DRIVE **

2 Jan



3sur5 A l’échelle d’une carrière, Drive marque un tournant. Pour la première fois, le nouveau Winding Refn est attendu comme le messie non par quelques illuminés avertis, mais par l’ensemble de la plèbe curieuse et civilisée. La somptueuse BO qui précède le film augure du meilleur, l’univers arboré semble à la fois adapté aux manies du cinéaste et à des espérances variées ; Drive sera un argument cinéphile, un atout  »in », un objet tendancieux et clinquant. Il l’est désormais, pourtant on pouvait rêver mieux.

Aussi brillamment mis en forme soit-il, le spectacle semble figé ; à la fois vierge et peaufiné à l’excès. Comme une fausse lolita en représentation. C’est beau, émaillé d’éclats graphiques, mais c’est aussi très lointain. Drive est ravissant et artificiel, sensible et trivial ; il tisse sa toile entre ces pôles complémentaires pour un résultat monochrome et rebelle par à-coups (ces cent minutes abondent de moments de grâce, ou la tension sourde doucement entretenue explose en une fulgurance éclair – scène du baiser dans l’ascenseur).

Il y a un contraste entre la rudesse du contexte et la sophistication avec laquelle il est abordé par Winding Refn ; loin de l’effet  »droit à l’estomac » des Pusher, Drive n’est que pure overdose de style. Et justement, le cinéaste danois était en mesure d’humaniser son œuvre et ainsi de transcender le clivage opposant représentation du réel à produit fantasmé – cela impose aussi sa supériorité par rapport à d’autres maestro consacrés, mais il est dommage de garder ainsi jalousement pour soi tout un pan de ses talents.

Les attributs du film noir sont là et NWR les remanie avec style dans un cadre actuel. Mais tout cela manque de densité ; c’est trop creux, trop limpide. Même les accès de violence sont lapidaires et formels (comme si NWR s’appliquait à la façon d’un virtuose, pressé de se débarrasser d’une tâche stimulante, mais un peu envahissante). Et alors même que la violence se fait cartoonesque, le ton demeure nonchalant, l’espace éthéré. L’emploi de la si prodigieuse BO est similaire et lorsque de ternes séquences sont enrobées par Under your spell de Desire, le décalage entre l’emphase sonore et la penauderie dramatique est presque aberrant (un peu comme du Pretty Woman dans La Cité de la Peur, mais en hype et premier degré).

Le film ne gagne en consistance que pour des raisons de remplissage ; l’intrigue est de circonstance. C’est du Tarantino new look, probablement ; le fond occupe la forme, le parasite presque. Il y a une emprunte manifeste à chaque bouts de pellicule et pourtant Drive est dans la retenue permanente. Les personnages semblent absents du film, à tel point que les décors ne prennent pas vie ; curieux paradoxe entre cette morosité à l’intérieur de l’écran et l’ostentation permanente de la mise en scène.

Somme toute, Nicolas Winding Refn refait le coup de son premier essai hollywoodien, Inside Job. Beaucoup plus sec et abstrait, celui-là fut un fiasco total, un non-buzz absolu. Par rapport à cet objet quelque peu abscons, Drive va droit au but, sans charger sa trame de fioritures ; mais le but, celui des personnages, est bien léger ; quel est d’ailleurs le moteur du monde à l’oeuvre ? Y a-t-il d’ailleurs un monde, ou n’est-ce que vernis glacé ? Aux collectionneurs d’  »images définitives » et cartes postales glamours d’apprécier. Le tandem Inside Job/Drive est disposé à ce genre d’attitude cinévore et Drive en particulier et c’est là-dessus que le film est assez  »tarantinesque », ou qu’il peut être un substitut, un équivalent pour la génération des 2000s (celle qui a connu et qui abandonnera Tarantino). Déguisé en fantasme masculin presque régressif, Ryan Gosling est une incarnation typique de ce genre de démarch(ag)e ; regrettable alors que ce personnage charmant, sosie de veste du Nicolas Cage de Sailor & Lula, se livre si peu. Mais gare ; si Winding Refn passe pour voisin du bossu le plus célèbre des USA, partageant – sur Drive, mais l’avenir se dessine déjà dans cette mouvance – cette même culture du pastiche d’ambiances rétros, c’est sans accumuler gadgets et références, soit surtout pas ce recul cinéphile qui ressemblait tant à du désinvestissement (Inglourious Basterds en était la démonstration la plus cynique et achevée).

Possibilité à ne pas négliger : c’est un excellent film-trip. Et c’est plus qu’une vue de l’esprit. Après tout, Valhalla Rising était déjà un parfait stoner-movie à sa façon. Or les envolées mystiques de celui-là limitait considérablement son auditoire ; d’ailleurs, au-delà du plaisir qu’on pouvait y prendre, Le Guerrier Silencieux pouvait inquiéter quant à l’avenir de Winding Refn. Après avoir gagné du terrain avec Bronson, le danois se montrait peu conciliant (et le film a inspiré deux blocs radicaux chez ses spectateurs) ; à partir d’aujourd’hui, c’est un réalisateur très convoité, déjà impliqué sur trois projets importants. Pourvu qu’il ne devienne pas trop respectable, qu’il ne se mue pas en une espèce de nouveau Michael Mann, c’est-à-dire en un orfèvre aussi estimable que superficiel (personnages conventionnels et intrigues méthodiques noyés dans un océan de formalisme vertigineux). Car ou est passée la puissance des Pusher et la rage, la ferveur des monstres qui le hantait (Milo et les autres), ou est l’audace folle de Valhalla, ce voyage au bout d’un délire, d’une conscience éclatée (conscience qui manque ici, ou est réduire au strict minimum, juste exploitée en vue d’un climax anodin).

Qu’importe la manière dont Drive est vécu, Winding Refn s’en tire avec les honneurs en ne sacrifiant pas son goût de la démesure. En l’absence de critères de mesure pleinement tangibles, toutes les évaluations sont possibles. C’est donc au spectateur de se prêter au jeu, pour un produit qu’il peut maîtriser facilement et qui en même temps pourra le dérouter ou le frustrer pour des raisons d’humeur. En somme, Drive aura servi à donner des nouvelles de Winding Refn en appliquant une piqûre de rappel aux vieux clients (un morceau de bravoure de plus) et bluffant les nouveaux convertis. Bonne opération : c’est une faste promenade de santé qui se vend comme un diamant brut.

+ de Winding Refn 

Trilogie Pusher : opus 1, opus 2, opus 3 ; Valhalla Rising – le Guerrier Silencieux ; Bronson ; Inside Job/Fear X

Voter pour le film (ouvert à l’infini)

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6 Réponses to “DRIVE **”

  1. Voracinéphile janvier 2, 2012 à 22:09 #

    Ah ! Enfin quelqu’un qui ne hurle pas « Waow ! » dès qu’on dit la première syllabe du titre. Un très beau film techniquement bien emballé, je suis d’accord, mais qui manque considérablement de substance pour prétendre à concurrencer les Pushers. Impossible, une fois la trilogie vue, d’en retrouver la pêche dans Drive. On a juste des petits morceaux de bravoure, des sentiments qui tendent à rendre les personnages sympathique, mais c’est finalement peu de choses. Pour un film qui s’appelle Drive, la voiture est plus souvent garée que vrombissante, à l’image d’un script bi-polaire : une heure d’introduction et quarante minutes de tueries sanglantes. Sans s’attendre à un film d’action, un tel rythme m’a carrément frustré (après la première heure, heureusement qu’il y a enfin eu une couille dans le potage, ça devenait stressant cette attente). Après, c’est un bel objet et un polar plutôt sympathique (très fréquentable au vu d’une année qui ne s’est pas révélée forcément très enthousiasmante), mais difficile de le considérer comme une référence. Perso, je le range dans la même case que Les nuits rouges du bourreau de Jade.

  2. mymp janvier 3, 2012 à 18:49 #

    Content de te voir repartir sur de nouvelles (encore !) bases. Ton intro décrit bien ce qui se passe autour de NWR : alors qu’avec Valhalla rising, peu le connaissait encore (quand il ne s’est pas fait laminer avec ce film beaucoup plus difficile d’accès que Drive), sinon quelques geeks du cinéma, Drive a suscité une attente assez exceptionnelle, un buzz formidable. Un peu de justice finalement, maintenant il faudrait voir que NWR ne devienne pas le nouveau Tarantino… Quant à Drive en lui-même, c’est un éclatant exercice de style qui a ses limites, mais qui a tellement de gueule qu’il surplombe sans problème la masse ciné actuelle. Le film vieillira sans doute mal, mais pour l’instant il procure une joie cinématographique assez excitante.

    • zogarok janvier 3, 2012 à 21:00 #

      Eh oui, je suis un peu borderline niveau blogs, mais je crois que c’en est fini, puisque celui-là centralisera VRAIMENT les différents domaines abordés régulièrement. Et c’est encore largement plus riche qu’OverBlog, surtout esthétiquement. Donc c’est pour longtemps.
      Je vois qu’on a la même perception & les mêmes conclusions globalement. Sans doute qu’on est sévère « quand on aime », alors ça doit être ça, mon amour du cinéma de Winding Refn brouille mon jugement… Parce que oui, il surplombe la masse… mais il faut voir la masse… Dans mon top15, beaucoup aurait pu s’ajouter, que j’ai préféré esquiver au bout de 5min pour me concentrer sur ceux qui m’intéressaient (ou me  »ciblait », comme les Nuits Rouges ou, dans un sens, La Conquête ou Arrietty, I Saw the Devil). Je préfère définitivement fonctionner ainsi maintenant.
      Winding Refn reste un homme et un trop-plein de louanges peut conduire à toutes sortes d’excès, ou d’abandons, de laisser-aller. Peut-être qu’il sera le nouveau Tarantino ; ça me correspondra plus, perso, déjà, mais ce n’est pas ce que j’espère.

  3. fredastair janvier 3, 2012 à 22:13 #

    « Promenade de santé qui se vend comme un diamant brut » : jolie formule. Le cinéma de Winding Refn me passionne parce que c’est typiquement le genre de cinéastes dont « j’aimerais aimer » les films. Celui-là ne déroge pas à la règle, et ce malgré l’attente assez démente qu’il a générée, pour moi comme pour les autres.

    Tu regrettes qu’on ne sache rien des motivations du driver… Mais puisque le film se vit/se voit comme un exercice de style, il n’a que faire des données psychologiques a priori. Sauf que, pour atteindre à cette réussite, pour s’accomplir en bloc de cinéma pur, il lui manque encore un petit quelque chose : plus de sublimation, plus de grandeur (ou plus de boulot, tout simplement – j’ai bien aimé ta remarque sur les scènes de baston, effectivement expédiées). Du coup, faute de mieux, le film en devient clinquant et creux, fait le grand écart entre ses intentions et son résultat (autre très bonne remarque sur l’emphase de la musique face à la pauvreté des émotions).

    Pour résumer, nous sommes globalement d’accord sur ce film, et c’est une (bonne) surprise !

    • zogarok janvier 4, 2012 à 12:42 #

      Mais justement, pour profiter de l’exercice de style, il faut identifier quelque chose qui nous accroche ; comme si le psg principal était notre ambassadeur, ou notre projection – et que le cinéaste n’avait plus qu’à nous devancer.
      Je pense que c’est le cas pour beaucoup ; le driver a tout du fantasme masculin de base : puissant, silencieux, solitaire, magnétique, etc.
      Il est outrageusement stylé et franchement sympathique, mais pour ma part… rien de plus. Il n’y a pas de personnages que j’apprécie ici ; je n’aime pas beaucoup l’univers, les scènes du quotidien ne sont pas proches de moi, les personnages ne m’évoquent rien (alors que les personnages de Milo nous évoque forcément quelqu’un, quelque chose qu’on a connu, qu’on pourrait connaitre, qu’on a pu déduire ou imaginer chez certaines rencontres).
      Donc, magnifique album, mais c’est presque un sanctuaire & je reste étranger. C’est un peu comme visiter un magasin avec des produits clinquants, peut-être somptueux, mais fonctionnels, « asexués » en quelque sorte ; on a envie de tout saisir, mais on ne capte rien : il y a une marque et un slogan, il n’y a pas d’atmosphère.

      Donc, évidemment, c’est un film que j’aurais aimé aimer (aussi par principe perfectionniste) & peut-être que cette perspective me rend plus objectif et impartial.

      Une surprise !? C’est vrai maintenant que tu le dis, il y a sans doute plus de divergences radicales que de convergences. A vérifier quand même…

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  1. BILAN ANNEE 2011 « zogarok - janvier 8, 2012

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