ADIEU AU LANGAGE *

7 Déc

adieu au langage

2sur5  Bien sûr avec ce synopsis halluciné (un couple, leur chien, celui-ci trouve la parole) on s’attend à un OCNI bien troussé, au minimum de la trempe d’un Otesanek ou d’un Ricky. Mais c’est bien plus singulier et WTF que ça. Adieu au langage c’est le caca guère délicieux de l’homme qui s’en va. Il quitte le monde et largue tout ; il renonce ; à quoi bon le sérieux, l’intelligence, à quoi bon être, vouloir, et puis pourquoi seulement faire. Mais il fait quand même car il est otage de la vie, encore un temps – d’ailleurs qui oserait l’arrêter, le meurtre n’est pas une option valide dans cette société, même pas pour régler le chômage.

La performance se caractérise par un montage hystérique, où Godard lance des saynètes pour les couper aussitôt ou en pleine montée. Certains usages de Film Socialisme sont ré-employés (le rapport aux cartons) et exacerbés, poussés à un point dément au sens premier. Godard joue plus que jamais avec le son. Tout le film ressemble au délire empoissonné d’un amateur averti et bidouilleur fou. Des bouts d’incantations mystères ou métaphysiques, des demi calembours, partagent la place avec des phrases voir parfois d’assez longues monologues intéressants, glissant des idées importantes. Les citations d’auteurs (Artaud surtout) abondent, toujours plus, pour accompagner le collage de rushes gâteuses.

Une façon policée et appropriée de contempler Adieu au langage serait de le regarder comme un vieux se chiant dessus et agonisant dans ses déjections, tout en gueulant les bribes de sa mémoire et de son intelligence ; les dernières giclées de son élan vital en pleine extinction. Les gens sur-analysant cette merde au sens parfois tout à fait littéral sont donc doublement dans le vice : d’abord ils adoubent la laideur et la dégradation, ensuite ils pratiquent l’intellectualisme dégénéré au sens objectif. La haine des intellectuels et le refus du sabotage de l’esprit humain se retrouvent dans le même camp, nargués par ce film impudent.

Il fait également la pute pour les stricts branleurs, tout en montrant ouvertement que les efforts de l’esprit et du mental sont des flatulences impuissantes, face à toutes les vérités que l’on voudra et à la condition d’être vivant. Or des gens applaudissent un mourant en train de les informer sur son état et les incitant, non pas à se détourner, mais à se réveiller. Et eux ne font que savourer l’audace qu’ils supposent ou décrètent abondante d’intelligence, alors qu’au contraire Godard vient littéralement de chier sur l’écran en décrétant que l’intelligence telle que nous la concevons, l’intelligence propre aux hommes, est une fadaise, un mirage.

On ne s’ennuie pas du tout devant Adieu au langage, car pendant soixante-neuf minutes le foutage de gueule et la mongolerie atteignent un stade olympique. C’est souvent hilarant et en un sens subjuguant. Film Socialisme, le précédent long-métrage de Godard, amorçait cette virée vers le carnaval de mort épuisé et son style aberrant avait déjà déconcerté et était tenu pour certains, à juste titre, comme une pure arnaque. Mais cet espèce de montage sordide était une bagatelle par rapport à Adieu au langage. Celui-ci exprime peu de nouvelles idées ou références, mais marque par son engagement formel, sa vigueur trollistique stratosphérique.

Film Socialisme était pesant et minable, tout en étant traversé d’affirmations et slogans sachant interpeller ; Adieu au langage est un monstre obèse et dégueulasse, il abandonne la logique ou même un début d’esquisse, au mieux il la prend en considération pour lui faire la nique dans un grand opéra dirigé par un trisomique malade et heureux. Pierrot le fou était une connerie sidérante, mais ce n’était qu’une bullshit vaniteuse ; ce film-là est ouvertement et de A à Z une insulte à la raison, au cinéma, au spectateur et plus encore à tous les efforts de l’Humanité pour se comprendre et agir sur elle-même. Le chien est le héros du film.

L’Homme à côté de la plaque à cause de sa conscience, c’est une vraie idée. Des instincts les plus chiqués et pédants en free-style, où le pourrissement l’emporte sur le maniérisme, viendra l’illumination et la délivrance ? En recevant le Prix du Jury à Cannes, Adieu au langage se consacre comme sodomie métaphorique de grande ampleur, bien que soutenue par un gode foireux (et d’autant plus pour cette raison!). Il serait temps de retourner vers Bunuel et sa complaisance assassine quant à la bourgeoisie en fin de carrière, en confrontant à nouveau Le Fantôme de la Liberté ou même Le charme discret. Il faudra aussi penser à revaloriser Costes et ses travaux ‘cheap’ et underground depuis près de vingt ans.

Note globale 38

Page Allocine & IMDB  + Zoga sur SC

Suggestions…   Where the dead go to die + I love Snuff

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Godard sur Zogarok >> Adieu au langage (2014) + Film Socialisme (2010) + Pierrot le fou (1965) + Alphaville (1965) + Le Mépris (1963) + A bout de souffle (1960)

 Voir l’index cinéma de Zogarok

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2 Réponses to “ADIEU AU LANGAGE *”

  1. Moonrise décembre 7, 2014 à 03:40 #

    Ce film m’a laissée perplexe. (normal ?…)
    Ayant déjà lu/étudié de choses très obscures, j’essaie de raccrocher ça à une démarche cohérente. Et elle y est sans doute. Tu la décris d’ailleurs : montrer que tout est mort, tout est caca, le langage (y compris cinématographique) est vain, l’humanité est nulle. Finalement le propos peut rappeler certaines pièces du théâtre de l’absurde, qui peut partir de constat similaires et en jouer.

    Mais là. Autant il se trouve que j’apprécie le théâtre de l’absurde, autant je trouve qu’il y a dans ce film une audace certaine, des choses potentiellement intéressantes dans la façon dont c’est réalisé, autant ce film m’a paru ridicule, poussif et plat. Ça fait tellement amateur. Par exemple on a l’impression que Godard a recyclé des images de son chien (parce que c’est bien son chien, ouais) prises au hasard, filmées pendant ses vacances. Les acteurs sont eux aussi inexpressifs, comme des pantins (est-ce que ce sont des acteurs ?).

    J’ai l’impression que l’intérêt du film repose en grande partie dans le fait que ce soit une expérimentation. Mais ça me paraît trop wtf (Godard en fait des tonnes) et vide, même pour un film dont la dégénérescence humaine serait le sujet. Ça sonne creux.
    En tout cas j’aurais beaucoup de mal à noter ça.

    • zogarok décembre 7, 2014 à 16:31 #

      J’ai trouvée une interview intéressante de Godard à l’époque de Film Socialisme, son précédent long (tourné en 2008, sorti en 2010). Je ne m’intéresse jamais à ce genre de choses d’habitude, signe que ces deux dernières œuvres de Godard ont quand même un intérêt.

      D’où vient cette idée de croisière en Méditerranée ? D’Homère ?

      Au début je pensais à une autre histoire qui se passerait en Serbie mais ça n’allait pas. Alors j’ai eu l’idée d’une famille dans un garage, la famille Martin. Mais ça ne tenait pas sur un long métrage, parce que sinon les gens seraient devenus des personnages et ce qu’il s’y passe serait devenu un récit. L’histoire d’une mère et de ses enfants, un film comme on peut en faire en France, avec des dialogues, des états d’âme.

      Justement, les membres de cette famille ressemblent presque aux personnages d’une fiction ordinaire. Ça n’était pas arrivé à votre cinéma depuis très longtemps…

      Oui, peut-être… Pas tout à fait quand même. Les scènes s’interrompent avant qu’ils ne deviennent des personnages. Ce sont plutôt des statues. Des statues qui parlent. Si on parle de statues, on se dit “ça vient d’autrefois”. Et si on dit “autrefois”, alors on part en voyage, on s’embarque sur la Méditerranée. D’où la croisière. J’avais lu un livre de Léon Daudet, le polémiste du début du siècle, qui s’appelait Le Voyage de Shakespeare. On y suivait le trajet en bateau sur la Méditerranée du jeune Shakespeare, qui n’avait rien encore écrit. Tout ça vient petit à petit.

      Comment procédez-vous pour agencer tout ça ?

      Il n’y a pas de règles. Ça tient de la poésie, ou de la peinture, ou des mathématiques. De la géométrie à l’ancienne surtout. L’envie de composer des figures, de mettre un cercle autour d’un carré, de tracer une tangente. C’est de la géométrie élémentaire. Si c’est élémentaire, il y a des éléments. Alors je montre la mer… Voilà, ce n’est pas vraiment descriptible, ce sont des associations. Et si on dit association, on peut dire socialisme. Si on dit socialisme, on peut parler de politique.

      Par exemple de la loi Hadopi, de la question du téléchargement pénalisé, de la propriété des images…

      Je suis contre Hadopi, bien sûr. Il n’y a pas de propriété intellectuelle. Je suis contre l’héritage, par exemple. Que les enfants d’un artiste puissent bénéficier des droits de l’oeuvre de leurs parents, pourquoi pas jusqu’à leur majorité… Mais après, je ne trouve pas ça évident que les enfants de Ravel touchent des droits sur le Boléro…

      Vous ne réclamez aucun droit à des artistes qui prélèvent des images de vos films ?

      Bien sûr que non. D’ailleurs, des gens le font, mettent ça sur internet et en général c’est pas très bon… Mais je n’ai pas le sentiment qu’ils me prennent quelque chose. Moi je n’ai pas internet. Anne-Marie (Miéville, sa compagne et cinéaste – ndlr) l’utilise. Mais dans mon film, il y a des images qui viennent d’internet, comme ces images de deux chats ensemble.

      Pour vous, il n’y a pas de différence de statut entre ces images anonymes de chats qui circulent sur internet et le plan des Cheyennes de John Ford que vous utilisez aussi dans Film Socialisme ?

      Statutairement, je ne vois pas pourquoi je ferais une différence. Si je devais plaider légalement contre les accusations de pillage d’images dans mes films, j’engagerais deux avocats avec deux systèmes différents. L’un défendrait le droit de citation, qui n’existe quasiment pas en cinéma. En littérature, on peut citer largement. Dans le Miller (Vie et débauche, voyage dans l’oeuvre de Henry Miller – ndlr) de Norman Mailer, il y a 80 % de Henry Miller et 20 % de Norman Mailer. En sciences, aucun scientifique ne paie des droits pour utiliser une formule établie par un confrère. Ça, c’est la citation et le cinéma ne l’autorise pas. J’ai lu le livre de Marie Darrieussecq, Rapport de police, et je le trouve très bien parce qu’elle fait un historique de cette question. Le droit d’auteur, vraiment c’est pas possible. Un auteur n’a aucun droit. Je n’ai aucun droit. Je n’ai que des devoirs. Et puis dans mon film, il y a un autre type d’emprunts, pas des citations mais simplement des extraits. Comme une piqûre lorsqu’on prend un échantillon de sang pour l’analyser. Ça serait la plaidoirie de mon second avocat. Il défendrait par exemple l’usage que je fais des plans des trapézistes issus des Plages d’Agnès. Ce plan n’est pas une citation, je ne cite pas le film d’Agnès Varda : je bénéficie de son travail. C’est un extrait que je prends, que j’incorpore ailleurs pour qu’il prenne un autre sens, en l’occurrence symboliser la paix entre Israël et Palestine. Ce plan, je ne l’ai pas payé. Mais si Agnès me demandait de l’argent, j’estime qu’on pourrait la payer au juste prix. C’est-à- dire en rapport avec l’économie du film, le nombre de spectateurs qu’il touche…

      http://blogs.lesinrocks.com/cannes2010/2010/05/18/le-droit-dauteur-un-auteur-na-que-des-devoirs-jean-luc-godard/

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