BLACKKKLANSMAN – J’AI INFILTRE LE KU KLUX KLAN *

19 Nov

2sur5  Le langage est commun, ouvert, les préoccupations exclusives. Blackkklansman ne pose pas d’objectifs clairs et fermés – ils ne sont plus définis que les sermons creux du pasteur de la révolution noire en 1979. Par contre il ne laisse de place qu’aux activistes de son bord, convoque la fibre irrationnelle de son auditoire ; aux âmes prudentes il laisse le soin de débattre des détails et entournures, dont il n’y a rien de crucial à tirer. Avec un tel film, les mous, les complaisants et les centristes sont tranquilles ; l’Histoire peut continuer son cours, il s’agira de réaligner son appréciation tout au plus, tandis que les publics plus engagés ou concernés trouveront bien davantage dans ce film – un compagnon de route qui s’adressait à eux et aux autres.

Le ton très mixte facilite la transmission du film – il va toucher un maximum de monde, donne assez de raisons pour compenser les autres, rarement assez fort pour laisser un ‘outsider’ à la cause se situer en bloc par rapport à lui et son message. Souvent Blackkklansman relève de la comédie, soit d’une sorte de buddy-movie intermittent, soit d’un catalogue de petites bouffonneries du réel. Le racisme des coéquipiers, l’attitude des deux soutiens en surpoids des membres sérieux du KKK, tiennent du grotesque (la VF de vieillard sénile pour le gros de 30 ans en rajoute encore). Ce n’est qu’une pente du film, sur laquelle il ne s’engagera jamais complètement, mais qu’il utilise ponctuellement pour désamorcer les émotions radicales que devraient dégager certaines scènes (les moments de jubilation haineuse des antagonistes par exemple, appréciés de façon plus entière dans Imperium).

De la même manière, des envolées lyriques parsèment le film. Seul le rappel à la fonction du policier ou les mots retiennent Blackkklansman de décoller dans le religieux et devenir le relais officieux d’un prêcheur (noir) de la guerre des races. La succession de visages extatiques sur fond noir est tellement outrancière qu’elle plonge dans l’expectative ; les sentiments sont-ils en train d’égarer le metteur en scène ? Avec ou sans recul critique de sa part, il semble que pour lui l’essentiel et le plus noble soit là – dans cet élan religieux, cette fierté primaire et sublimée, injectés en politique. Face à des adversaires ridicules, fous ou inquiétants, dont la propagande est censée glacer le sang, celle-ci est à la fois optimiste et revancharde. La victimisation ne saurait virer à la pleurnicherie ; l’horreur est la première réaction, l’espoir et l’agressivité sont les meilleures.

Naturellement les comparaisons servent à reporter sur les intégristes blancs la source des menaces à la paix et la cohésion sociale aux États-Unis. Dans sa première mission, l’infiltré découvre dans les apparentés Black Panthers (les Black Powers) des révolutionnaires opposés à la domination blanche, accessoirement anticapitalistes. Rien de grave au fond, des mots brûlants tout au plus – pour tant de positivité et d’utilité en contrepartie. Les noirs radicaux souhaitent seulement la reconnaissance de leur égalité légitime et versent même dans l’universalisme (« Pouvoir à tous les peuples ») ; au KKK de porter le fardeau et la honte du tribalisme (certes étendu à toute une race, une civilisation). Pour autant les diagnostics émis par ou dans le film ne sont pas que partiaux et pas nécessairement aveugles. Il est capable d’admettre la variété chez les ennemis – variété d’attitudes dans la vie, d’approches des problèmes militants, de niveau d’intelligence, de fanatisme dans la qualité et dans le degré. Quand aux remarques de la cousine d’Angela Davis sur le système plus fort que ses multiples serviteurs et dont la grande puissance n’a besoin que d’un enthousiaste (raciste dans la police ici) pour s’exercer – elles sont évidemment justes ; comme tant d’autres réflexions très larges sur des aspects de la vie humaine et de la gestion des masses dont on ne peut, même avec révolution, que changer les formes (ou les étiquettes des tenanciers).

Mais alors qu’on peut accorder au film de ne pas émettre de mensonges, du moins flagrants, ni de sombrer dans l’hystérie, tout au plus de l’alimenter proprement ; il dévoile un jeu déraisonnable en fin de parcours. Quand vient l’heure de conclure l’enquête, le chef Bridges demande d’en détruire toutes les preuves. Voilà une splendide démonstration d’injustice, qui pourrait faire omettre son aveu concernant tout ce qu’on vient de nous dérouler sous les yeux. Ce ‘based on a true story’ aux bases non-archivées repose donc principalement sur des actes de foi et des confessions de son héros, Ron Stallworth. On peut alors se convaincre qu’il faut bien des libertés d’imagination pour rattraper le retard infligé par ceux qui [nous] confisquent la vérité. On peut aussi y voir une raison des quelques flous occupant ou traversant la représentation. Hormis cela, il semble que les bizarreries secondaires dans les enchaînements (l’agent noir ne prévient pas son collègue après la visite) valent les absurdités dans la gestion de l’enquête par les supérieurs (la brigade envoie le héros black chez David Duke pour sa protection) ; avec cet élément, tout devient possible, sauf que les créateurs décident, les autres ne peuvent qu’avancer des doutes ou des spéculations qui passeront fatalement pour de la mauvaise foi, du pinaillage, ou le masque de motivations ‘Evil’ (car le racisme et la haine en sont les visages concrets, pour les ‘politically correct’ même débutants jusqu’aux activistes hardcore – Spike Lee et ses compagnons sont moins grossiers que la moyenne mais sont bien à bord du même bateau).

La séquence d’ouverture restera l’étrangeté (ou débordement aberrant) la plus prégnante du film. Elle déguise en gaudriole entendue un positionnement catégorique et une projection très agressive – elle n’aura aucun lien direct avec ce qui suivra, sauf le KKK. Alec Baldwin (toujours au rendez-vous quand il s’agit d’enfiler les sales rôles pour s’associer au camp du Bien et donc reporter sa nature de flic sur des objets appréciés en société) interprète un leader du KKK à la peine pour tourner une vidéo de propagande. Son absence de maîtrise, son émotivité et sa ringardise atteindraient le niveau de sa paranoïa. Le problème c’est qu’entre diaboliser et ridiculiser, il faudrait trancher – ou bien il faut travailler la cible. Cette séquence donne l’impression qu’il est de bon ton de se farcir l’ennemi davantage que de soigner la cohérence d’un film ou sa qualité ; elle montre aussi que le point de vue et la banalité de l’adversaire, pourtant sans relais ni autorité donc faible, doivent être tiré vers le cartoon – elles convergeront dans cette direction sur l’ensemble du film, Spike Lee ayant l’intelligence de ne pas se vautrer dans la farce et d’éviter l’unilatéralisme dans les représentations (même si hors du flottant tout doit être verrouillé).

Évidemment ce film n’est pas délirant – ni parce qu’il revendiquerait des idéaux excessifs, ni parce qu’il les saborderait. Mais il est bien question de combat et non d’ajouter une petite pierre à l’édifice des hommages, du compassionnel institutionnel ou médiatique, de la petite leçon mémorielle de service public. Il n’est pas question de déclarer la guerre ; c’est l’autre bord qui la provoque ! Le lynchage de Jesse Washington est un élément à charge recevable pour dénoncer l’emprise inique du pouvoir ‘blanc’ aux USA. C’est un exemple extrême mais admettons sa place ; maintenant il faut examiner la façon dont il est inclus. C’est au travers d’un montage parallèle opposant un groupe jeune de noirs, à l’écoute d’un témoin du drame, aux participants d’une cérémonie du KKK. Ils sont dans une salle miteuse avec leurs toges, pratiquent un baptême ; une nouvelle religion chrétienne s’incarne. Elle n’est pas seulement orientée « America First », elle se déclare telle. De l’autre côté, le vieux (interprété par Harry Belafonte) raconte le calvaire [de ce noir « simplet » accusé de viol et condamné par un jugement expéditif puis massacré] puis en vient au cas Naissance d’une Nation. Le film fondateur de Griffith est responsable selon lui d’avoir chauffé le peuple – au même instant, les membres du KKK s’exaltent en le regardant. La condamnation morale s’applique déjà sur ce ‘classique’, aujourd’hui il est question d’un bannissement moral, donc probablement d’un bannissement simple – les précautions ne valent plus rien, ou alors Naissance d’une Nation est voué à n’être plus vu ou cité que pour être condamné, ou utilisé politiquement. Le futur de ses équivalents moins ‘pertinents culturellement’ devient alors inenvisageable. Pour l’anecdote, tout part en vrille suite à cette séquence : Blackkklansman devient un film d’action fast-food, en plus cheap car perdu dans ce domaine et pas sommé de répondre à de tels impératifs ; puis il s’achève quasiment sur un gag téléphonique, seule l’indignation et la fureur corrigeant le tir du film de potes aimable et superficiel.

Enfin le film a tendance à faire entrer hier dans aujourd’hui, ou réciproquement – une telle manie trahit son caractère instrumental (au plus léger, ce film est ‘porte-parole’ de gens prêts à revisiter l’Histoire sous leur point de vue au détriment des autres – ce qui n’implique pas obligatoirement la fabrique de faits, mais ordonne presque la négation de certains). Certaines remarques sont curieuses et relativisent le racisme de l’époque en plaquant celui typé d’aujourd’hui : à la radio, le suprématiste évoque le racisme anti-blanc, d’autres se plaignent qu’on ne puisse « même plus dire ‘gens de couleur’ mais afro-américains ». Ce sont des thématiques récentes, en tout cas à cette ampleur, à ce niveau de banalité ou d’évidence. Les références à Trump et aux tensions présentes sont récurrentes, l’accumulation s’accélère dans le dernier tiers (en même temps que les excès et les vérités toutes relatives).

Dans une conversation à un tiers de la séance (48e minute), un collègue de Ron (candide à ce sujet – d’ailleurs toute sa candeur est bien opportune et ne l’a pas empêché de devenir et signer tout ce pour quoi on le connaît) fait clairement référence à Trump, lorsqu’il évoque le genre de candidat que KKK souhaitait voir élu un jour – et pour ça, les idées peuvent avancer que masquées, à l’époque en tout cas – donc les seventies seraient une ère de tolérance relativement à aujourd’hui. Il a raison, Duke l’a soutenu. Sauf qu’une importante minorité d’américains le soutiennent encore, qu’une autre souhaite la construction du mur à la frontière mexicaine ; sauf que l’Amérique blanche aussi n’a pas envie de mourir. Et cette volonté, ou cette peur si les blancs déclassés sont déjà exclus au point de ne ressentir plus que ça concernant le sort de leur race – ce refus de laisser l’homme blanc chargé des maux de la Terre et devenir minoritaire sur les siennes n’est pas l’affaire d’un petit groupe d’intégristes. Bien sûr personne ou presque n’acceptera de se reconnaître dans les membres du KKK et peu d’ailleurs s’y reconnaîtront, aussi la plupart des spectateurs blancs ne se sentiront pas accusés – s’ils doivent être concernés c’est par sympathie pour les cibles de ces marginaux. Sauf qu’il n’existe, dans ce film et dans son univers, pas de place hors du ralliement à la cause des noirs et au refus de l’Amérique trumpienne (dont la trumpiste – le péquenaud blanc du Midwest le plus libéral en esprit est un membre de cette Amérique et devra montrer des gages à l’Amérique de Spike Lee). La situation et l’Histoire des États-Unis d’Amérique peuvent inciter à accueillir le discours du film, car l’esclavage laissent encore des traces et les violences policières existent ; seulement il n’est pas question que de passé et d’Amérique dans cette affaire, au moment où le film est produit. L’affiche de Nixon au repas du KKK, outre sa facilité (c’est le président haï aux USA, une sorte de Thiers local, sauf qu’il n’a pas été oublié), nous rappelle qu’il y a des préférences répréhensibles y compris dans les rangs conventionnels – autrement dit, nous rappelle que tout ce qui penche ‘à droite’ est familier du KKK à quelque degré.

Au moins sait-on ce que ce film véhicule, où il se situe. Lui et ses auteurs posent leurs intérêts sur la table. Les intentions ne sont pas les principales convoquées ; c’est aussi une limite, porteuse pour la carrière immédiate du film mais l’empêchant de devenir un symbole absolu – ou un symbole mérité. En-dehors des grandes préférences, il n’y a de place que pour les suppositions, même en terme de principes clés – qui et comment faut-il condamner, que doit-on interdire ou soutenir précisément, quels signes attestent de l’égalité ? Où sont donc les revendications concrètes ? Les objectifs politiques de long-terme eux sont transparents. Blackkklansman ne formule pas d’attaque générale contre les blancs ou la civilisation occidentale ; il ne laisse de crédit qu’à ceux qui la critique, en dénoncent l’injustice. Oseras-t-on lui reprocher d’amalgamer le christianisme avec la prédation raciale, l’intolérance, la haine ? Ce serait décider à sa place ! Tout ce qu’on peut constater, c’est qu’il laisse l’amalgame se faire – laisse flotter l’emblème chrétien comme pour couronner le KKK. À l’instar de ce drapeau américain retourné. Pas d’exigences précises donc, mais une volonté claire ; en cela le film est respectable contrairement à d’autres œuvres dans son registre. En cela son final est acceptable, car il monte juste d’un cran son propos et donc l’assume jusqu’au-bout. Ceux qui regrettent la modération jusqu’à cette citation des émeutes à Charlottesville (du 11-12 août 2017) n’ont rien compris. Ils viennent de voir un film tranché, centré sur le combat en faveur des noirs, où les blancs positifs sont des amis du protagoniste (ou les participants à la contre-manif de Charlottesville). Qu’arrive-t-il chez le spectateur non-black raisonnable appréciant Blackkklansman sauf sur quelques détails ‘excessifs’, cette volonté de censure, cette colère débordant un peu trop ? A-t-il peur d’être incorrect ? D’ouvrir une mauvaise voie, d’exposer son esprit à de mauvaises ondes ? De se mettre à terme sous les radars de faux amis enragés ? La servilité, même par tactique ou désintérêt, n’a jamais grandi ceux qui l’ont choisie – les bons petits blancs consentants vont-ils remplacer les « bons nègres » ? Seraient-ils des racistes dégradés, sûrs de préserver des avantages jusque-dans la soumission présumée uniquement ‘culturelle’ ?

Note globale 42

Page Allocine & IMDB  + Zoga sur SC

Suggestions… Get Out + Mississippi Burning + Donnie Brasco + Serpico + Déjà vu + A bout de course + Le petit Lieutenant

Scénario/Écriture (6), Casting/Personnages (6), Dialogues (6), Son/Musique-BO (-), Esthétique/Mise en scène (5), Visuel/Photo-technique (7), Originalité (4), Ambition (7), Audace (6), Discours/Morale (3), Intensité/Implication (6), Pertinence/Cohérence (4)

Voir l’index cinéma de Zogarok

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