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LE CRIME ÉTAIT PRESQUE PARFAIT ***

26 Juil

le crime était presque parfait

4sur5  Appartenant à la période de l’Hitchcock classique, grand maître, Dial M for Murder sort en 1954 et se situe juste avant Fenêtre sur cour et La main au collet. Manifestement moins ambitieux que d’autres, c’est pourtant l’un des meilleurs opus hitchcockiens, en tout cas l’un des plus délectables. Craignant une séparation qui le mettrait financièrement dans l’embarras, Tony Wendice contraint un homme à tuer sa femme. Mais celui-ci rate son assassinat et Margot Wendice se défend si bien qu’il meurt un ciseau planté dans le dos.

Le mari est alors au téléphone à l’extérieur. Il doit rejoindre sa femme à leur domicile : comment la gérer, comment se protéger et orienter la police qui arrive ? Le spectacle est assez balourd au départ, quoique le face-à-face du commanditaire et de l’exécutant forcé corrige rapidement le tir en mettant au placard les discussions oiseuses. Lorsque l’unique véritable criminel est le seul (avec nous spectateur) à connaître la menace pesant sur lui et devoir la déjouer, le film devient passionnant. Puis le piège se referme sur sa femme et arrive le climax du film, où la victime manipulée est doublement bafouée.

Le spectacle charme énormément par sa précision retorse et l’aspect ludique de sa construction. Son tournage en quasi huis-clos lui apporte plus que sa 3D (dont quasiment personne n’a pu profiter pendant une cinquantaine d’années, en-dehors des festivaliers). De l’aveu du réalisateur lui-même, peu d’effets se fondent sur le relief (les remarquables sont relatifs à des gestes manuels), mais Le crime était presque parfait a ainsi l’honneur de figurer parmi les premiers à employer le procédé. Le film profite de ses excellents personnages (Grace Kelly, l’inspecteur) et notamment de son criminel quasi parfait.

En dépit du risque d’échec pesant sur lui tout le long du film, Ray Milland est un stratège et acteur brillant, d’autant plus inquiétant qu’il ne souffre d’aucun trouble intense ni d’aucune culpabilité (seulement l’anxiété du dissimulateur). Sa position d’aliéné modéré et son élégance, face à un amant plus grossier (dont la perspicacité sonne faux), le rendent plus sympathique que les autres protagonistes, dont l’enthousiasme creux et la froideur mondaine semble être devenue une seconde peau ‘sincère’ : le spectateur voit une hypocrisie et un maillon (faible et moralement abject, pourtant sans méchanceté) qui ne s’en accommode pas. En dernière instance son obscurité est plus digne que leurs couleurs pastels – c’est un franc antihéros, les autres sont rangés aux mesquineries ordinaires. C’est aussi un vrai sujet de tragi-comédie tant il est objet d’ironie ; il fait entrer le Mal dans la maison, évidemment pour son propre compte, or il travaille au succès des besoins amoraux de ses adversaires, qui demeurent les gentils de l’affaire.

Note globale 72

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Suggestions… Hannibal + Douze hommes en colère

Scénario/Écriture (4), Casting/Personnages (4), Dialogues (4), Son/Musique-BO (-), Esthétique/Mise en scène (4), Visuel/Photo-technique (3), Originalité (2), Ambition (3), Audace (3), Discours/Morale (-), Intensité/Implication (4), Pertinence/Cohérence (4)

Critique complétée suite à un second visionnage en janvier 2019.

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LE SYNDICAT DU CRIME **

17 Déc

le syndicat du crime

3sur5  Après plusieurs films d’arts martiaux, John Woo réalise Le Syndicat du crime grâce à l’appui de Tsui Hark (Il était une fois en Chine, Hero). Ce polar explosif et déjà légèrement sentimental connaît un énorme succès en Chine. Les studios commandent une suite dont Woo se chargera, avant de laisser Tsui Hark refermer la franchise avec un troisième opus. Woo présente alors The Killer, marquant le début de sa reconnaissance internationale et resté l’un de ses films les mieux cotés.

Le Syndicat du crime est un spectacle franchement divertissant et assez con. Si certains opus suivants s’étalent trop, celui-ci a le mérite d’être concis. Le tempo est extrêmement rapide et une histoire d’amitié relativement convaincante aimante les péripéties sauvages. La perspective de John Woo est pour le moins innocente, nuancée par de nombreuses réflexions de ploucs philosophes. Cela donne des dialogues bourrins mais souvent pertinents, à leur niveau, entre le gag et la confession désarmante.

John Woo met en valeur la camaraderie entre les malfrats et leur foncière bonhommie que des actes de violence extrême ne sauraient cacher. Les adhérents du syndicat sont des arrivistes assez simples, presque enfantins, tout en ayant une vision du monde cynique. Pas fataliste ou pessimiste, pas mesquine, juste cynique. Il ne sont guère sujets à la folie des grandeurs, un peu clinquants au pire, gardant une profonde simplicité en dépit de leur vie marginale de truands, parfois gagnants.

C’est encore très grossier et irréaliste, mais les germes du film ‘intimiste’ et ‘maudit’ de Woo, Une balle dans la tête, sont là. Il ne sera pas moins cheap dans l’esprit et toujours écrit par un fanboy mélancolique de Bernard Tapie, mais en épurant la truelle cette fois. Quand au déploiement de gros moyens matériels, les deux films se valent. Le syndicat du crime a l’avantage du kitsch intégral et positif, flirtant plus ouvertement avec le nanar de luxe et tout ce rococo beauf assaillant l’esprit sitôt qu’on prononce le terme « 80s ».

Note globale 61

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Suggestions…

 

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John Woo sur Zogarok >> Volte/Face + Une balle dans la tête + The Killer + Le Syndicat du crime

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GARDE À VUE ***

25 Nov

garde à vue

3sur5  Réalisé au début de sa carrière, Garde à vue est resté le film le plus apprécié et reconnu de Claude Miller (L’Effrontée, Mortelle randonnée, La petite voleuse). Il sort en 1981 et réunit deux monstres sacrés de l’époque, Lino Ventura et Michel Serrault, pour un face-à-face judiciaire. Michel Serrault est Martinaud, notaire accusé du viol et du meurtre de deux petites filles. Lino Ventura est Gallien, le policier le maintenant en garde à vue la nuit du 31 décembre, décidé à trouver les preuves allant à son encontre. Dès le début, cet acharnement est indiqué au spectateur, cependant la culpabilité de Martinaud semble toujours probable.

À moins qu’il ne soit qu’un salaud ou même « un médiocre » auquel les autres médiocres en veulent car lui a réussi, alors qu’il est des leurs. Ce propos est explicité dès le départ et malgré tous les niveaux de lectures qui vont se succéder, c’est toujours lui qui va présider la suite. Dans Garde à vue, Martinaud est coupable de toutes manières, il ne faut que des preuves. Le film pointe du doigt la confusion entre ce que laisse supposer le caractère de quelqu’un ou ses secrets et ce qu’il fait concrètement. Martinaud est dans un continuum entre la saleté et le crime. Et s’il se moque de ces flics cherchant à mettre le grappin sur un gros poisson, il est sans cesse contraint de redéfinir sa déposition car les incohérences sont partout.

On ausculte la bête, pas une vraie bête immonde, juste un notable dérisoire, plein de vices et de tics minables, voir bientôt de perversions en germe. Les auteurs cherchent à le rendre agaçant : il est arrogant, joueur ; il est sans illusions aussi et cruel envers lui-même comme envers les autres ; il rappelle le droit et l’utilise pour se planquer, pour montrer qu’il a le droit d’être cynique sans que cela constitue un motif suffisant contre lui. La démonstration est à la fois maline et lourde, le point de vue d’un moralisme douteux : les gens seraient donc des chiens prêts à fondre sur un bouc-émissaire et tout lui faire payer, aucune faute ne nous est jamais pardonné. Sauf que nous ne sommes pas nécessairement des veaux hargneux et bas-de-front, que Martinaud/Serrault ne nous a pas nécessairement paru un monstre quand bien même il serait imbuvable.

La mécanique du film est très réussie, mais cette façon qu’a Miller de revendiquer l’empathie et l’objectivité face aux autres, les vrais salauds mais déguisés, alourdi son propos. La mise en accusation de ces éléments externes (la lourdeur de l’institution, la collusion avec le moralisme, les opportunismes mesquins et la tentation du raccourci) pesant une Justice honnête sert autant le message que le thriller. Mais la posture de bien-pensant toisant tout ce manège avec supériorité pose problème, quand le bien-pensant lui-même ne s’applique qu’à démontrer la fourberie ou la bêtise des antagonistes de Martinaud (c’est-à-dire tout le monde). Systématique et simplificateur, Garde à vue s’inscrit dans l’inversion accusatoire : quelle malice, quelle acuité providentielle ! Malgré le double-malaise que cela engendre, le film captive par sa réflexion et sa frontalité. La parade est soutenue par les brillants dialogues de Michel Audiard, pour lesquels il obtiendra le seul César de sa carrière. C’est d’ailleurs lui qui aurait trouvé le livre Brainwash ! et lancée l’idée de l’adaptation.

Note globale 63

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Suggestions… Le Limier + L’Important c’est d’Aimer   

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CURE ***

8 Oct

3sur5  Kiyoshi Kurosawa est un des cinéastes marquants du cinéma japonais des années 1990-2000. Il a d’abord signé de nombreux courts et moyens-métrages avec un matériel amateur, avant de s’installer dans la série B. Kurosawa a toujours entretenu des relations houleuses avec son milieu. Ses réussites et succès objectifs sont aléatoires. Il se lance dans le thriller vers 1989 et huit ans plus tard, réalise Cure. Le film est remarqué et projeté dans de nombreux festivals. Les observateurs y voient déjà un nouveau pape du cinéma de genre nippon. Il occupe désormais une position avantageuse mais fidèle à lui-même, poursuit une carrière inégale.

Cure est un inclassable. Factuellement ancré dans le policier, il relève également du conte philosophique absorbé par l’allégorie sociale. L’enquête concerne les crimes d’un jeune vagabond, ancien étudiant en psychologie, commanditant des meurtres par hypnose. Tous ces pantins sont assimilés à des agents dormants, prêts sans le savoir à exécuter des plans les dépassant. Cependant, la prise de contrôle de ces individus serait insuffisante s’ils n’étaient pas moralement disposés : un protagoniste évoque explicitement cette limite de l’hypnose. Ainsi Kurosawa met en scène l’oppression silencieuse exercée par la société ; cette oppression n’est pas rationnelle et organisée, elle est la résultante d’un héritage culturel et quasiment génétique.

Kurosawa émet ainsi un commentaire très négatif sur l’idée même de cohésion sociale. Les meurtriers malgré eux occupent tous des fonctions d’autorité ou symboliques. Victimes ou dominants, ils sont tous aliénés et évoluent dans des environnements rigides et neurasthéniques. Les décors sont unanimement moroses, presque poisseux. Si chaque élément trouve son compte dans une certaine mesure, l’hypnotiseur est dans une position de supériorité, transcendant la simple dimension sociale. Kurosawa le fait suspendre (voir sacrifier, dans le cas du premier) son égo pour atteindre la place d’un dieu. Agissant en styliste, Kurosawa fait preuve d’une froideur extrême.

Le climat n’est pas onirique, plutôt digne d’un état second. Un tel film peut créer un enthousiasme comparable à la découverte de Tsukamoto (Tetsuo, Bullet Ballet) ou laisser totalement de marbre voir dubitatif. Kurosawa accorde peu d’importance au récit en tant que tel, consacrant l’ensemble de ses efforts à maintenir une certaine opacité et travestir son sujet en une riche palette de symboles. Il l’étaye assez peu par ailleurs. Ce cinéma-là est original, lunaire et même faussement terrien, désespéré mais pas rebutant ; et trop extatique, y compris dans ses idées, formes statiques maintenues dans l’irrationalité.

Note globale 63

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Suggestions… Kairo + Tokyo Sanata + Scanners + Dead Zone + Chromosome 3 + Inferno + La Maison près du Cimetière + Dream Home

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KILL FOR LOVE *

16 Août

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2sur5  Dans l’histoire du nanar français, c’est un totem ! Réalisateur de films pornos et érotiques, Jean-Marie Pallardy s’est finalement détaché du genre pour concevoir ses thrillers et même un film d’arts martiaux. Avec Vivre pour survivre, Kill for Love est son autre super-nanar non-X. Mais Kill for Love abonde de réminiscences dénudées pour le plus grand plaisir du spectateur-voyeur. Il est accessoirement une berezina intégrale, portée par une grande foi et une générosité n’ayant d’égal que la négligence dans la réalisation.

Pallardy n’est pas un bâtisseur de système, c’est un artisan badass, assez fainéant mais somme toute stratégique, car il sait placer les bons arguments (le porno soft), même les plus pervers (la jouissance du nanar) pour s’éviter des travaux pesants et, c’est vrai, dont on est jamais sûr du résultat. Le film s’ouvre sur une version pétillante de Con te Partiro et déjà c’est le fou rire : un vrai, pas celui forcé pour les nanars et navets quelconques. Le talent de Kill for Love est là : même pour les réfractaires à ce monde curieux du nanar et du Z foireux, le spectacle est délectable. Les mauvais esprits le railleront avec sadisme, mais il faut l’assumer : on est bien devant Kill for Love, car à quelque degré que ce soit, un tel voyage est une satisfaction.

Attention cependant au contre-coup des sons post-synchors. Si vous suivez Kill for Love avec un casque ou des écouteurs, vous allez croire à des séquences d’hallucination auditive – un peu comme dans Clean Shaven après tout ! C’en est bien sûr, à leur manière, mais il s’agit avant tout d’un bug d’amateurs. L’argument fièrement revendiqué dans la promotion et sur l’affiche en souffre : la moitié des dialogues de Fabienne Carat ont été ajoutés, maladroitement conformément à l’âme de ce film Z. Avec son rôle d’inspectrice, l’atout issu de Plus belle la vie occupe finalement une place tout à fait secondaire.

La plupart des autres acteurs ont plus de chance car leurs personnages sont beaucoup plus aberrants et passionnés. La mention spéciale en revient naturellement à Marie-Paule, d’abord une pauvre fille récupérée par le milliardaire Pallardy, devenant bientôt une machiavélique sorcière vénéneuse. Mais Marie-Paule n’est pas le vrai monstre de cette histoire ou plutôt, pas le plus retors ! Il faut remettre les choses en ordre sur ce point : Irina Sirbu, comme une bonne partie de ses camarades, n’est sans doute une actrice au jeu sidérant de précision et d’authenticité. Mais elle fait avec ce qu’on lui donne ! Et rapporté à cette donne, elle est parfaite.

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Probablement peu d’interprètes sont capables d’exprimer le niveau de kitscherie désinhibée prévu au programme sans tomber dans un résultat fadasse. Ici certains acteurs se permettent tout et ils ont bien raison. C’est plutôt ceux qui demeurent rigides, comme si cela les rendant  »pro », qui sont en faute (même s’ils alimentent le statut culte du film). Avec leurs excès pathétiques, Sirbu et Triin Roslender ne sont pas à blâmer et sont desservies par le montage lamentable. Mieux, elles rendent le nanar délectable.

Pallardy lui-même participe aux festivités. Au travers de son personnage richissime balayé par un malheureux accident, il campe une espèce de Jodorowsky cheap. Ses états d’âmes et monologues sont des crash spectaculaires et hilarants, mais c’est le commentaire intérieur commis pendant la scène du dîner qui va atteindre les stratosphères ! Merveilleuse séquence, beauf au possible et tellement implacable ! Pour le reste, les dialogues se distinguent également dans leur ensemble, par leur grandiloquence injustifiable.

Kill for Love osera tout, même la chanson éponyme et pose ses slogans propres : « seul le vent connaît la réponse » ou encore « on peut tout faire par amour, même l’impossible ». Le fil narratif est pauvre mais pas si apocalyptique et les incohérences modérées, les décors peu synchrones avec l’histoire et le contexte présumé (en particulier quand les grands-bourgeois prennent le déjeuner dans une grande pièce vétuste) : c’est bien un nanar important, mais c’est aussi le film exalté d’un auteur aveugle !

Il devient un vrai plaisir redoublé par sa romance saphique. Avec tous ses atouts, même s’ils peuvent être navrants, Kill for Love est finalement un film valable en soi. Un film médiocre mais généreux, dont les outrances ressemblent à De Palma paillard : les aventures d’Irina et Triin, c’est Femme fatale sans le fric ni la retenue. Voilà somme toute une leçon dans son domaine : enfin un nanar pour jouir et non juste pour se moquer sournoisement.

Note globale 38

Page IMDB, pas de page Allocine  + Zoga sur SC

Suggestions… Captivity 

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