EASTERN BOYS ****

7 Oct

4sur5  Jusqu’ici, Robin Campillo œuvrait surtout en tant qu’associé de Laurent Cantet, dont il a coécrit L’Emploi du temps, Vers le sud et Entre les murs. Eastern Boys est son second long-métrage, neuf ans après Les revenants, surtout connu grâce à la série de Canal + dont il est le modèle. Vers le sud évoquait le tourisme sexuel, avec Rampling, la bourgeoise irréprochable et ses vacances annuelles. Sens inverse dans Eastern Boys, la marchandise est importée.

Pour la transaction, la démarche reste individuelle naturellement : mais ici, le système est mis en branle à cette fin, la collectivité et ses institutions organisent le désordre d’où les bourgeois consuméristes et tolérants tirent le meilleur parti, car eux ne s’exposent pas, mais peuvent ajouter à leur vie rangée la décharge sensorielle bouclant le tout ! Attention, Eastern Boys n’est pas du tout une croisade ou un film moraliste. C’est un objet téméraire, doucereux sur la forme mais d’un cynisme démesuré.

Inconfortable idéologiquement parce qu’il ne se situe pas, Eastern Boys préfère apporter un point de vue complet et contrasté. Il ne nie pas l’attractivité de cette configuration amorale, il est même l’accomplissement cru et réaliste des fantaisies qu’elle permet. Il rend tous les acteurs responsables et coupables, puis aussi victimes, éventuellement par leur faute. Daniel (Olivier Rabourdin) est un personnage haïssable inspirant autant l’empathie que la condescendance, voir le dégoût.

Lors du premier chapitre (il y en a quatre), c’est-à-dire toute la première demi-heure, Daniel subit un viol intégral. Personne ne le touche, en revanche de jeunes barbares s’invitent chez lui, le pillent et accessoirement se moquent de lui, de ses possessions et ses affaires personnelles. Lui reste passif, impuissant, non seulement parce qu’il est seul contre tous mais parce qu’ils ont un argument béton : qu’il appelle la police et le Marek de 14 ans l’accusera de pédophilie. Daniel avait convoqué un autre Marek à la guerre du Nord, un ukrainien plus âgé.

Comme il est confiant dans ce système dont il profite, il l’avait invité chez lui. Et désormais il trinque. Pourtant cet éphèbe plus ou moins majeur lui était dévoué ! Et le voilà qui resurgit après cette séquence, pour lui proposer ses services. Il ne vient pas se faire pardonner, il vient pour allez au bout de son engagement. Commence une relation de client à fournisseur, se muant rapidement et sans surprise en amitié charnelle, silencieuse. Sans surprise est vite dit : Eastern Boys n’étonne jamais par ce qu’il présente, mais c’est un film où nous sommes toujours dans l’expectative.

Très intense, il réussit le tour de force d’être à la fois aux frontières du cinéma contemplatif et d’inspirer une tension radicale. Le sens des valeurs, les repères concernant les personnages, sont continuellement mis à l’épreuve. La plupart des protagonistes semblent ne pas réaliser la nature des situations auxquelles ils font face, voir qu’ils alimentent et leurs réactions tardives irritent au plus haut point. Toutefois le système dans lequel ils s’insèrent ne fait que renforcer leur irresponsabilité et leur inconscience générales.

Ce système est caractérisé avec clarté : immigration ouverte, soins de santé gratuits à des individus non-déclarés, travailleurs sociaux généreux qu’inconséquents, ressources humaines logées et protégées, mais laissées à elles-mêmes de la façon la plus aveugle qui soit. Pas d’intégration, mais la possibilité de développer sa mafia, ses mœurs pourries et ses lois malsaines. Eastern Boys met en exergue la bêtise mortifère et vicieuse de cet équilibre, où riches jouisseurs et bonnes âmes charitables se retrouvent. Ainsi voit-on Chelsea détourner le regard sur de graves troubles, se réveillant un peu lorsqu’un de ses petits camarades anémiés a été pris à parti.

Car les recrues peuvent détruire de leur côté, tant qu’elles n’injurient le brave encadrement leur donnant carte blanche. Si Chelsea reste impassible et repousse une action concrète autrement urgente (un jeune homme est en danger), c’est aussi qu’elle n’en a pas le droit – et que les droits de voyous pèsent plus que le respect de la maison qui les nourrit. Car ce système est sclérosé, fabriqué pour l’immobilisme, absurde : il faudrait joindre la préfecture pour se permettre d’ouvrir la porte compte tenu du danger probable ! Quelle violation ce serait sinon ! Cet espèce de flou entretenu est une aubaine pour tous genres de trafics d’êtres humains, parfait pour permettre l’exploitation de ces individus comme pour couvrir leurs comportements criminels.

Pour autant Eastern Boys ne va pas forcément heurter les soutiens ou participants concrets à ce système. Campillo autorise son odieux protagoniste à réparer la situation de Marek/Rouslan. Daniel s’y prend mal et tardivement, mais il obtient gain de cause et sa démarche profite à son protégé. Au spectateur de décider ou deviner ce qui se produira au-delà, en tout cas le film se referme sur une bonne opération. Tout le long du film, Campillo affiche Daniel comme un type sans émotions, sans grandes pulsions ni inspirations, presque un robot. Il lui accorde ce sursaut de conscience et finalement sa démarche positive. Mais ce n’est pas un rêve rose qui surgit.

Et ce sauvetage se fera au prix de tous les autres : c’est parce qu’il a développé cet attachement et cette culpabilité que Daniel agit, mais tous les deux sont bien superficiels. Il aime cette jolie potiche et la tient à sa place ; il a abusé et doit réparer. Daniel tente de transformer ses désirs égoïstes en sentiments bienveillants. Au début de ce processus, Daniel trouve fondamentalement en Rouslan son éphèbe à éduquer et ajouter au mobilier et aux loisirs. Par la suite il apprend que sa marchandise a connue la guerre, est orpheline. Mince alors, c’est qu’il a une vie, une existence ; c’est qu’on ne peut simplement le manipuler à ses fins parce qu’on y est officieusement autorisé ! Là seulement Daniel se transforme, mais il reste un infect poux ; et se prend pour un papa. Fini les enculeries Rouslan, ton papa va te pousser à trouver un vrai boulot et à quitter ce maudit gang !

N’est-ce pas un peu facile ? Peut-on vraiment virer de la sorte ; encore et toujours, cette impunité ! Soit, Campillo ne juge pas son personnage et nous laisse avec ce lourd cas sur les bras ; il le fait par déférence pour la vraisemblance, y sacrifiant une bonne part de beauté et peut-être, d’idéal de soi. Eastern Boys, film d’un bobo non complaisant avec son univers, ne cherchant pas un instant pour autant à se dédouaner. Si le spectateur veut rester planqué, il devra allez au bout de sa mauvaise foi ou de la mollesse de sa conscience. Eastern Boys est enfin une œuvre profondément individualiste, où le seul salut concerne une histoire individuelle, où le poids du collectif est mis à l’écart ou ses solutions montrées dans toute leur hypocrisie – dont les cavaliers seuls ne manquent pas de profiter.

Note globale 83

Page Allocine & IMDB  + Zoga sur SC

Suggestions… Another Day in Paradise + Welcome

 Voir l’index cinéma de Zogarok

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Une Réponse to “EASTERN BOYS ****”

  1. arielmonroe octobre 21, 2014 à 16:37 #

    Critique très violente pour un film ou je suis resté de marbre.

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