TETSUO ****

1 Fév

5sur5    C’est une expérience (totale) de cinéma total. Ses spectateurs en sortent invariablement abasourdis. Pour ceux qui se seront laissés bercer jusqu’au-bout, la séance s’achève sur une sensation de tournis lancinante teintée d’une douce euphorie, mais surtout de la perplexité la plus profonde. Et la plus stimulante qui soit pour tout cinéphage de l’extrême. Commençons par ce repère immuable ; quel est le pitsch ? Nous observons un homme s’ouvrir la jambe pour y incruster une tige filetée. Pris de panique devant les conséquences de son geste, il fuit et est percuté par un automobiliste. Bientôt, ce dernier voit une pointe de métal lui sortir de la joue. Poursuivi par un queer d’acier, il commence à se transformer en être mécanique.

L’idée de Tetsuo repose sur un grand thème du fantastique, la métamorphose. A la croisée du Videodrome de Lynch et de l’Eraserhead de Cronenberg (références ultimes du cinéma underground en particulier et du cinéma en général), Tetsuo est le grand film fétichiste que le mouvement cyberpunk attendait. Tsukamoto y met en scène l’acier prenant l’ascendant pour la chaire, pour constituer le corps de l’homme post-moderne. Si le principe d’une humanité broyée par la machine est parfaitement valide dans un Japon obsédé par l’industrialisation, Tsukamoto ne s’astreint pas à reproduire la rhétorique de base de la culture cyberpunk, sublimant ses thématiques en mêlant la sensualité à la technologie. Le cinéaste empiète sur la vie fantasmatique de son héros bureaucrate, laquelle nourrit sa nouvelle chaire en même temps que son poursuivant métallique, avatar d’un monde apocalyptique.

Il ne faut pas y voir une critique ou une condamnation de l’état du monde contemporain. Tetsuo n’est pas, contrairement au cinéma de Cronenberg, le lieu de toutes les névroses ; la mécanisation de l’Homme y est envisagée comme une libération, quoiqu’elle soit opérée dans la douleur et suscite les craintes de son sujet. Parfait film destroy, Tetsuo montre l’épanouissement d’un Homme par la destruction de Soi, comme si l’automutilation lui permettait d’accoucher de son identité, de se réapproprier le dessein de ses rêves.

Il y a une hargne profonde dans cet opéra SM survolté. Comme si après s’être infligé de multiples douleurs, après avoir passé un rite (accomplissant par là un pas décisif vers le futur), le Monde devenait accessible et prêt à subir les aspirations du Monstre. Dans Tetsuo, le héros flirte avec ses pulsions les plus sauvages et inadaptées pour en extraire une rage de vivre qu’à terme rien ne peut freiner. Shinya Tsukamoto met en scène une souffrance cosmique que rien ne vient nuancer ; l’organique artificiel est le fruit d’une fusion exaltante et exaltée. C’est un véritable épanouissement  »mécanique » : d’ailleurs, alors que le début est funèbre, la fin est euphorique.

Ainsi, le film ne rejoint pas l’idée  »d’aliénation » de l’homme par la technologie et la sur-industrialiste. Loin pour autant de tenir un discours quelconque, c’est néanmoins une oeuvre progressiste dans le sens ou elle accueille la modernité et la désirant tout en y projetant ses haines et ses impulsions. Tsukamoto confère à son personnage l’état de surhomme ; c’est un être au-delà du vivant et de l’inerte. Il est engendré au milieu d’un monde neurasthénique ; il n’y a pas de figurants dans Tetsuo, les rues sont vides, abandonnées aux transformation à l’oeuvre sans autre regard que celui du Monstre lui-même. De cette manière Tsukamoto exclut toute prise de distance avec l’action et le phénomène en marche. C’est toute la démarche du réalisateur, fonçant sans s’interroger. On ne se privera pas d’en déduire que le génie ne se calcule pas. Il dresse ainsi le culte de son hybride entre l’homme et la machine, paroxysme de  »la nouvelle chaire » prônée dans Videodrome (dont Tsukamoto revendique l’héritage). Tout cela concourt à faire de Tetsuo un film  »déviant » et avant-gardiste.

Pour autant, Tetsuo n’est pas un film mû par de longues réflexions conscientes ; c’est un film construit dans état de crise par un personnage, adepte des vieux films de monstres, s’inspirant vaguement des mangas et de ses souvenirs d’enfance, tirant de son propre rapport à la ville de Tokyo et de ses images mentales la matière de son art, raccordant celui-ci avec spontanéité et passion, pour donner un maelstrom d’images hallucinant et ultra-sensitif. Le cinéaste a fait confiance à ses visions et à son imaginaire. Tetsuo est quasiment le film d’un seul homme, puisqu’hormis ses deux acteurs et son compositeur, l’ensemble des collaborateurs de Tsukamoto ont fui le projet au fur et à mesure que celui-ci se concrétisait.

Issu de la publicité, Tsukamoto en garde des tics particulièrement opérants. Le montage de Tetsuo est ainsi un modèle de dynamisme ; les séquences sont très courtes, l’image se suffit et chaque symbole porte une étourdissante puissance suggestive et émotionnelle. La musique concrétise l’hors-normité de l’objet, avec une BO industrielle lugubre, quelquefois d’un lyrisme étrange. En dépit de la sensation, partagée unanimement, d’assister à un spectacle si abouti, le spectateur ne peut ignorer que les racines de Tetsuo sont cheaps par définition. Il faut savoir que les effets spéciaux sont réalisés à base de matériaux récupérés par le cinéaste lui-même dans des décharges de la capitale nippone. Mais cet homme est parvenu à compenser son absence de moyens par une utilisation astucieuse du 16mm, appropriée à cet enfer mécanique torturé qu’une caméra haut-de-gamme aurait sans doute  »rationnalisé ».

Si Tetsuo a failli mener son auteur à la ruine (lequel était prêt à en brûler l’unique pellicule), une fois cet OCNI présenté au festival du film fantastique de Tokyo et à Rome, Tsukamoto va attirer les éloges des plus grands maîtres du bizarre, en tête Jodorowsky et Clive Barker. Cette folie ininterrompue, cette logorhée visuelle épileptique, ces soixante-sept minutes d’expérimental emphatique ou toutes les mutations sont permises, à la façon d’un cauchemar insensé, conduisent même les plus grands routiers du cinéma au vertige. Tetsuo est un film révolutionnaire demeurant une anomalie génétique du 7e Art, un produit balayant toutes les conventions esthétiques et narratives. Il y a certes un scénario  »fil rouge » identifiable, mais il n’est que le prétexte d’une somme de dérives incontrolâbles bafouant à chaque seconde toutes notions de vraisemblables. C’est l’un des rares moments de cinéma épousant la forme d’un cauchemar et offrant au spectateur une échappée du réel sans commune mesure.

Rêvons un peu en imaginant que Tetsuo aurait pu ouvrir la voie à un cinéma néo-expressionniste ; tant pis, tant mieux, Tetsuo reste et restera probablement sans concurrent. Parions néanmoins que le très vulgaire mais assez ébouriffant Vibroboy de Jan Kounen n’était pas innocent (notez qu’il faut voir ce court-métrage avant Tetsuo pour pouvoir le juger sans être tenté par une ironie acide) ; tant qu’au Pi d’Aronofsky, film-clé de la culture geek au sens pur du terme, l’influence est revendiquée. Et laissons Tarantino rêver de s’approprier le mythe ; qui oserait croire que le cinéaste-cinéphile de référence puisse se mesurer à un génie hors de toutes normes, alors que Tarantino ne sait faire qu’une chose (et parfois brillamment) : travailler les formes des normes déjà éprouvées.

Deux décennies plus tard, cette pierre angulaire du cinéma underground ne perd rien de sa puissance puisqu’on tient là un objet ne ressemblant, fondamentalement, qu’à lui-même (malgré les connexions plus ou moins évidentes avec les must have see évoqués). L’expérience est si forte, si inédite, tellement au-delà de tout ce qu’on a pu découvrir jusque-là, qu’elle appelle de nouvelles visions rapides, ou qu’on la maudit à jamais. Chacun retiendra au moins un tourbillon de violence, de cris, de morceaux de rêves démoniaques dans leur aptitudes à générer la fascination.

Plébiscite international auprès d’un public restreint mais hystérique au-delà du raisonnable (caractéristique même du  »culte »), Tetsuo permettra à Tsukamoto d’exercer son art avec désormais l’appui des producteurs, même pour ses projets les plus personnels ou audacieux. Il signera deux suite à son oeuvre phare ; les deux premiers opus de la saga Tetstuo sont en outre considérés comme une fraction de sa trilogie Tokyoite, avec Tokyo Fist.

Note globale 96

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