IRRÉPROCHABLE (2016) ****

2 Mar

4sur5 Au début on croirait retrouver la pseudo Marie-Joëlle de La Tour Montparnasse, dix ans et des rafales de claques plus tard, la ruine expliquant sans doute cette décadence. Marina Fois a toujours cette diction spéciale, qui semble à la fois sarcastique, témoin de sa gêne permanente ou de son anxiété déguisées, ou pourrait même être la voix logique d’une pintade calculatrice et désabusée à la racine. Dans Irréprochable son personnage est devenu pathétique ; malgré sa haute énergie, Constance a la quarantaine un peu dégueulasse, la résilience souvent vaine (hormis pour le maintien physique) et un risque de basculement fatal dans l’aigreur sur-élevé. Revenue dans l’arrière-pays où elle a grandi et fait ses premières armes, elle doit tenter sa dernière chance, forcer le destin qui la méprise à lui laisser une bouée où s’accrocher.

Un mix des mecs de Malveillance et de L’Adversaire (de Costa-Gavras) va se confirmer et se raffiner sous nos yeux. La force d’Irréprochable vient de choix simples mais radicaux, d’une épure du social et du chaos des subjectivités. Cette formule de thriller est classique, souvent efficace, peut atteindre de hauts niveaux avec un protagoniste bien cabossé ou dérangé et un interprète à la hauteur ; ce premier film (de Sébastien Marnier) vient gonfler la dernière catégorie. Au fond Irréprochable raconte l’un des derniers épisodes d’un triste cas de nulle ou d’exclue attachée à un monde où elle n’a pas sa place, voire n’a rien à faire – d’où un activisme aberrant avec quelque chose d’héroïque. C’est une gloire minable et dérangeante. Les vertus de Constance puent. Elle sait imiter la bienveillance et le désintéressement, mais par ‘coups’ : un peu trop d’exposition et le vernis va craquer, les frustrations vont remonter et emporter tout l’état d’esprit inventé dans lequel elle arrive à se couler.

Sa lucidité est empêchée par l’affect, ses dénis n’arrivent pas à se nourrir malgré les efforts. Comme une jeune adulte sans boussole et sous pression, elle est secouée par une urgence de s’affirmer, à une époque où il est déjà plus que trop tard ; où elle n’a rien capitalisé dans ce monde où elle sait seulement faire illusion – ce pour quoi il faut savoir rester mobile, ne jamais entrer ‘vraiment’ (spécialement, par la voie principale ou autorisée) dans la vie de quelqu’un, sous peine de subir l’hostilité ou de voir le rejet profond se révéler – bien sûr le désir peut être trop fort, mais elle perd toujours à l’assouvir à fond (la relation avec Gilles/Biolay ne peut mener qu’à des rappels, ce qu’elle sait et tâche de délégitimer, mais qui viendra peu importe ses actions ou son ‘soi’). Elle garde des fixations d’adolescente ou de niaise, qu’elle n’est pourtant pas – elle est plutôt à l’autre bout, prête à pourrir, après avoir pour d’obscures raisons réussi à éviter l’assèchement.

D’ailleurs tous les objets sur lesquels elle jette son dévolu ne sont pas si brillants ou enviables, peuvent la renforcer mais pas assez par rapport à ce qu’elle risque et ce qu’elle paie quoiqu’il arrive ; c’est l’équivalent de la Sensation Introvertie de Jung en pleine transe malade (défigurée par les buts extravertis et matériels), avec des fétiches sans doute entretenus et dont l’intensité a été ressuscitée. La position dominante qu’elle a connu au moins en partie (au point de pouvoir claquer la porte il y a quelques années), au moins dans le regard des autres à un moment donné (le scénario n’est pas explicite sur ce plan, car tout se passe au présent), justifie probablement cette attitude – et encourage ses faiblesses de cœur. Son Philippe est vissé ici probablement depuis la naissance. Au volley, tout le contexte sent comme au lycée ; il est resté au même stade, avec une conscience pauvre, tranquille avec son étroitesse.

C’est le genre de type prenant des signes extérieurs de beauf pour de preuves de puissance, l’aisance pour la réussite – bien qu’on sente dans l’incarnation de Jérémie Elkaim l’embarras de celui qui n’arrive pas à comprendre suffisamment les rouages (des gens, de l’environnement) et pour qui ce manque revient souvent au premier plan. Simplement Constance a vieilli, doit faire semblant de l’accepter, n’a qu’à céder à des nécessités et des impératifs qui au fond n’existent même pas, mais maintenant la retienne ; le spectateur adhère parce qu’il sent le vide planant sur elle – et dans une moindre mesure, les turbulences, dont il voit surtout les effets (La prochaine fois je viserai le cœur faisait ‘passer’ les deux).

La mythomane ne l’est pas gratuitement, par plaisir ; c’est une aliénée. La première cible de ses fièvres manipulatrices, c’est elle-même, qu’elle convainc parfois plus vite que la vraisemblance ne le permet ; elle ‘vend la peau de l’ours avant de l’avoir tué’ et surtout arrive à jouer trop à fond, à s’exposer d’une manière folle – d’autant plus intense pour le spectateur qu’il est le seul avec elle à connaître son secret ; et avec elle il peut omettre en quoi, à quels endroits, elle est une faussaire. Les libertés prises par Constance (qui s’introduit dans l’appartement de son ennemie, lui présente une identité, des fonctions et des intentions alternatives), ses pratiques de stalkeuse (de l’épluchage de Facebook aux repères quotidiens IRL) la rendront probablement effrayante voire répugnante, mais comme on voit le désespoir de son état et l’énergie qu’elle déploie, la sympathie est facile aussi.

Note globale 79

Page Allocine & IMDB + Zoga sur SC

Suggestions… Chronique d’un scandale + Un frisson dans la nuit/Eastwood + Le Faussaire/Schlondorff + Elle/Verhoeven

Scénario/Écriture (4), Casting/Personnages (4), Dialogues (4), Son/Musique-BO (4), Esthétique/Mise en scène (4), Visuel/Photo-technique (3), Originalité (3), Ambition (3), Audace (3), Discours/Morale (-), Intensité/Implication (4), Pertinence/Cohérence (4)

Voir l’index cinéma de Zogarok

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