Tag Archives: Espionnage (genre)

GEMINI MAN **

11 Oct

3sur5 Quand on voit le film en 2D, on devine les moments les plus spécialement taillés pour la 3D et relève facilement les qualités et l’ampleur de la mise en scène. Quand on vient à la 3D+ (ou 3D 4k avec 60 images/secondes pour les cyclopes et 120 pour les autres au lieu des 24 traditionnelles) on profite pleinement du spectacle et constate les limites de ses performances et de sa vocation. Les profondeurs de champ sont déjà saillantes en 2D, même si rien n’est immédiatement révolutionnaire ; en 3D on est partagés entre les vertus de cette mise en relief et ses défauts à la prégnance parfois violente (le premier face-à-face dans les rues et bâtiments colorés de Carthagène (la colombienne) n’est finalement pas beaucoup plus impressionnant en version améliorée). Le malaise principal concerne cette impression régulière de superposition du premier plan. Lorsqu’il ne s’agit que d’éléments secondaires instaurant une distance ou pour des plans très larges, cela devient presque gênant : au commissariat, les branches à droite semblent posées gratuitement, l’aspect est celui d’un cadre mortellement kitschouille. En revanche, quand un décors semble nous abriter ou un objet ou un personnage se braquer vers l’intérieur de l’écran, l’effet est séduisant (avec le sniper, sous un préau ou derrière des colonnes). On est davantage exposé à la vallée de la douleur oculaire qu’à celle de l’étrange, néanmoins l’immersion est ambiguë car trop consciente, manifestement artificielle. Pour les spectateurs étrangers un détail habituellement lourdingue ou sans incidence selon les personnes devient dans l’absolu embarrassant : les sous-titres. Dans le contexte leur présence devient presque ironique par rapport aux ambitions de ‘fusion’ du spectateur avec la pseudo-réalité du film. Ils gagneraient à être placés plus bas, voire supprimés – comme les enjeux philosophiques sont aussi écrasants que superficiellement traités, comme nous sommes face à du cinéma pop-corn (relevé), ça ne sacrifiera rien d’important.

Les jeux avec les perspectives restent fructueux, notamment à Budapest, au balcon ou dans les catacombes. La 3D est du meilleur effet dans les espaces surchargés, dans certains plans rapprochés. Les vues d’en haut (moins celles d’en bas) sont les plus immersives et crédibles. Pour certains détails laconiques la 3D apporte des améliorations mitigées : la visée infrarouge est un gadget bienvenue mais pas renversant, le passage du train au début donne un rendu presque plat en 3D alors qu’en 2D on a le droit à une image cassée nous indiquant d’emblée qu’on a acheté le mauvais ticket. Les bagarres et fusillades sont excellentes en version traditionnelle, où on peut déjà apprécier la clarté des poursuites, les dizaines de secondes sans coupures (et sans tâches). Le flou de mouvements est déjà résiduel. Mais en 3d, les éléments en pleine course semblent curieusement statiques dans leur déplacement. En offrant une netteté inaccessible aux humains 1.0 correctement démoulés, le film devient paradoxalement moins spectaculaire et plus appréciable pour un amateur de mécaniques attentif aux détails. L’objectivité absolue a moins d’impact émotionnel ou sensoriel que l’objectivité humaine. Quand un véhicule vous arrive dessus et qu’on a supprimé les effets de mouvement, vous goûtez au charme de la bizarrerie plus qu’à la vraisemblance ; peut-être vous anticipez-vous en tant que cyborg, en tout cas la sensation est décalée de votre corps d’humain. Au détail, il y a quand même cette imitation ou cette espèce de presbytie naturelle qui n’est pas gommée – lorsque la fille arrachée au sommeil tend son flingue trop près de notre nez, que Will Smith garde longtemps suspendu le sien, mais aussi quand un personnage se penche sur un téléphone ou quand les éclats du miroirs nous reviennent après le lancer de grenade – les extrémités proches sont relativement floues. Difficile de savoir s’il s’agit d’imperfections ou d’ajustements pour tempérer l’inconfort de la pseudo-perfection. Curieusement les jeux avec les animations entre nous et l’écran (des bulles lors de la noyade, ou des petits insectes) sont rares, peut-être car les concepteurs craignaient que les spectateurs se laissent absorber par trop de diversions réalistes au lieu de profiter des sensations fortes.

Ang Lee s’est focalisé sur la technique mais pour relever le pari du divertissement. Il échoue sans doute à lui faire atteindre un niveau remarquablement supérieur mais ouvre une brèche convaincante. Et en attendant il fait voyager, un peu à la façon des James Bond trois ou quatre décennies auparavant, où les grosses ficelles étaient une niaiserie nécessaire pour justifier le vol d’un continent à l’autre en moins de deux heures. Bien sûr pour l’occasion on exploite un programme ramolli sur le papier, avec des éléments ringards : l’acolyte sympa issu de la diversité (un chinois à la présence particulièrement médiocre), la coéquipière avec laquelle on ne sait trop s’il fricote et qui pourrait être la première à le tirer de certaines ornières. Le positif avec ce scénario trivial (d’un projet écrit en 1997 qui a failli déboucher avec Eastwood en 2012) : c’est sans bavures ni fioritures, même concernant les rares gags – le film est riche en sous-entendus épais, mais sobre sinon (le sidekick n’en fait pas des tonnes, la fille n’est pas sexualisée à outrance – on y perd peut-être en charmes grossiers). Une chose amusante, c’est que la guerre froide, désuète au moment où le projet est né, est redevenue actuelle et crédible. Lors des entretiens entre sommités de la sécurité intérieure, madame raison & modération défend le principe que les USA doivent liquider leurs brebis galeuses à l’étranger, tandis que monsieur progrès & efficacité trouve naturel de faire porter le chapeau à la Russie. Ces déclarations sont compensées plus tard dans les bains hongrois où un russe se moque de la sensiblerie des agents secrets américains surpris par la rouerie de leur gouvernement alors que chez lui c’est la norme évidente.

Même au minimum de vigilance on perçoit des trucs bêtes ou négligés, mais ils coulent avec le spectacle voire le facilite, comme le coup du jet privé, forcément rameuté à l’envie et garé sans souci. Certains sont plus crétins comme la piqûre approximative contenant le remède. Ang Lee s’intéresse davantage aux parallèles techniques et aux double-sens visionnaires (à partir de reflets et amalgames entre le regard du spectateur, la place de Will Smith et celle de son clone, la confrontation entre le genre ‘action’ et ses vieux ingrédients versus son renouveau). Les petites phrases de Clive Owen annonçant le remplacement sur les théâtres de guerre et d’opérations mortifères d’humains limités par des clones ignorant la souffrance renvoient au plan lui-même, ainsi qu’au futur des acteurs. Seront-ils demain éjectés par leurs avatars puis par des nouvelles versions de stars ? Elles aussi ne connaîtront pas la chute et l’oubli, ou n’en seront pas affectées – un gain social attrayant malgré les peurs et les pudeurs. Quand le méchant délivre son discours final, avec de misérables drapeaux américains au fond du plan, il s’agit d’un numéro consensuel davantage que d’une condamnation ou d’une assertion nostalgique. Comme il n’y a pas de réponse à la hauteur, hormis un cri du cœur (préparant un happy end insipide), l’idée que cette intervention sert à habituer l’opinion est au moins aussi défendable que celle de la simple démagogie sciento-sceptique. Les auteurs et leurs créanciers sont peut-être eux-mêmes partagés ou simplement acceptent passivement pour le moment ce qui semble être le sens de l’Histoire.

Grâce à son travail sur la forme cette séance est loin de l’insignifiance, mais son entrée dans l’histoire n’est pas garantie (or elle est certainement envisagée, compte tenu des passages en train ou en taxi hautement connotés pour les cinéphiles). Elle ne sera probablement qu’un détail et d’autres essais plus forts pourraient rapidement l’éclipser sur son terrain ; peut-être y aura-t-il un ‘pionnier de la 3D+’ pour le grand-public dans les mois à venir, à moins qu’une fois encore cette technologie ne suscite que des enthousiasmes éphémères. Les créations numériques pour le remake du Roi Lion (diffusé depuis l’été) n’ont d’ailleurs pas empêchées les foules de se prétendre froides – ni de se précipiter dans les salles. The Irishman qui sort le mois suivant sur internet double l’enchère sur le créneau de la star rajeunie. Dans le pire des cas Gemini Man, spécialement crée pour la 3D contrairement à l’ensemble des films vendus avec cet argument qui sont convertis après-coup, rejoint une petite liste où le précédent notable est Avatar. Enfin on peut remarquer que Will Smith est devenu un acteur excellent, peut-être autant boosté par sa progéniture que par le défi technique – entre les drames et sa collaboration avec son fils dans After Earth il semble s’être creusé pour gagner en épaisseur et revient au divertissement explosif comme ‘grandi’.

Note globale 58

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Suggestions… Le Hobbit + Volte/Face + Rambo Last Blood + La chute de Londres + Looper + Complots  + L’arrivée d’un train en gare de La Ciotat + Ennemi d’état + Jason Bourne

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CONVERSATION SECRÈTE ****

22 Oct

conversation

4sur5  Réalisé entre les deux premiers Parrain et cinq avant Apocalypse Now, Conversation secrète est l’un des meilleurs films de Francis Ford Coppola. Cette Palme d’Or cannoise de 1974 a déjà les atouts esthétiques de celle de 1979 (Apocalypse Now) et raconte comme lui la solitude d’un homme coupable et aliéné, basculant sinon dans la psychose, au moins pas loin du délire, cela sans jamais quitter le sol commun. Conversation Secrète recèle de séquences profondément troublantes, en relation avec le dialogue entre cet homme et le monde extérieur.

Harry Caul est un spécialiste de la filature, joueur de saxophone à ses heures. Il suspecte un couple de déguiser un projet de meurtre sous des conversations banales leur servant de code. Développant une obsession au sujet de cette affaire, il sent une menace, dans lequel il tient un rôle indéfinissable. Dépourvu du moindre humour, le film évolue sur cette solitude mentale et aboutira à des séquences proches de l’horreur, des passages à la lisière du cauchemar et de l’hallucination. Ambiance De Palma claustro.

Avec Conversation secrète, Coppola partage certaines fixations anxiogènes de Polanski, une propension au huis-clos, à la peur et au vertige existentiel. C’est un film très étrange, extraordinairement sombre, apparemment explicite, carré, mais sentant l’opacité. Les forces du complot ont gagné : la lecture n’est pas politique, elle est plutôt technologique. Ceux qui ont les armes et les masques pour les utiliser dominent dans l’ombre et font des autres leurs pantins. Il n’y a pas de mur pour les pantins, tant qu’ils n’ont pas le germe du doute.

D’une part, c’est le règne d’un climat paranoïaque où la réalité est proche d’une terrifiante fantasmagorie. Il faut vivre en se sentant à disposition de forces planquées, au sens propre (écoute) et au sens large, finalement. Insécurité partout, intégrité et intimité inexistantes. À cette prise de conscience de pouvoirs occultes et de leur assise technique s’ajoute celle de la mesquinerie de tous. Dans cette prison, même ceux vivant dans l’illusion sont cruels gratuitement et somme toute, ils sont disposés à vous moquer et vous détruire.

Percevoir ce manque d’égard pour votre personne empêche de s’épanouir et de traiter le monde avec une rationalité éclairée. En même temps, les éléments dont vous disposez sont intuitifs et les quelques manifestations concrètes peuvent être relativisées par les autres, ou au contraire confirmer cette réalité vraie. Mais percer le voile de l’hypnose vous expose tout en vous isolant ; et ceux situés dans l’entre-deux pourraient même vous en vouloir à mort. Puis il y a un autre niveau : toute cette angoisse est nourrie par votre culpabilité.

Il y a la peur d’être pris en défaut et de rendre des comptes sur des attitudes non-éthiques, puis celle d’être abusé comme vous-même avez abusé. Vulnérable, Harry est aussi comme un sociopathe craignant que tous les autres soient disposés comme lui ; et réalisant que d’autres esprits malveillants l’observent, comme lui a observé des vies en toute impunité. Dans Conversation secrète, les progrès technologiques sont le masque de la domination et ils rappellent que vos droits ne pèsent rien devant les facultés techniques d’organisations malveillantes.

Note globale 83

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Suggestions… Le Voyeur + La Vie des autres + Blow Up + Blow Out + Le Conformiste + Hellraiser le Pacte + Snake Eyes   

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IPCRESS, DANGER IMMÉDIAT **

17 Juin

3sur5  Michael Caine a rejoint le panthéon des comédiens anglais de son temps grâce à [ou à partir de] The Ipcress File (1965). Inscrit au top 100 du BFI, ce film de Sidney J.Furie se pose en alternative à James Bond : Goldfinger (fin 1964) vient alors de sortir. Le producteur Harry Saltzman et le compositeur John Barry renvoient directement à 007, le premier étant son co-producteur avec Cubby, le second fournissant les scores pour 11 opus. Ipcress lance sur grand-écran le personnage Harry Palmer, tiré de la série de l’Espion sans nom signée Len Deighton, auteur de romans policiers et d’espionnages, également historien et scénariste.

Ancien hors-la-loi coopté par des services de renseignement, il apparaît comme un ‘antihéros’, pas très au-dessus des basses contingences ni dominateur flamboyant comme l’est l’agent 007. Lui est vissé au réel, accumule les sarcasmes ‘tombants’, son caractère est brumeux ; au moins, il est têtu mais opérationnel. Pas d’adversaires clairs au programme, le danger n’est pas séparé et ses manifestations sont peu spectaculaires : l’ennemi se cache parmi les autorités et aux alentours. Ipcress offre donc une vision du contre-espionnage plus terrienne que romanesque a-priori, tout en jouissant d’une réalisation très soignée. Toutefois il rabâche les mêmes motifs et les mêmes préoccupations politiques que ses concurrents dans le genre ; il a l’humilité en bonus et s’avère d’autant plus trivial sur le fond. En somme c’est un film d’espionnage typique mais désenflé au niveau des protagonistes et de la gloriole ; un divertissement ‘cru’ avec du style, une poignée de dérobades et de pièges, du gadget d’apprentis sorciers scientistes puis surtout une enquête insignifiante.

Le plus frappant est finalement les superbes profondeurs de champs grâce au tournage en Techniscope (davantage que la séance de lavage de cerveau, bariolée mais aux arguments légers). L’atout premier c’est l’image, contrôlée par Otto Heller (également à la photo sur Le Voyeur de Powell en 1960) : amalgames déséquilibrés mais harmonieux de grisâtre et de criard, flot de bitumes, de vieilles pierres et tapisseries interrompu par des agressions acidulées. Toutes ces déviances viennent se superposer sans percer, à la manière de l’idylle ratatinée de Caine avec la seule femme non-figurante (touche de glamour corseté se fondant -et s’oubliant- finalement à la perfection dans la froideur des administrations secrètes). Caine reprendra le costume d’Harry Palmer dans Mes funérailles à Berlin (1966) et Un cerveau d’un milliard de dollars (1967). À cette trilogie s’ajoute deux films tournés d’affilée en 1995 (Bullet to Beijing, Midnight in St Petersburg) où Caine est encore de la partie. Ces deux-là sont refourgués à la télé et complètement ignorés hors de leur pays d’origine.

Note globale 62

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Suggestions… Harry Brown + Police Python 357 + Les Chaussons Rouges 

Scénario & Écriture (2), Casting/Personnages (3), Dialogues (2), Son/Musique-BO (3), Esthétique/Mise en scène (3), Visuel/Photo-technique (4), Originalité (3), Ambition (3), Audace (2), Discours/Morale (-), Intensité/Implication (2), Pertinence/Cohérence (2)

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ENNEMI D’ÉTAT ***

10 Jan

Ennemi d'état

3sur5  Tony Scott est un artisan bourrin de premier ordre, mais il a un style, il a ‘son’ cinéma, avec les caractéristiques suivantes : sujets intéressants voir assez audacieux, approches grossières mais néanmoins pertinentes, mise en scène extrêmement dynamique (avec plus ou moins de caractère selon le cas). Enemy of the State ne dépareille pas, c’est un très bon opus dans sa carrière et un film de studios avec son gros supplément ( »d’âme », ce serait abusif) et réellement efficace. Les Mission:Impossible ne sont pas beaucoup plus palpitants, peut-être plus gracieux dans leur empressement cependant.

Sorti en 1998, ce film américain traite de la surveillance étatique et montre au quidam l’avance qu’ont sur lui les organismes de pouvoir. Le pouvoir, c’est le gouvernement mais aussi les différents organes liés à l’état américain et entrant parfois en contradiction ; ce sera d’ailleurs le cas ici pour les pourchasseurs de Will Smith, eux-mêmes aux prises avec d’autres agences au-dessus des lois et service de sa majesté les Etats-Unis. Ennemi d’état montre le véritable atout du pouvoir : l’ascendant technique. C’est par lui que les autorités peuvent vous détruire, tout connaître de vous ; puis balancer des vérités privées embarrassantes ou mieux, semer des rumeurs calomnieuses grâce à leur arsenal.

Car au-delà de la surveillance, les ressources du vrai pouvoir sont immenses. Ennemi d’état est un divertissement intégral, au-delà de l’étalage des ressources techniques, le film ne s’attarde pas sur les moyens et les effets du travestissement de la réalité par ces autorités. Mais le message est clair : l’homme ordinaire est mis face à sa vulnérabilité sociale et politique. Il y a peut-être égalité devant la mort, d’ici là il faut vivre dans le mensonge ou être un collaborateur de l’ombre ; ou courir, comme Will Smith. Les coups de théâtre seront légions et tout finira relativement bien, car ce sont les lois de l’entertainment grégaire. Il y a d’ailleurs un soupçon de comédie, des élans grivois, petites saillies HS ou running gag (le mixer), comme dans les films d’action badass et décontractés des années 1990.

Cette dimension-là occupe une place très secondaire dans le film mais raccroche clairement cet Ennemi d’état à sa vocation de spectacle tout-terrain et familial. Finalement ces touches sont bienvenues et aèrent la course, comme les aléas triviaux concernant Smith et son couple ou Smith et son partenaire de combat. Ennemi d’état fait bien quelques clins-d’œil à Conversation secrète mais il ne postule à un niveau supérieur au sien (contrairement à Spielberg par exemple, qui en oublie au passage le divertissement – Minority Report, La guerre des mondes). C’est bon et peu profond, mais pour une fois clairement pas con ; en plus, le connard de l’histoire a l’honnêteté de parler du monde réel et de n’être que le partisan zélé de l’extension d’un système déjà en place, pas un apprenti sorcier lointain. La spécialité de Tony Scott est l’hystérie, pas la fantaisie.

Note globale 68

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Suggestions… Snake Eyes + Une journée en enfer + Looper + After Earth  

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KINGSMAN : SERVICES SECRETS ***

9 Juil

kingsman

4sur5  Il y a tous les ans une petite poignée (à un chiffre) de ces divertissements massifs et raffinés, Kingsman fait partie de la fournée 2015. L’énergie et l’habileté n’ont jamais manquées à Matthew Vaughn, son Layer Cake et l’immonde Kick-Ass en attestaient. Ce qui faisait défaut c’était du goût et surtout pas mal d’esprit pour mettre à profit ces qualités au lieu de tirer toute cette malice vers le happening à la démagogie puante ou sans valeur ajoutée. Avec cette nouvelle adaptation de comic book (The Secret Service – 2012), c’est chose faite.

Tout en souscrivant à quelques pesanteurs propres aux blockbusters et au cinéma d’action de l’époque, Kingsman se distingue du tout-venant par sa remarquable vivacité et son intelligence. À propos de l’intégration dans les services secrets, il montre une phase d’apprentissage très rude. Politiquement il résonne avec les élans de son temps et les préoccupations de l’avenir proche : en plus des questions relatives aux positions sociales et à l’encadrement des ressources humaines, il y a ainsi la prise en charge par le ‘méchant’ de l’histoire du problème de la surpopulation. Il convoque autour de lui un peuple élu et son entreprise reflète ce cauchemar des élites mesquines du monde d’après, mis en exergue de façon assez fine chez Snyder qui en expose les légitimations (Watchmen, Man of Steel).

Le jeune héros incarne un idéal de résilience tout en étant le porte-voix d’une remise en cause populaire ; la proposition de participer au renouveau répond à la défiance et aux angoisses de Gary. Les prolos et les exclus ont tout à gagner de la méritocratie, encore faut-il que les vigies soient là et qu’elles aient le sens de la justice ; Kingsman est cette vigie. Gary, c’est le nécessaire « sang nouveau » pour lequel plaide Colin Firth, face à une aristocratie dédaigneuse et s’exposant à cause de son inadaptabilité à la décadence ; face aussi aux puissances dévoyées. Le programme reste cependant tout à fait élitiste, mais sans qu’il soit question d’exploitation ou de luttes internes ; au contraire la société est un mille-feuilles où chacun a sa place (au moins celle par défaut), s’épanouit le mieux possible, en fonction de ses moyens de perception et de ses moyens tout court.

Le camp des destructeurs lui réfute ce brassage, rejette même la société (elle n’aura plus court si le projet fonctionne) en tant que grand organisme au profit de la domination sans entraves de l’internationale népotiste. Au lieu de proposer un déchaînement des lésés comme dans Kick-Ass (tout en ayant en commun les écarts destroy), Kingsman se montre plutôt équilibré ; le pessimisme anthropologique est nuancé par une espèce d’empathie pratique, l’acceptation de la modernité par la présence d’institutions incorruptibles, sages et cyniques. Gary a la possibilité de s’émanciper de sa misère originelle s’il accepte la discipline d’un agent secret et d’un gentleman.

Dans le cas inverse il rejoint le commun des mortels dont les Kingsman ne remettent en cause ni la liberté ni les attitudes, se contentant de maintenir l’ordre à leur degré, sans chercher la reconnaissance ou l’ingérence. Ces dispositions ‘abstraites’ sont en corrélation avec celles plus formelles : Kingsman rénove la façade du cinéma d’espionnage. Il reprend à son compte l’essence d’un genre, en lui apportant légèreté, humour et panache ; mais il est plus proche de la contre-révolution que de la redéfinition du cinéma d’espionnage. Les recettes et marqueurs sont old school, les méthodes contemporaines. Certains gimmicks fonctionnent moins bien, comme le zozotage de Samuel Lee Jackson souligné par la VF ; mais ces détails sont toujours rehaussés par d’autres qualités.

En ce qui concerne le personnage de Lee Jackson, ce sont ses réparties cinglantes, l’étalage de ses états d’âmes et sa bonhommie impériale en dépit qu’il soit la main de l’apocalypse. Le rythme est soutenu, la marche fluide, sans frénésie ; flegme et flamboyances cohabitent et se répondent harmonieusement. La violence est ouvertement cartoonesque (et parfaitement propre), les gadgets kitschs et les protagonistes insolites (Gazelle, la fille aux patins) tiennent leur rang, certaines séquences sont explosives (l’église) et jubilatoires (le remake carnavalesque de Scanners, le premier final classe et grivois, sur Slave to Love de Roxy Music). Un second degré fin et limpide est présent, sans jamais embarrasser ou dénigrer l’action (comme c’est trop souvent le cas ailleurs) ; l’écriture sait être potache et pertinente. Certaines lourdeurs pourraient être épargnées néanmoins, comme le rappel des échanges des verres ; malgré l’excellente tenue générale, quelques régressions sont là aussi.

Rapidement après sa sortie et alors qu’il connait un succès foudroyant, il est question de faire de Kingsman la relève de James Bond ; en d’autres termes, le géniteur d’une saga. C’est une jolie idée mais rien n’est acquis. Ce film a été tourné pour être un ‘one shot’, il fait son office en ce sens et ne laisse pas tellement d’ouvertures en main ; le second opus aurait donc à installer éventuellement les personnages et les lieux récurrents, au-delà de l’agence et du héros eux-mêmes.

Note globale 73

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Suggestions… Hunger Games + Pacific Rim + OSS 117 Rio + Django Unchained + Les Gardiens de la Galaxie + Divergente 

Scénario & Ecriture (3), Casting/Personnages (4), Dialogues (4), Son/Musique-BO (4), Esthétique/Mise en scène (3), Visuel/Photo-technique (4), Originalité (3), Ambition (4), Audace (3), Discours/Morale (3), Intensité/Implication (4), Pertinence/Cohérence (3)

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