Tag Archives: Céline Sallette

LE CAPITAL **

24 Fév

2sur5 Quelques mois après l’aberrante saillie du candidat Hollande contre la finance (« un ennemi [qui] n’a pas de visage »), devenu président de la république française depuis, sort Le Capital (titre du roman de Stéphane Osmont [2004], adressant comme lui un clin-d’œil au livre de Marx [1867]) de Costa-Gavras (après Amen et Le Couperet). Il suit l’itinéraire de Marc Tourneuil, placé à la tête de la Phénix, première banque (imaginaire) européenne. Propulsé pour être sacrifié (il sera accusé de délit d’initié et promis à la prison), il devance ses collaborateurs et tous les adversaires avançant masqués en pactisant avec un fond spéculatif américain, ouvrant les portes au ‘satan’ de l’économie. Tourneuil (outil consentant et rusé) apparaît donc comme le fossoyeur du « capitalisme à la papa » au profit de celui des forts, dont il fait la promotion et cherche à tirer profit. Autrement dit, il va dans le sens de l’Histoire et saisit au vol les avants-postes. Lorsqu’un ancien communiste internationaliste l’ouvre (tonton au repas de famille – didactique, un peu con mais imparable), Elmaleh lui explique que son internationale à lui fonctionne, réalise des rêves, apporte des produits inespérés et fait travailler des gosses : il retourne toutes les accusations (même les plus odieuses) avec brio et renvoie idéalistes et subversifs au panier, ou plutôt à prendre conscience qu’ils lui mangent dans la main.

La vision est parfois grossière, le parti-pris tranchant mais sans éléments originaux ou réflexions nouvelles. Le Capital enfonce des portes ouvertes comme tant d’autres, mais en ayant les vertus de la férocité et de la franchise : les préférences idéologiques sont claires, les accusations sont précises. Ce n’est pas un essai de plus pour contenter tout le monde, c’est un pavé (un peu useless mais) lancé sans trembler. Ce film dit des choses éculées, réparti les rôles de façon primaire (les gentils, les salauds à divers degré, les autres qui s’accommodent ou n’entrent pas dans la ronde du sérieux), mais va droit au but, mélange vues ‘basses’ et détails forts. Ceux-là émanent des restes du Costa-Gavras au zénith : sur le pouvoir, ses ramifications, ses pièges et ses exigences. Cosmopolis de Cronenberg (sorti plus tôt dans l’année 2012) présente avec davantage de profondeur un agent de la domination et la désintégration d’un certain capitalisme, mais ce Capital a l’avantage de l’objectivité (et de la ‘transparence’). Toutefois ce film militant astucieux, sachant faire entendre son message, est aussi superficiel : il pointe les dérives sans souligner leur proximité, montrer leurs effets, se contentant de citer les anecdotes ‘massives’ comme les licenciements. Massives dans leurs effets, mais banales car rebattues et dérisoires car ce film n’aidera pas à se figurer ce qu’elles entraînent, signifient dans le réel dur – en cela Costa-Gavras est bien niché à côté de son ordure magnifique, à intellectualiser la nausée.

Concentré sur sa démonstration, Le Capital slalome entre les genres, comme un documentaire trop léger et engagé cherchant le meilleur costume pour se faire fiction. Dans l’ensemble le film prend une apparence de comédie mesquine et fatiguée. Il envoie avec énergie ses cartouches, réserve quelques moments de vacheries jubilatoires (contre la fille de l’ex-président), pompe avec succès la lucidité et l’amoralité de Tourneuil. Le film essaie de devenir thriller, mais chavire, s’affaisse sous le coup de rafales d’aigreurs et de pessimisme, rebondissant sur ses oripeaux de fable (excellentes à faire digérer ce Capital). Il garde un aspect de téléfilm aux moyens modestes, prenant de grands airs mais se reposant sur des béquilles fébriles, décalées : la volonté d’expliquer engendre des dialogues surfaits (mais jamais absurdes), des situations outrées mais pas à la hauteur de ce qu’elles désignent, etc. Ce décalage a des bénéfices indirects : les démonstrations impliquant des outils ‘modernes’ reflètent l’incongruité -IRL- des laïus sur « l’innovation » et « l’audace » assurés par les Oui-oui pantouflards pour les vidéos d’entreprise. Elles mettent Costa-Gavras et son équipe sur un plan parallèle, avec le même modèle ‘transcendant’, conscient et pourfendu cette fois. Ce manque renforce l’un des mérites du film : désacraliser ce monde, afficher ce que le luxe du ‘grand centre’ peut avoir de sinistre et de trivial (dans ses ressorts et ses motivations). Bref : jeter de la laideur sur des zones souvent protégées par omission.

Ce film est éminemment démocratique, une synthèse accessible, vulgaire mais ‘juste’ : elle pointe le pire (avec facilité sûrement, mais le pire est présent) et veut dessiner la tête. Source ou non, on l’ignore, en tout cas : c’est le point culminant (pas comme ‘événement’ spectaculaire, mais en tant qu’accomplissement durable). Le capitalisme financier à son stade de ‘libération’ ultime, lâché, parti pour faire sauter les dernières résistances et dévorer tout (donc parvenu au-delà de l’absorption et du vol, rendu à la liquidation pure et simple). Costa-Gavras souligne l’ambiance des lieux et de ces institutions mobiles. Dans ces mafias au sommet, on entre et s’aligne ; ‘la fonction fait l’homme’ : un requin standard devient forcément un boucher un costume, même s’il a une once de doute ou de contrariété, peu importe ses jugements sur les choses. Et surtout peu importe la morale, ou par défaut : la morale ici c’est l’efficacité – morale de dominant, légitime a-priori (d’un point de vue pratique et ambitieux), ravageuse à terme (d’un point de vue pratique et ambitieux aussi, sauf peut-être si ‘après moi le déluge’ est admissible). Il s’agit ensuite d’apprécier les effets et là-dessus Tourneuil a choisi la perception : c’est un jeu planétaire, donc avec des gagnants et des perdants ; justification et promesse en vitrine : « les gagnants peuvent tout perdre et les perdants tout gagner, c’est ça la beauté du jeu »). Perception et non plus le camp, la notion est obsolète, tout au plus y a-t-il des alliances à nouer pour cultiver des satisfactions communes. Rien de bien révolutionnaire en soi (l’égoïsme et le cynisme ne datent pas du néo-libéralisme ou même du XVIIIe, n’en déplaise aux ‘réacs’ optimistes) ; plutôt une régression radicale, avec le sabordage de toutes les constructions pour la stabilité et les résidus d’harmonie nécessaires à la survie d’une société et d’une espèce. Costa-Gavras désigne un ‘capital’ nihiliste, dont la maintenance elle-même est réduite au minimum : alimenter cette boucle pour elle-même (et en tirer une ivresse pour les décideurs).

Sur le bas-côté le film flirte avec l’insignifiance. La mise en scène est sommaire, le propos faisant tourner la machine et celle-ci suivant hébétée. Les acteurs sont peu gâtés et seul l’archétype incarné par Tourneuil est approfondi. Après La Rafle (sur l’horreur du Vel d’Hiv en 1943), Gad Elmaleh trouve un nouveau rôle sévère et difficile, s’en acquitte avec succès – non reconnu pour de multiples raisons, souvent mondaines, parfois propres au métier (le 1er avril de cette même année 2012, il écope d’un Razzie Award avec la troupe de Jack & Jill), mais aussi très concrètes : peu après ce film, Elmaleh devient l’égérie d’une publicité pour la banque LCL. Aucune surprise dans le public, mais une abondance de quolibets. En attendant Elmaleh a su sortir de la posture d’humoriste tout en devenant effectivement drôle, dans la peau de ce Tourneuil froid et résolu à tailler dans le vif, capable de jouer le crétin apprêté pour la télé, commentant pour le spectateur les abjections dont il a une pleine conscience. Comme l’inquiétant Frank Underwood de House of Cards (série sur les arcanes de la politicaillerie US, lancée début 2013), il s’adresse directement au public (à deux reprises : ouverture et conclusion). Costa-Gavras lui autorise quelques commentaires en voix-off pour introduire ses collaborateurs, ainsi qu’une poignée de rêveries ou jugements pendant lesquels il s’abstrait (en vain) de la situation donnée.

Le personnage a le droit à une certaine complexité interdite aux autres, tous des fantômes, passants autour de lui quand ils ne sont pas des concurrents (parfois des relais) ou des sujets. Il est salaud mais pas mytho (sauf en vitrine, puisqu’il faut bien – roi des discours creux et du mielleux glissant les signaux démagos/intimidation nécessaires). L’armure et la forme lisse craquellent tout au long du film, pas pour sombrer dans la sensiblerie mais pour amplifier certaines postures intimes du personnage. Le recul sur lui-même est décuplé, Tourneuil ironise et tient même des propos ‘moraux’ sans être affecté ou concerné, simplement en étant ouvert aux points de vue qu’il domine ou méprise (lui, ou plutôt le système dont il est une ressource d’avant-garde). Dans les derniers temps du film, il évalue sa reconversion éventuelle en croisé anti-capital. Une opportunité de secours, car l’héroïsme et le prestige occasionnés seraient de faibles compensations. Il se tire des chausses-trappes de son milieu en jouant les prophètes de l’aliénation des pauvres et le chantre des gouffres insurmontables : il y aura un public pour aimer. Sa relation avec Nassim (Liya Kebede) est un défouloir. Il s’y adonne à un comportement d’enfant enthousiaste puis finalement de brute triviale. Jamais Nassim n’aura de véritable importance, jamais il ne la considérera autrement que comme objet ; c’est un stimulant et l’espèce d’idylle qu’il se figure est juste une façon élégante (et délassante) de convertir son excitation.

Ce Capital refuse la neutralité et donne donc matière à discuter, mais il pourrait encore cacher son jeu, laisser le spectateur déduire ce dont il aurait envie. Au contraire, il a une fin, ou au moins des alternatives imparfaites mais déjà existantes, à proposer. L’opposition entre le capitalisme continental et celui anglo-saxon travaille le film, expliquant sa tendance à la caricature – ou son adéquation au réel extrêmement colorée. Le capitalisme anglo-saxon est plutôt perçu en tant que plate-forme qu’en tant que modèle strict ; c’est donc son émanation principale (ou supposée) qui est traitée. Le capitalisme à la française est reconnu comme celui du « copinage » mais il aurait des résidus de vertus, par nécessité et pas seulement par principe ; Costa-Gavras plaide pour cette forme tenant à la fois du paternalisme et du collectivisme, où l’élite se sert et défend le bien commun en maintenant le sien propre. Cela se traduit par la volonté de limiter les délocalisations et sauver les lois sociales (le ‘modèle social’ à la française). À l’inverse le capitalisme « de cow-boy » est mesquin et suicidaire, inéluctablement : c’est la « secte de la rentabilité à court-terme ». Agent de ce dernier, Tourneuil/Elmaleh tourne en dérision ce vieux fond français. « La performance » sera juge et non plus la bienséance (c’est au tour de la première de dérouler ses fatras ‘visionnaires’) : « nous ne serons plus jugés sur la soit-disant éthique bancaire à la française mais sur la vérité des chiffres ». Costa-Gavras a beau jeu d’emprunter cette posture, puisqu’il confond lui-même l’expertise et la morale, les lois du management et les sentiments, comme si ces derniers devaient être placés en première ligne en toutes circonstances, justifiant par ailleurs des iniquités établies préférables aux iniquités d’un système violent mais surtout aveugle à ses effets. De cette manière, Costa-Gavras attaque tout ‘libéralisme’ en général sans pour autant y toucher, puisqu’il reste concentré sur sa cible outrancière.

Il a le courage de l’afficher carrément, mais c’est le courage (en plus de celui de s’indigner catégoriquement – avec ce que ça comporte d’honnête et d’idiot) d’afficher sa résignation et sa complaisance au profit de vieilles bêtises, au nom de la lutte contre la tornade sous nos yeux. Ce Capital est le testament d’un gauchiste devenu héritier des résidus de la mentalité monarchique, en brandissant comme un trophée sa supposée fibre sociale – imparfaite mais bien utile et au bout du compte, indépassable rempart à l’ensauvagement. C’est bien de cet espèce de consensus hiérarchique, ce féodalisme compassionnel (avec une surface républicaine et l’horizon méritocratique comme compensation et optimisation) anti-néo-féodaux, que Tourneuil/Elmaleh est l’ennemi ultime (il y a bien d’autres ennemis mais apprivoisés, sans incidence, ou communs à d’autres puissances). Le Capital est donc ce genre de films ‘appelant les pouvoirs publics à prendre leurs responsabilités’, du moins en idéal : Tourneuil mise sur le manque de volontarisme du gouvernement français pour le vaincre, passer entre les mailles des filets voire saper ses lois. Les normes, les institutions françaises, ont un poids surtout symbolique et pas d’avenir : elles font peser leurs acquis obsolètes et stériles mais ne savent inverser les tendances ou imposer les leurs. Comme un organisme en fin de vie, l’État français ne sait que mettre des barrières, parasiter : il sait seulement réagir en somme. Naturellement Costa-Gavras dénonce la faiblesse de cet état et l’absence de contre-offensive, sans l’englober un instant dans sa critique : l’un des défauts du film est de ne livrer aucun fait ou nom précis ; il omet aussi de mentionner les résultats du modèle français, discuter la place de l’État sur cette économie. Est-ce un paradis ou le plus juste des mondes que le cavalier noir Tourneuil contribue à faire exploser ?

Note globale 54

Page IMDB  + Zoga sur SC

Suggestions… Film Socialisme + La Conquête/Durringer 2011 + Adieu au langage

Scénario & Écriture (3), Casting/Personnages (2), Dialogues (3), Son/Musique-BO (2), Esthétique/Mise en scène (2), Visuel/Photo-technique (3), Originalité (2), Ambition (4), Audace (3), Discours/Morale (2), Intensité/Implication (2), Pertinence/Cohérence (3)

Note arrondie de 53 à 54 suite à la suppression des notes impaires.

Voir l’index cinéma de Zogarok

UN PEUPLE ET SON ROI *

3 Avr

1sur5 Encore un film historique théâtral recyclant les clichés et les ‘acquis’ idiots quant à la représentation d’un épisode important. On retrouve ce côté choral infect et tronqué, avec des ouailles enchaînant la parole. Cette façon d’aliéner tout et tous dans une chorégraphie inepte et bien-pensante est au-delà de la propagande (c’est de l’habitude et de l’imitation molle), ou alors une propagande usée, médiocre, d’un académisme dégénéré. Mais ce film est avant tout un raté ou une aberration irrécupérable.

L’individu, le collectif, la communauté, l’Histoire même : tous sont figurants. Le film accumule les scènes entendues, en plus biaisées par l’ordre du jour (on se marre à table en évoquant la femme citoyenne), au milieu desquelles s’insinuent des palanquées de séquences oniriques ou vaguement abstraites (les cauchemars du roi principalement). Les auteurs ont voulu capter la substance émotionnelle des acteurs de la Révolution et aboutissent à un spectacle abrutissant, avec une atmosphère obscure, une mise en scène poseuse et pesante, des acteurs en démonstration, des émotions subites faites pour être récupérées dans des tableaux – mais quel goût bizarre et laid dans ce cas. En-dehors de toutes considérations propres au sujet, ce qui marque dans ce Peuple sans roi c’est son inanité technique et narrative : absence effarante de dynamisme, enchaînements bâclés, scénario confus, barbouillé et seulement ajusté par la chronologie de la période.

Nous sommes au stade où la confusion et la pesanteur confinent à l’avant-garde. Un tas de complications futiles envahit jusqu’aux petites histoires (celle entre Adèle et Gaspard), la préférence pour les uns ou les autres est injustifiable, la poésie essaie de s’en mêler. Il y a probablement quelques clubs ou sectes où ce film apparaît rempli de sens car on aura pu s’étendre sur ses intentions, voire préférer les garder fumeuses comme doit l’être l’idéologie de la maison un siècle après la disparition des têtes pensantes capables d’assurer intégrité et cohésion à tous les étages. Naturellement on voit les visages de la culture avancée défiler, car ce ballet reflète tout de même une sorte d’Acte 1 démocratique ou d’avènement de l’Histoire civilisée – Garrel en Robespierre serait le comble de la farce s’il n’y avait les époumonements de Denis Lavant en Marat. Le vote concernant la mort du Roi atteint le paroxysme de l’actor’s studio éreintant – ce genre de bouffonneries pimpantes est pourtant obsolète.

Peu importe la position ou les attentes du spectateur concernant le traitement politique voire religieux de la Révolution, le résultat est inadéquat – un public de la vieille gauche ‘radicale’ [centre contemporain] ou bolcho-paternaliste actuel y trouvera davantage son compte mais sous la glu et en s’armant de complaisance ! Il y a bien des bouts de remises en question du despotisme révolutionnaire (et de la représentation politique en général) lors des passages au Parlement. Ces séquences verbeuses et subitement scolaires ont le mérite d’être limpides mais pour mieux se vautrer dans la superficialité, la projection démente (les bons paysans à l’agenda progressiste et d’une cordialité digne des députés actuels) et la pure niaiserie (« le vote censitaire c’est le vote des plus riches » : oh qu’il est lumineux celui-là ! ). La meilleure concession au bloc antagoniste réside finalement en l’incarnation de Louis XVI – malgré la bedaine de circonstances et les tourments du dernier roi d’ordre divin (pour un équivalent chez les révolutionnaires consultez Danton), Laurent Lafitte réhabilite un peu le malheureux Louis XVI – par la contenance, physique inclus.

Le film a beau jeu de laisser la parole à de multiples parties ; on est plus effacé à mesure qu’on appartient ou se trouve dans l’adhésion à la monarchie. Les voix dans le sens de l’Histoire sont toutes essorées pour bien trouver leur petite place lustrée sous la bannière. Le sacrifice du Roi est le comble de l’ambiguïté vaseuse – il est montré comme tel (un sacrifice – inévitable), acte de naissance de la nation républicaine, avant que la place soit envahie de bonheur ; sans doute la nécessité de digérer une mise à mort alors qu’en vertu de ses idéaux de Lumière et d’Humanisme on réprouve le principe. Y aurait-il là une tentative des tenants de la République d’envisager les aspects sombres du pacte ? La douleur et l’indignation des lésés ? Ou bien s’agit-il simplement de jouer la carte de l’inclusion des points de vue sans véritablement élargir ni surtout approfondir la perspective. C’est une méthode infaillible pour parer aux critiques, paraître plus réaliste ou authentique, sans égratigner véritablement le mythe ! Car l’essentiel est intact voire ressourcé. En sortant de ce film, on a bien su se rappeler que si la Révolution a mal tourné c’est car le Roi s’est barré et les chefs ou députés n’ont pas fait le job ; on voit parfaitement combien les révolutionnaires étaient non-violents ; on peut apprécier comme l’Idée a triomphé des fantômes du passé, des contradictions de la population et des complications du réel.

Note globale 22

Page IMDB   + Zoga sur SC

Suggestions…  Le Parfum

Les +

  • indéniablement ambitieux (sur tous les plans : visuel, politique, ‘littéraire’, direction d’acteurs)
  • cultive un style
  • Laurent Lafitte

Les –

  • nullité de tous les agents de cette Histoire (sauf dans la sublimation morte et creuse)
  • les auteurs savent-ils ce qu’ils sont en train de fabriquer ?
  • Sont-ils vraiment au clair sur les intentions et le discours ?
  • À quoi riment ces emphases sur certains personnages ? Sur le couple et le métier de Gaspard (c’est une ‘grenouille’ positive) ?
  • Bouffé par ses manières, ses ralentis, ses poses sans frein

Voir l’index cinéma de Zogarok

LA CHAMBRE DES MORTS **

28 Mar

3sur5  Au début du film les deux fauteurs de troubles taggent un message sur les murs de Thilliez Electronics. Le nom de cette entreprise est un clin-d’œil à Frank Thilliez, auteur de romans noirs et polars, juste un peu moins (re)connu que Chattam en France. Sa Chambre des morts (2006) a été un très gros succès, lui permettant d’abandonner son poste d’informaticien pour se consacrer à l’écriture. Si Thilliez a au moins une vertu c’est de ne pas retenir ses coups et la première adaptation cinéma en atteste.

La Chambre des morts profite d’un scénario tortueux, de gueules cassées taillées au burin et d’une mise en scène simple et généreuse. Elle est à la limite du criard mais le film sait presque toujours s’arrêter à temps avant de se perdre dans le grotesque, un peu moins au niveau de la complaisance lourde dans le malaise (quand Lellouche et Zaccai prennent l’écran). Rien de neuf mais une belle efficacité. Ce thriller français case les références (Silence des Agneaux & cie sont au rayon culture) et les clichés du genre en vigueur depuis une quinzaine d’années, sans trop explorer de leurs côtés.

Ce sont des béquilles, voire un postulat dans le cas dans la petite nouvelle brillante et mystérieuse, au passé ravageur qu’on ne manque pas de signaler, mais sur lequel on ne fera pas trop miroiter au spectateur. Le film s’occupe de tas de postures pour habiller un corps banal et doper l’essentiel : un travail d’ambiance et de nerfs. Car La chambre des morts est léger, il est animé mais ne creuse rien, ses personnages virent insipides ; mais il ne louvoie pas, offre régulièrement des recadrages puissants (et Mélanie Laurent a une composition intéressante). L’énergie candide du film lui vient aussi de son acceptation de la réalité, du bitume et de la vulgarité : commissariat sans afféteries, flics aux brainstormings normaux, excentriques de profession.

Le sensationnaliste, le bigger-than-life, c’est pour les scènes de crimes et pour la perversité – abondamment citées, rarement montrées mais souvent suggérées. Avec son affaire ‘bonus’ en parallèle (qui rejoindra la principale de façon astucieuse) et ses quelques raccords ambigus, La Chambre des morts ressemble à un très bon téléfilm pressé, s’autorisant des largesses (sans valoir Trouble ou Dédales). Un divertissement qui ne laisse pas de traces, mais a réveillée la poupée Annabelle sept ans avant qu’elle soit le sujet du spin-off de Conjuring. La Chambre des morts n’a pas à rougir face à ce genre de productions.

Note globale 62

Page IMDB  + Zoga sur SC

Suggestions… Le Pacte des Loups + Le tueur/Anger + Colt 45

Scénario/Écriture (3), Casting/Personnages (3), Dialogues (2), Son/Musique-BO (2), Esthétique/Mise en scène (3), Visuel/Photo-technique (2), Originalité (2), Ambition (3), Audace (2), Discours/Morale (-), Intensité/Implication (3), Pertinence/Cohérence (2)

Note relevée de 60 à 62 suite à la suppression des notes en -0.

Voir l’index cinéma de Zogarok

.

DE ROUILLE ET D’OS **

2 Déc

2sur5 Depuis le sacre d’Un Prophète, on sait que Jacques Audiard, fils de Michel, est un auteur sur lequel il faudra compter dans les décennies à venir. C’est plutôt bon signe car c’est un cinéaste au regard intense, affûté quoique plombé par un désir d’exhaustivité, emphatique jusque devant le trivial. De rouille et d’os, avec Marion Cotillard la princesse devenue handicapée et Matthias Schoenaerts le père indigne, est une immersion dans la vie des prolos. Audiard nous amène parmi les survivors, ceux qui vivotent avec les moyens du bords et l’assistance accessible, exultent entre deux portes et dans des coins sordides, font de l’argent sur quelques peccadilles. C’est à proximité de ce contexte-là et aux côtés d’un monolithe dévoué (hissé par Bullhead) que Marion Cotillard va redécouvrir la vie alors qu’avant son accident, elle la survolait, la consumait comme si c’était une parodie impersonnelle, comme si déjà elle était foutue. C’est une application concrète de la morale « ce qui ne te tues pas te rend plus fort », avec à défaut de force l’espoir et l’ouverture.

De rouille et d’os est un mélo sachant persuader de sa vérité, pourtant il laisse en définitive sur sa faim par un trop grand manque d’ampleur psychologique. Audiard préfère enchaîner les tracas que sonder la crise réelle ; ses personnages sont autant contrariés par les aléas du quotidien que par leurs véritables problèmes. Mais il réussit à confondre leur point de vue : comme eux, il croule sous tous ces coups du sort intempestifs, sans élargir sa focale, sans prendre conscience de son état. C’est à ce titre que De rouille et d’os est une réussite : il sait infiltrer la trajectoire et la condition de damnés de la Terre (plus que de purs marginaux).

C’est beau, c’est accrocheur, ça coule de source et ça passe sans laisser de traces. De rouille et d’os est aussi un drame impudique et sincère, assez lourd et pataud derrière la pose langoureuse et écorchée. Ainsi le dernier tiers s’oriente vers la surenchère dans le drame et la misère humaine paroxystique ; comme si cette galerie de personnages ne pouvait cumuler que les galères et les préoccupations sensorielles. On ne voit ni l’intention, ni les motivations de ces individus ; juste une jolie histoire racontée avec style. Pour ces grands enfants fragiles et écœurés en perpétuelle coma existentiel, Audiard est au niveau de la complainte solennelle ; c’est généreux même si a le goût de l’artificiel. A force de nier la confusion, on reste à scruter le grand vide, meublé avec beaucoup de tendresses et d’instincts crus.

Note globale 52

Page Allocine  + Zoga sur SC

.

Voir l’index cinéma de Zogarok

.

L’APOLLONIDE, SOUVENIRS DE LA MAISON CLOSE *

13 Nov

apollonide

2sur5  En compétition à Cannes en 2012, L’Apollonide surfe sur un sujet au goût du jour depuis le succès de la série Maison close, production Canal + lancée en 2010. Le film a crée des émules assez naturellement chez les observateurs assermentés et dans la bourgeoisie du cinéma, sans que ses qualités intrinsèques ne suivent. L’Apollonide est très joli, il est aussi très monochrome et surtout parfaitement plat, malgré sa construction aléatoire voir irrationnelle. Bertrand Bonello cherche à enivrer le spectateur en laissant les filles se découvrir à tous degrés, lorgne vers la chronique dans le second tiers et revient la plupart du temps au contemplatif, aux photos glacées mais alléchantes et aux petits moments entre filles.

Le manège fonctionne jusqu’à la fin, mais aucune saveur n’en découle. L’Apollonide a mille fois esquivé son sujet pour flâner, ça n’était pas désagréable, mais on en devient indifférent à un point rare. Pas hostile : indifférent. Sauf la prestation de la directrice du lupanar, avec sa philosophie cash, rien ne pèse. In fine Bonello s’en sort avec un soudain enchaînement de plans significatifs : son film bascule alors dans l’obscénité et l’amoralité crâne. Pour refiler un peu d’épaisseur à son métrage, Bonello choisit de choquer et se fait apôtre du libertarisme de petit-bourgeois obséquieux rêvant de tutoyer Sade en osant à défaut que jouer le cynique. Ainsi il esthétise avec complaisance la dérive mortifère d’un bourgeois parasitaire, jouissant d’une personne au point de corrompre son intégrité physique.

Avec son sourire d’ange, Madeline (Alice Barnol), la pute marquée à jamais et souillée pour de bon n’en est plus qu’à pleurer de chaudes larmes de spermes, alors que la fermeture des lupanars survient. Bonello enchaîne sur une ultime scène où les putes contemporaines racolent sur les trottoirs auprès du périphérique. Ce ne sont plus des bourgeois vieux ou penauds, avec certes quelques jeunes pervers au milieu (et rarement voir jamais des hommes vigoureux) ; mais le petit peuple qui vient les prendre en voiture. Le malaise de Bonello semble surtout là, la condition des prostituées est toisée de manière complètement apathique. L’Apollonide nous dit : certes, il y a sûrement eu quelques dérives ; mais elles étaient belles et puis méritées. Ces femmes étaient là pour sacrifier leur corps et voyez avec quel raffinement !

Il aurait été génial de le montrer en effet, d’allez carrément chercher les séances les plus compromettantes ou physiques, d’explorer les motivations et les personnalités des clients et prostituées. Il aurait été intéressant de s’y jeter à corps perdu, car ouvrir une boîte de Pandore dans l’espace d’un film est moins puant que d’en faire le tour sans oser la pénétrer pour finalement décider que ce qu’elle renferme est cruel mais noble. En se mettant autour d’une aura, on en récolte que les miettes. L’Apollonide souffre de son intense lâcheté, tolérable mais saoulante tout le long. Égal au reste, le point de vue ne pouvait être que fuyant, sauf pour asséner un relativisme mesquin se dévoilant franchement dans la dernière ligne droite.

Car sinon ces derniers coups ostentatoires, on doit réaliser à la fin que rien ne nous a été donné ni apporté par ce film ; il a caressé la surface et vaguement minaudé tout le long, que ce soit pour dresser des portraits, montrer l’envers du décors ou l’avant-scène. Bon à jeter ? Malheureusement oui, car qu’y a-t-il à garder, sinon des actrices faisant leur job et des talents techniques employés à tourner en rond ?

Note globale 37

Page Allocine & IMDB  + Zoga sur SC

Suggestions… La Dolce Vita + Amer + La Grande Belleza + Blue Velvet + Paris, Texas

 Voir l’index cinéma de Zogarok

.