TWO LOVERS ****

21 Mar

4sur5  En 2007-2008, James Gray est de retour et accélère son rythme de production. Il enchaîne deux films sublimes et triviaux par leurs scénarios : La nuit nous appartient puis Two Lovers (tous deux centrés sur un personnage joué par Joaquin Phoenix et se déroulant à Brooklyn). Avec ce dernier il abandonne le polar et passe au mélodrame en s’inspirant d’un roman de Dostoievski (ses Nuits blanches), compatriote de ses ancêtres paternels. La famille est toujours le pilier du personnage principal mais n’est plus au cœur de l’intrigue ; elle et ses lois sont maintenant souples, complaisantes. L’héroïsme, les vocations lourdes ou les grands héritages sont absents : il n’y a plus qu’un homme seul en dépit de son entourage bienveillant, abîmé malgré son existence douillette, bien de son temps et à la ramasse.

Comme Brandon dans Shame (interprété par Fassbender), Leonard grossit à un point pathologique des tendances lourdes chez les hommes de sa génération et de sa région : pour Brandon c’était l’addiction à la pornographie et la désincarnation radicale des rapports inter-individuels, pour Leonard c’est le repli malade, l’attentisme bilieux et le rejet (indirect mais obstiné) de l’engagement. Au premier abord il ressemble à un de ces nombreux adulescents trop bien nourris et souffrant du syndrome de Peter Pan ; rapidement le portrait devient celui d’un jeune homme dépressif, égoïste et égocentrique comme le sont souvent de tels individus. Trentenaire vivant chez ses parents (la mère [d’une tolérance admirable – et vraisemblable] par Isabella Rossellini est proche de son personnage dans État second), il se lie à deux femmes et va passer le film à slalomer entre ces deux possibilités.

Chacune est une voie pour entrer définitivement dans un nouvel âge, jeter la charge du passé mais aussi et surtout s’extraire de la vacuité sinistre du présent. Sandra Cohen est son opportunité la plus évidente : apaisante, sûre et transparente. Elle est en train de s’établir aux yeux de ses proches. Sauf que Leonard se laisse embarquer par Stéphanie (Gwyneth Paltrow), une blonde un peu borderline, déchirée entre ses rôles sociaux et ses espoirs, partageant ses vices et les décuplant (la mythomanie, la mémoire sélective, etc). Leonard se compromet à cause de volontés charnelles mais ses désirs sont plus larges, ses motivations sentimentales et amicales malgré sa duplicité et le caractère exécrable de ses attitudes.

Ainsi il est bienveillant à l’égard de Sandra même lorsqu’il la trahit. Entre cynisme, sympathie gratuite et attentes pragmatiques, il jongle entre ses deux ressources et s’intéresse à la promesse la plus folle et compliquée, mais aussi la plus en mesure de l’animer comme ses instincts le réclament. Son désir de se ‘réveiller’, de filer un amour pur et se détacher avec, le pousse à préférer Stéphanie. En attendant il se laisse aimer par Sandra, va jusqu’à soutenir ses penchants et satisfaire son orgueil : son amour est inexistant, sa tendresse sincère. L’amant de Stéphanie, à demi-fiancé et toujours marié, apparaît comme son double ; c’est un reflet inattendu (qu’elle lui demande de jauger lors d’un dîner). Bourgeois post-moderne, Ronald (Elias Koteas) est une menace à cause de son avantage social et financier ; or il n’est pas hostile, par candeur et absence de virilité dans ses valeurs romantiques. Focalisé sur la question du bonheur, il est en mesure de choisir ce que Leonard convoite sans avoir les armes.

Stéphanie vole trop haut pour lui, concrètement y compris (leur rapport dans l’immeuble renvoie à Fenêtre sur cour – le retour sur la plage sera lui une citation du final des 400 coups de Truffaut). Léonard la retrouve toujours dans des configurations prestigieuses, quotidiennes, festives ; stimulantes dans tous les cas et menant à quelques envolées (sociale par exemple lorsqu’au terme de son voyage en métro elle est récupérée par la limousine de Ronald). Elles engendrent souvent la ‘magie’ dont les deux ont besoin pour des raisons différentes. À l’opposé, tout est calme et ‘safe’ avec Sandra, doux et assuré pour le long-terme, cocoonesque ; plus horizontal, comme l’indique la mise en scène. Gray déploie une certaine pyrotechnie pour accompagner cette histoire ‘banale’ car actuelle et au fond, strictement dévolue à de petits cas individuels qui ne surprendraient pas dans le réel. Restituer l’ampleur de choses si vaines, mais si énormes à l’échelle d’une piteuse unité vivante, met en lumière le génie de Gray. Il n’était pas si épanoui et pénétrant dans ses films choraux, en particulier dans The Yards, versant trop dans la fresque, au point de ressembler à un décalque colorié façon Gray.

La finesse du point de vue, l’intégration des émotions, la mise à l’écart de tous les parasites et dérivatifs (y compris dans le ton : pas d’humour, d’ironie, de flous ludiques ou de vains effets) permettent de transformer un morceau a-priori taillé pour le soap en remarquable drame humain. C’est une romance sombre virant au thriller, où le paumé est à la fois victime éternelle et salaud accompli. La ‘lâcheté’ de Leonard est éclatante, mais cette disposition apparente au caprice est aussi la forme d’adaptation d’un type esseulé à la micro-tragédie dans laquelle il est enfermé. De plus, son côté retors est candide ; c’est un être absurde se raccrochant à ce qu’il trouve, nourrissant quelques fibres usées en lui, tâchant de faire bonne figure pour son confort et celui des autres. Sauf dans la mesure où il cerne leurs émotions, le film est sans jugements sur les personnages ; les personnages peuvent les émettre comme ils veulent.

Note globale 78

Page Allocine & IMDB  + Zoga sur SC

Suggestions… Frangins malgré eux

Scénario & Écriture (4)Casting/Personnages (4)Dialogues (3)Son/Musique-BO (4)Esthétique/Mise en scène (4)Visuel/Photo-technique (5)Originalité (3)Ambition (4)Audace (3), Discours/Morale (-), Intensité/Implication (4)Pertinence/Cohérence (4)

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