge (mais la dérive feint de s’assumer tout en protégeant ce mensonge et cette aventure, les emballant dans un paquet propret – même tragique il est émoussé). Alma a été foudroyée : tout ce qu’on fait ‘dans le monde’, voir déjà rien qu’auprès de lui, est devenu aberrant à son âme. Cette dernière fait alors le choix de l’impuissance active. Puis Alma ne peut s’approcher de la vie plus que pour geindre, s’effacer, ou bien entraîner dans son impuissance. C’est un puits sans fond. Sa résignation propre à tous les humains qui ont été au bout, ou se font surprendre par des éclairs de lucidité ou d’absurdisme mesquins, semble en être une de confort – et ce confort est responsable de l’absence de contreparties, mêmes de forces toxiques créatrices ; la crainte et la panique viendront nuancer sa fatigue et l’accabler encore. Elle s’est perdue pour de bonnes raisons mais n’a pas pris le temps ni l’énergie pour les muscler.

Sa rébellion est stérile. D’après ce que le film indique (mais qu’il ne prescrit pas – car il n’ose se le permettre ?), il lui faudrait soit retourner vers les emprunts sociaux, soit s’engager ; opter pour l’abandon donc, un abandon dans l’action, un don de soi manifeste. Ou bien il faut creuser ce recul – mais Elisabet n’est plus habitée que par ce mur, son recul, sans être vide, est une négativité et non le résultat d’une positivité qui ne trouverait pas d’autre refuge ou méthode. Si elle n’est plus une égarée en détresse, sa manie de faire peser ce recul sur les autres devient ignoble, car ce recul lui-même est faux. C’est juste un lâcher prise radical, du genre à vous ramener au pré-natal. Le film est ambigu à ce sujet. La persona d’Elisabet est abattue, son anima, force vitale, inconsciente, ne formant pas d’objectifs, est sinon en ascension au moins en train de se libérer dans sa conscience ; mais elle ne fait qu’en rajouter dans l’impuissance. L’anima est finalement censurée, ou bien son contenu a été évacué (et la réalisation vient anesthésier puis sublimer). Bergman et Elisabet cassent le véhicule comme on casse le thermomètre pour régler une maladie – Elisabet quitte son masque mais pour épuiser ses ressources (ce qu’elle inflige à Alma), Bergman peut-être abandonne sa dérive mais en y revenant pour la transfigurer, soit il admet que c’était d’abord une fantaisie vide, une facilité, soit il imite des profondeurs qu’en même temps il ne veut que nommer, auxquelles il ôte tout matériel, toute vibration sincère. Alors il meuble cette contemplation, qu’il ne veut pas livrer pour ce qu’elle est, dans ce qu’elle a de pathétique – en tire une sorte de [plate-forme à] catharsis, potentiellement très efficace.

S’il faut un modèle de descente en soi dégénérée, ce concourant et Seul contre tous sont chacun à deux pôles extrêmes ; celui (vulgaire) de Noé est direct, agile, même s’il y a un crapaud immonde à la surface comme sous le crâne. Bergman s’assigne une tache plus difficile car son sujet n’est plus dans le temps des démonstrations ou du bouillonnement intérieur avec participation volontaire ; mais à généraliser la souffrance et l’expérience de son cas, à force d’en nier les spécificités ou les ramener à des détails ‘clés’ étanches, il se fait complice de cette patiente, pose un mur au spectateur en l’incitant à dialoguer avec quelque chose qui se fait fort d’avoir fait le tour de sa chapelle et n’avoir plus rien à répondre (l’absence de particularismes et l’aspect cryptique des confessions laissant intacts les objets du film – il ne nous communique pas leur nature, sauf par des impressions dont on ne sait trop si elles sont littérales, fantasmées, allégoriques – à bon escient pour les sentiments même si c’est aussi appauvrissant). Il reste alors à ressentir, en communion avec les deux femmes du film (le transfert rend la blonde sympathique), des états comparables, en passant peut-être par la mémoire, sinon par l’intime ou les connaissances – ou à se laisser gagner par le dédain, la peur, l’hostilité ou le scepticisme concernant ce plongeon dans un monde englouti verrouillé – ce petit manège secrètement répugnant et complètement débile, près de la mer. Il serait donc étrange que peu de gens lui résistent ou s’en détachent – les éloges couvrant Persona sont légitimes, mais l’expression d’un dégoût ou d’un agacement à son égard devraient se faire entendre aussi (en-dehors de la fermeture au caractère expérimental ou austère d’un film).

Note globale 66

Page Allocine & IMDB  + Zoga sur SC

Suggestions… Mulholland Drive + En présence d’un clown + A travers le miroir + Le Silence

Scénario/Écriture (6), Casting/Personnages (7), Dialogues (7), Son/Musique-BO (-), Esthétique/Mise en scène (7), Visuel/Photo-technique (9), Originalité (8), Ambition (9), Audace (8), Discours/Morale (-), Intensité/Implication (7), Pertinence/Cohérence (7)

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Les +

  • photo, qualités plastiques
  • aspect expérimental, audacieux
  • illustration de concepts psychologique – pas pré-mâché mais accessible pour qui s’informe, le tire suggérant où chercher

Mixte

  • psychologie en mode art-déco/ exposition d’art
  • sublime plutôt qu’explorer, y compris les rares bouts de concret voire de trivialité (anecdote grasse confiée au lit)

Les –

  • faible substance derrière les généralités et les représentations mystérieuses
  • centré sur une femme à la résistance dont on ne sait rien

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LE SABRE DU MAL ****

22 Sep

LE Sabre du mal

4sur5  Film de samouraïs sorti en 1966, c’est le plus célèbre de Kihachi Okamoto, dont l’oeuvre fut prolifique et appréciée dans les années 1960 avant que sa carrière ne devienne plus laconique et anonyme. La vedette est Tatsuya Nakadai, un sinon l’acteur le plus emblématique du cinéma d’arts martiaux de l’époque, une des vedettes d’Akira Kurosawa notamment. Dans Dai-bosatsu tôge, il incarne un méchant total, réprouvant quasiment toute émotion, d’un rationalisme sans failles dopé par son absence de vanité.

Caustique sans le faire exprès, ce personnage personnifie le cynisme profond (et sans rage) du film. C’est un rōnin (samouraï sans maître) délaissant volontairement les codes traditionnels à l’heure de la faillite de sa ‘caste’ objective (le film se déroule en 1860). Sa situation aux portes du nihilisme assumé place Le Sabre du Mal à distance de ses camarades de l’époque, plus proche de l’attitude de films bis, insolents et violents comme Lady Snowblood que d’œuvres au moralisme glacé comme Rashomon ou Hara-kiri. Le Sabre du Mal est loin de ne valoir que comme défilé d’exploits hauts-en-couleur, fonction qu’il porte haut en passant : c’est le chaînon manquant entre Orson Welles et Sergio Leone.

Un divertissement total, un peu théâtral, beaucoup fétichiste. Nakadai/Ryunosuke apparaît comme un véritable démon humain, il est d’ailleurs à peine mortel malgré la mobilisation contre lui. Le spectacle est somptueux, la mise en scène à un rare degré de puissance tranquille et souveraine. Au fil de ses représentations crues sur la condition humaine se dresse aussi un point de vue sur le couple : celui formé par Ryunosuke et Ohama est d’un pathétique et d’une brutalité à rendre Qui a peur de Virginia Wolf tout gentil et désuet comme un petit drame de mœurs à apprécier en famille.

Le combat dantesque (malgré quelques incongruités typiques de l’époque dans les façons de mourir) du dernier temps est brutalement interrompu au point de générer une des fins les plus anormales jamais recensées. Le Sabre du Mal aurait du ouvrir une trilogie mais le projet a été abandonné, empêchant vraisemblablement Omamoto de s’inscrire parmi les cinéastes japonais les plus impressionnants de son époque et d’être lui aussi abondamment cité par les cinéphiles. Il a en tout cas fourni l’un des plus beaux films de samouraïs.

Note globale 82

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L’HOMME QUI TUA LIBERTY VALANCE ***

16 Déc

Liberty Valance John Ford

4sur5  Déjà en 1956, John Ford présentait avec La prisonnière du désert un de ces westerns dit  »baroques » marqués par le désenchantement, l’exploration du côté sombre de l’Ouest et aussi sa fin historique. Six ans plus tard, L’homme qui tua Liberty Valance est une sorte de méta-western, d’un grand classicisme tout en signant et analysant le crépuscule d’un monde. L’ère  »classique » du western est déjà passée depuis dix ans et l’heure est bientôt au triomphe de Sergio Leone.

Toujours dans une veine humaniste, patriote et progressiste, John Ford évoque avec nostalgie la mort d’un temps et d’un univers dont il s’est servi pour enchanter les spectateurs. Il nourrissait alors un mythe américain et ce même mythe est l’objet des protagonistes de son film. Les trois personnages principaux incarnent : avec Liberty Valance, l’Ouest dans ce qu’il a de plus malsain, rappelant brutalement à la réalité que John Ford, en tant que partisan du mythe optimiste, a souvent éludé ; avec Tom Doniphon, l’Ouest des valeureux cow-boys ; avec Ransom Stoddard, la modernité venant sortir l’Ouest de ses mirages et de sa violence.

Ce dernier est le véritable héros du film et l’architecte du mythe. Il est venu à Shinbone pour y apporter les lumières de la légalité, du savoir et du progrès. Il se comporte en missionnaire, apprend à lire et écrire aux adultes, enseigne les vertus civiques aux enfants. À la fin du film, il envisage de revenir plus tard à Shinbone pour s’y installer définitivement. Ce territoire en plein essor, où il a été l’émissaire du développement, est un peu son laboratoire consentant et il y éprouve la satisfaction de l’éducateur pouvant contempler le résultat de ses efforts.

Toutefois Stoddard reste régulièrement choqué par les mentalités. Il est heurté lorsque Doniphon lui indique dans une de leurs premières rencontres que s’il veut empêcher Valance de nuire, il faudra le tuer ! Stoddard pense à le mettre en prison et s’offusque : mais alors ici, tout le monde pense comme Valance ! C’est en effet le cas : les « lois » ne règlent pas tout dans ces terres, la force et l’individualisme le plus radical auront toujours raison. Par la suite Stoddard se heurte encore à ces résidus de la violence et de la dureté d’autrefois qu’il reste incapable d’encaisser.

Ce film-testament de John Ford raconte ainsi le processus de maturation d’une civilisation et d’une nation, évoluant de la loi du plus fort vers le droit, de l’ordre spontané de la tradition au progrès industriel, de l’égocentrisme primaire à des formes d’épanouissement plus édifiants. Ford met en relief la nécessité du mythe et sa valeur, par-delà de la vérité, légitimant ainsi ses accès les plus mielleux et sa vision allégée de l’Histoire dans nombre de ses westerns, comme ceux sur la cavalerie américaine (Fort Apache, Charge héroïque, Rio Grande).

Ainsi, « quand la légende dépasse la réalité, on publie la légende » et ainsi une société organisée croit elle-même et en son glorieux cheminement. Stoddard est conscient de cette nécessité et en devient carrément le prisonnier lorsqu’il passe aux yeux de tous pour l’homme qui a tué Liberty Valance. Même si ses adversaires s’improvisent alors juristes pour l’accabler, cette légende lui apporte crédit et sympathie ; Stoddard en est immensément contrarié. Il doit cependant accepter cette perception au bénéfice de la communauté et de l’Histoire.

Il fallait que l’émissaire du progrès tue le pirate ; et non un homme de son sérail, quand bien même lui est un bon pirate. Ainsi Tom Doniphon, soit le cow-boy vertueux et adapté à son monde immortalisé par Wayne, apporte sa contribution au mythe et accepte de s’effacer.

Note globale 73

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