EVOLUTION (2016) ***

23 Déc

3sur5  Lucile Hadzihalilovic est une réalisatrice se produisant rarement. En vingt ans elle a laissé La Bouche de Pierre et Innocence, puis quelques courts et livraisons de second ordre. Productrice et monteuse de Carne et Seul contre tous (une descente illuminée par un monologue nauséeux), elle est devenue la collaboratrice à temps plein de Gaspar Noé via leur société Les Cinémas de la zone. En 2015 elle tourne aux îles Canaries le film Évolution, nageant entre l’épouvante, la science-fiction et le body horror.

C’est un cas remarquable de film hermétique et crypté, quoiqu’il se laisse découvrir à terme. Le ‘comment’ est accessible, le ‘pourquoi’ restera en suspens. La mise en scène joue sur une sorte de claustrophobie insulaire ; le ciel ouvert semble faux, le village a des airs de station balnéaire transformée en colonie d’avant-garde. Cette micro-société est le théâtre d’un constructivisme radical. Elle a ses charmes ésotériques, repoussants et sinistres, mais avant tout elle matraque les perceptions avec son organisation. Ses résidus de scientisme déluré et son fanatisme inédit n’ont pas aidés à dresser une civilisation des hauteurs, mais ont su interrompre la tyrannie de la Nature.

Au programme : négation de la mort et de la biologie élémentaire, mise hors-champ sinon oubli total de toutes les formations et les cultures qui ont pu l’accompagner, telles que la famille, le domaine des arts et de la philosophie. Évolution donne une fenêtre sur un monde alternatif, imagine un futur avec une tentative réussie de nouvelle espèce : pas tout à fait inhumaine, mais post-humaine, avec la jeunesse exclusivement mâle comme chair ‘à production’ (non plus à canon, il n’y a pas d’altérités à intimider en interne et à dégommer dans l’horizon). Le contexte et les rituels étranges renvoient à l’imaginaire lovecraftien et précisément à tout ce qu’a entraîné son Innsmouth, exprimé via le Dagon de Stuart Gordon par exemple ; la proximité avec l’italien Dark Waters, bobine assez confidentielle, est éclatante.

De manière plus indirecte, Évolution donne l’impression de voir Eraserhead approprié par une femme. Certains amateurs de ce genre de fantaisies se rappelleront L’Île du Docteur Moreau, Alien pour des éléments physiques précis ou encore Les révoltés de l’an 2000 (‘suite’ sale de Sa Majesté des mouches). Ces références sont globalement fondues dans un magma, décelables par les cinéphiles avec une mémoire commune à celle de la réalisatrice. Ce terreau explique l’originalité paradoxale d’Évolution, sur un continuum entre représentations excentriques pré-existantes et formulations à part. La limite du film c’est de rester quasi mutique comme ses personnages ; la réalisation, tout sauf plate, est cependant non-interventionniste face à ‘ça’.

Le film n’invite pas à une exploration. Il capture par touches, dans un espace apparemment clôt mais plein de trous. Des tableaux forts se développent dans un climat anxieux mais léthargique. Les prises de vue sont sournoises. Le décalage instinctivement ressenti par les enfants est peu mis en valeur, mais connecte à celui du spectateur, qui a une place de grand frère invisible et démuni. Si cette visite éthérée et corsetée plaît, c’est un cauchemar délicieux, parce qu’on ne s’y sent qu’à moitié. Comme la séance est courte et le développement clair en fin de compte, l’aridité, les arrangements excessifs, le manque d’approfondissement, deviennent des gênes mineures.

Évolution peut être une révélation pour des jeunes cinéphiles se lançant hors des sentiers rebattus ; ou pour de vieux éclairés qui auront le bonheur de retrouver quelque chose de radical et maîtrisé. Il laisse cependant peu de prises au spectateur, aucune attache franche vu ses personnages quasi nuls (comme le réclame leur fonction, sinon leur raison d’être). De plus l’approfondissement n’est pas son fort, le scénario peut laisser frustré. En revanche Évolution sera à retenir pour son habillage (photo de Manu Dacosse), ses détails d’atmosphère, ses déformations aquatiques (manifestes dès l’apparition des femmes avec leurs faces de clones).

Note globale 69

Page Allocine & IMDB  + Zoga sur SC

Suggestions… Le Continent des Hommes-poissons + Under the Skin + Goodnight Mommy

Scénario/Écriture (2), Casting/Personnages (2), Dialogues (2), Son/Musique-BO (3), Esthétique/Mise en scène (4), Visuel/Photo-technique (4), Originalité (3), Ambition (4), Audace (3), Discours/Morale (-), Intensité/Implication (2), Pertinence/Cohérence (3)

Voir l’index cinéma de Zogarok

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