LE GENERAL DE LA ROVERE ****

26 Sep

5sur5  Deux maîtres du néoréalisme italien collaborent ici : Roberto Rossellini, dont le Rome ville ouverte (1944) donne au genre une impulsion déterminante ; Vittorio De Sica (acteur et réalisateur) s’en fait le relais le plus remarqué. Il réalise ce qui est pour beaucoup de spécialistes le chef-d’oeuvre de la mouvance : Le voleur de bicyclette (1948). Au tournant des années 1950 le néoréalisme commence à marquer le pas, Rosselini découvre alors Ingrid Bergman (sur Stromboli) et s’oriente vers un cinéma plus intimiste et parfois artificiel, peut-être plus ‘bourgeois’ (Voyage en Italie). C’est donc un autre temps en 1959, quand Rosselini fait de Vittorio De Sica le personnage principal d’une adaptation de roman, retraçant un épisode de la Résistance Italienne.

La conception du film ramène justement au néoréalisme et à ses contraintes, du moins elle a de quoi faire semblant. En effet, Il generale della Rovere de Indro Montanelli sort la même année et le temps imparti pour le tournage est serré. Rosselini multiplie les plans longs pour des raisons pratiques et les contraintes libèrent paradoxalement quelques énergies ; le film ne montrera pas grand chose, la mise en scène sera sans effets de manche, mais une ‘vérité’ s’en ressent. Après une première phase maîtrisée mais laissant tout de même dans l’expectative, les pérégrinations de Bertone deviennent passionnantes. Ce point de vue sur la vie pendant la guerre en marge des combats, cette façon de montrer les adversaires politiques d’un pays et les fourbes plus largement (en oubliant de les approcher avec cette dimension intensément à l’esprit) sont rafraîchissants. Les caractérisations sont perçantes, la réalité des protagonistes est prise dans tous ses aspects, ce qu’elle a de plus insolite ou foncièrement autonome parfois.

Taillé comme un antihéros exemplaire, Bertone (Sica) n’apparaît jamais comme un salaud véritable – il n’a pas d’authenticité, il n’a pas non plus celle d’un salaud. Le colonel Muller lui-même est un personnage plein de charme, nullement spirituel mais d’une souplesse étonnante, avec une sorte de bienveillance propre au manipulateur aguerri et revenu de tout. Le cas de Bertone reste le plus fascinant et donne au film la matière d’une fable morale, présentée astucieusement comme immanente, comme si la morale était celle d’un dieu vigilant. Bertone est exécrable mais on l’apprécie quand même. Souriant, très extraverti, jovial comme les circonstances l’exigent, il brille grâce à sa superficialité. Il est devenu lèche-bottes de la Kommandantur parce qu’elle s’est dressée sur son chemin. Son manque de conscience devrait le rendre effrayant, mais il est dépourvu de méchanceté ; pas sans âme, mais avec l’âme des autres. Ironiquement, ses manifestations d’orgueil lui font clamer qu’il s’est fait seul. Ses facultés d’adaptation l’ont fait escroc plus que la poursuite d’intérêts à longs-termes ou de calculs savants ; c’est un émotionnel placide, qui obtient des passe-droits jusqu’en prison.

À force d’être ses rôles et rien d’autre, il est capable de se remplir de la noblesse de ses modèles (et de leurs tics, des plis de leurs personnalités, révélés par exemple au détour d’une citation dans une lettre). Lors des bombardements, droit dans son rôle de Général, il se lance dans une diatribe lyrique sur la dignité pour calmer les hommes dans la prison. Il apporte de la grandeur et de la contenance. Investi Général, il respecte son personnage plus encore que la mission auxquels les nazis et son ‘ami’ Muller l’ont assigné (il doit rapporter l’identité des résistants confondus avec le reste des prisonniers). Au bout du processus, Bertone, sans perdre en vanité, est capable de servir le bien, tout comme il peut agir avec noblesse si celle-ci lui a été suggérée. C’est à ce point précis que toute la laideur de son comportement (vue de loin) devient simple incidence d’une plasticité géniale. Toute cette patte humaine n’attend que des lignes directrices pour agir, faire ou défaire l’Histoire, pour offrir son ego énorme mais vide au plus offrant. Rosselini et De Sica dressent une ontologie très sombre de l’acteur, dans un film bizarrement éblouissant, lui-même traversé sans être dominé par la morale, ou alors comme l’est un otage enthousiaste.

Note globale 86

Page Allocine & IMDB  + Zoga sur SC

Suggestions… Le Trou + L’Armée des Ombres

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Scénario & Ecriture (4), Casting/Personnages (5), Dialogues (5), Son/Musique-BO (3), Esthétique/Mise en scène (4), Visuel/Photo-technique (4), Originalité (4), Ambition (4), Audace (4), Discours/Morale (-), Intensité/Implication (4), Pertinence/Cohérence (5)

Voir l’index cinéma de Zogarok

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