BOYS DON’T CRY ****

21 Fév

4sur5 Au début des 90’s, Teena Brandon se mue en Brandon Teena. Au coeur de l’Amérique white trash, son allure décalée séduit les filles et lui vaut de se faire chambrer par ses complices virils. Le film est adapté d’un faits divers sordide et écoeurant. Le schéma est presque académique, la réalisatrice retraçant méticuleusement une descente aux Enfers avec un certain détachement tout en adoptant le point de vue naif du héros. Elle opte pour un récit linéaire et colle à la réalité, plongeant le spectateur dans un contexte de misère social et de moeurs primaires, ou la répression paraît devoir s’imposer comme une fatalité.

Il y a comme une auto-censure des pulsions et de l’identité, en tout cas une restriction de la part de Brandon. Ainsi il reste au milieu des ploucs offensifs et intolérants, comme s’il valait mieux continuer à vivre dans l’obscurité, comme si s’approprier la liberté était un affront trop fort et que, de toute façon, il n’y ait pas le droit.

Cette réalité paradoxale met en lumières les limites, non pas des voeux, mais de la capacité de Brandon à intégrer lui-même sa nouvelle peau. Il partage cette mentalité du repli, ce conservatisme dans la peau et se complait dans cet univers autarcique et désaffecté, sans surprises et aux piètres distractions. C’est cet attachement qui fera échouer les rêves de Brandon et de Lana ; la morale est un poison insidieux qui coupe vos élans les plus salutaires.

Tiraillé entre ses désirs et sa réalité, Brandon, qui se travesti intégralement, se dote des attributs masculins, refuse d’assimiler ce qu’il est vraiment, se réfugiant tour à tour derrière le terme d’  »hermaphrodite » ou le diagnostic  »crise d’identité sexuelle ». Mais ce sont ses seules ressources, et il n’a pas les moyens ni même l’idée de se considérer en tant qu’être singulier, fait d’expériences et d’aspirations.

 

Dans cette Amérique profonde et hermétique ou n’existent que l’usine, les bars et la cuite du soir au coin du feu, dès lors que les lignes bougent, la plèbe panique. Elle fera tout pour liquider ou absorber des corps étrangers (jusqu’à Lana, longtemps dans le déni de la condition de Brandon). Elle n’hésitera pas à tenter d’annexer ce corps, de le rendre à la morale et de le ramener à une norme connue donc approuvée.

Il ne fait pas bon être différent, surtout à Plouc City. Parce que le summum du glauque, c’est lorsque vous n’avez aucun recours à portée. Soit quand la civilisation a désertée et que ne reste que l’humanité la plus embryonnaire. Boys don’t cry fait ressentir l’horreur, la vraie, la plus profonde. L’horreur, ce n’est pas tant de lutter pour exister sous la forme désirée, mais de devoir faire face à une masse conformiste et des institutions figées incapables de mesurer la souffrance et la légitimité de votre situation.

La performance physiologique d’Hilary Swank contribue à porter très haut le film ; son immersion dans ce corps de garçon est spectaculaire et lumineuse. C’est le seul repère globalement positif de cette chronique radicale, belle et tragique, vomissant la haine ordinaire des Hommes et leur rejet violent de ce qu’ils ne comprennent pas.

Bien que l’oeuvre exalte la singularité première d’une population marginale, Kimberly Peirce ne cherche jamais à constituer Boys don’t Cry en film-étendard ou militant. Son film ignore l’idée même de communautarisme LGBT et s’il porte un combat, c’est la volonté d’instaurer le droit d’exister aux victimes de l’intolérance et aux individus à contre-courant du modèle hétéro ou homo lambda. Mais elle a fabriqué un incitatif en faveur de l’application effective de nos rêves ; à trop les garder pour soi, ils ne se produisent jamais, se laissent simplement deviner. Parce que c’est une part de nous-même qui déborde, ils attirent le mépris et la violence des sauvages. Nous voilà prévenus. 

 

Note globale : 84

 

Film USA de Kimberly Peirce - Avec Hilary Swank
Notoriété>37.000 sur IMDB ; 1.400 sur allocine
Votespublic>76 sur IMDB ; 86 sur Metacritic (USA) ; 74 sur Allocine (France) ; 79 surRottentomatoes
Critiques presse>86 sur Metacritic (USA) ; 68 sur Allociné (France)
Moyenne globale =  77 

11 Réponses to “BOYS DON’T CRY ****”

  1. tangokoni février 21, 2012 à 20:44 #

    J’ai trouvé ce film puissant dans la dénonciation de l’intolérance, comme tu le cites. Il me rappelle Monster, même tendance, histoire aussi belle, et révoltante; deux magnifiques histoires d’amour.

    • zogarok février 22, 2012 à 11:26 #

      Pas vu Monster -mais « listé »- ; bienvenue ici Tangokini !

  2. Voracinéphile février 21, 2012 à 21:57 #

    Il me semble que j’avais déjà lu cette chronique autre part sur un de tes précédents blogs (mais je n’arrive pas à la retrouver… Etrange…). Très bon film en tout cas qui en effet évite de militer, préférant s’attacher uniquement à son protagoniste en décalage avec les habituelles figures masculines des environs. Et le film arrive particulièrement bien à se démarquer des drames homosexuels classiques en jouant à fond cette carte du changement d’identité. Trop rare pour qu’on s’en prive, ce genre de comportement étant souvent exploité sous l’angle du twist dans des thrillers et autres polars (à tout hasard, on citera Slice, La 6ème victime, ou dans le genre barré Terror firmer).

    • zogarok février 22, 2012 à 11:33 #

      Probablement sur les « critiques » allociné, dont j’ai mis le lien dans l’ « Espace Zogarokéen ». Beaucoup de chroniques ont été écrites il y a longtemps, donc il y a un décalage – celui qui fouilles un peu connaîtra beaucoup de publications en « avant-première ». Mais cette situation me va ; et puis Zogarok n’est plus exclusivement (mais essentiellement) cinéphile.

      Oui, ce n’est pas « Maurice » par exemple ; sinon, je n’ai vu aucun des films que tu évoques.

  3. Voracinéphile février 22, 2012 à 20:48 #

    Ah, tout s’explique pour cette impression de déjà vu (ce n’est donc pas un bug informatique).
    Tiens, pas vu Maurice, je vais me renseigner à son sujet. Sinon, Slice et La 6ème victime sont des films asiatiques assez récents et particulièrement violents qui illustrent bien ce concept de l’individu clef qui change d’identité sexuelle, et où la révélation est sensée être un twist (mais ce spoiler ne gâche pas vraiment le spectacle, ces films restent intéressants à voir malgré ce détail). Je fais bien la distinction avec les drames homosexuels plus « classiques » (comme l’excellent Monster ou Heavenly Creatures) puisque ces films restent avant tout des polars.
    Quant au cas de Terror Firmer, c’est mon Troma préféré, excessif comme d’habitude, qui a un vrai coup de génie en faisant de son meurtrier un hermaphrodite particulièrement trash (pour le coup, c’est plus glauque que Massacre à la Tronçonneuse), parfaite combinaison (ici physique) d’un bordel identitaire sexuel (mais bon, après, c’est un Troma, donc ça reste pour les cinéphiles avertis et vaccinés au Toxic Avenger).

  4. tangokoniTangokoni février 22, 2012 à 22:25 #

    @ Zogarok

    Je ne pense pas que tu sois déçu en voyant Monster;
    Sinon, merci pour ton acceuil.

  5. Tangokoni février 22, 2012 à 22:26 #

    Oups sorry doublon de tangokoni

  6. Chonchon février 28, 2012 à 11:17 #

    Dire que je n’ai toujours pas vu ce film. Et ton billet me donne encore plus envie…

  7. Le cabinet des rugosités avril 22, 2012 à 17:47 #

    Bonjour,
    c’est clair ce film est étouffant tellement il est bien fait. L’oppression se fait crescendo même si j’avoue j’ai presque crue que ça se passerait bien à un moment.Le bras de fer contre l’intolérance, la différence etc….est compliqué.
    A voté ;))

    • zogarok avril 22, 2012 à 21:35 #

      Bonjour, je vois que les élections amènent des nouveaux ici !

      J’ai aussi cru à une issue positive, en tout cas j’ai voulu y croire. Mais quelque chose se brise bien avant la fin, d’ailleurs le meurtre est presque « provoqué » par, non pas le manque de combativité, mais l’incapacité du héros à fuir. Éternelle peur de la liberté.

      • Le caninet des rugosités avril 23, 2012 à 09:32 #

        Oui c’est en ça qu’il est oppressant ;))
        Il nous renvoi aussi à nos propre peurs,voir notre lâcheté parfois.

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