ANNIHILATION **

15 Mai

3sur5  Ce film fait chauffer les claviers et les compteurs Youtube car tant de monde s’acharne à vouloir apporter des explications [de scénario] quand lui les refuse. Annihilation lance de nombreuses pistes, fournit de la matière à étayer ; ce qu’il est aussi doit compter et il n’y a pas de raison que les ambiguïtés gâchent l’identité ou la qualité d’un film. Si on souhaite tirer des déterminations d’Annihilation, cerner ce qu’il propose (et pas seulement ce qu’il effleure ou convoite), il faut y lire des allégories et évaluer son message, plutôt que chercher des solutions à cette aventure. Son espèce de méga-cancer, poids lourd amorphe reflétant et absorbant, permet d’appliquer une profondeur ‘mathématique’ à l’ego ou théorique à l’humain. Puis il cultive ses propres mystères plutôt que se mettre en quête de vérités ou de dimensions inédites ou mal comprises – ou alors, la quête repousse tout ce qui n’est pas (soumis ou) elle-même.

Un substrat biologiste enveloppe le film au bénéfice d’une cosmologie incertaine – même si Annihilation donne la première impression de procéder en sens inverse, avec une action commandée par les aléas du concret (pendant qu’un projet ou mécanisme surnaturel étend ses filets – et doit être maîtrisé à double titre car l’essentiel est la conservation de ce monde, de ce couple). En bon organisme en expansion, le miroitement (« the shimmer ») procède par mutation (expéditive grâce à la ‘réfraction’) et sélection. Celle-ci est généralement aberrante car inutile – mais jamais au point de rendre dysfonctionnel ou de produire des effets ‘trop’ sidérants sur les humains, ce qui plongerait vers le nanar. Sauf sur le plan de l’esprit (que justement elle écrase) et du maintien de la vie organique (mais à terme, au prix de déclins ou de pertes de fonctions parfois et même si celle-ci doit être aseptisée). L’une des principales questions du film (non résolue – évidemment) porte sur la part de volonté que peut avoir l’individu sur son irrésistible transformation génétique ; dans quelle mesure la conscience de soi permet-elle d’instrumentaliser sa réalité et de se corriger. Le sens et la vocation ne sont pas au programme, qui exclue l’élan religieux et rétame ses prétentions, ne serait-ce que par omission. La spiritualité peut demeurer mais elle se passe de l’élan de ses sujets, rendus à l’état de simples outils, dont les désirs personnels mais aussi la compréhension ou l’adhésion au ‘miroitement’ ont la même incidence que des ingrédients inertes pour une recette.

Le film est très ouvert, y compris pour rationaliser (sur le plan de certaines hésitations ou lenteurs à conclure) et recomposer l’expédition sous nos yeux (apparemment loin de durer près d’un an comme celle des militaires). Les légèretés curieuses dans l’organisation devraient gâcher la crédibilité du film. Mais en utilisant l’inconnu comme un mur ne laissant passer que les interprétations et les discussions (et justement, ne les laissant que passer), il s’évite d’être pris en défaut. La narration est d’une fluidité étrange, digne d’un épisode de Druuna (série de BD érotiques exhibant les joies malsaines d’un univers post-apocalyptique). Le montage et la répartition cérébrale l’emportent (sur l’émotion, le récit), les matérialisations et symboles aussi (le signe de l’infini/l’ouroboros est placé pour s’assurer de passer l’information aux retardataires ?). Quelques bizarreries, par exemple la contre-offensive face au crocodile, peuvent dès lors être de vraies ou fausses négligences (et vraies ou fausses naïvetés lourdes – comme le côté sombre et tourmenté réduit et surligné des participantes). Les allers-retours récurrents dans le temps pourraient avoir des intentions non ‘performatives’ – on ne pourra justement que spéculer, en d’autres termes les digressions qu’on aurait pu pratiquer, le film nous suggère fortement de les appliquer et de les associer à l’expérience de visionnage (et non aux méditations qui peuvent se greffer dessus). Les décors sont sophistiqués (les bâtiments sont des reflets explicites et conventionnels des états des cinq femmes, leurs absorptions ‘sur-mesure’ sont plus subtiles) sans être nécessairement beaux, même si les amateurs de psychédélisme seront clients. L’analogie avec Stalker est inévitable car dans les deux films des voyageurs viennent trouver une révélation dans une zone désolée. La nature et l’aspect varient déjà, la zone dans Annihilation est plus colorée et surtout animée. Puis à la chute existentielle et au vertige subjectif du film de Tarkovski, Annihilation préfère une issue du style d’Aronofsky, avec un aperçu de ‘dark enlightment’ au goût lovecraftien.

Ce qui génère frustration voire malaise avec Annihilation, c’est son obstination à compliquer le tableau et insérer des indices non-concluants. Il garde une part d’obscurité en s’appuyant sur trois méthodes : en faisant rideau, en ne s’engageant pas, en détournant sur les accessoires et une cohérence formelle (en cultivant des points discrets dans la mise en scène ou certaines caractéristiques des personnages – silencieuses, ‘clignotantes’ ou les deux mêlées). Il ne rentre pas dans l’obscurantisme dans la mesure où il n’est que marginalement ‘positif’ au test – il ne répand pas de fausses théories construites, de clés certifiées pour emprisonner. Par contre il enfile de grands desseins en se gardant bien de prendre un point de vue ou en préférer un ; s’il en a c’est sans l’affirmer. À terme si on interroge le film ou ses questions, il apparaît creux (bien qu’il soit rempli à ras-bord et réfléchi). Il n’éclaircit rien concernant les profits ou les vices de ces mutations, l’après lointain ; la victoire objective de Lena mène au malheur quand même – mais nous n’avons pas tous les éléments, seulement quelques-uns appuyés lourdement, alors nous flottons. Ce qui dégouline en revanche, c’est que l’évolution pourrait ne servir qu’à mourir plus à fond ! Annihilation laisse ce paradoxe à l’écran et s’attache à ce qu’il y a en chemin, les peurs comme les enthousiasmes – il ne discute pas ce paradoxe, c’est ce que ramasseront ses personnages, mais lui n’en répond pas.

Certains acteurs des réseaux sociaux ont décrété que ce spectacle illustrait les ressentis de la dépression ; c’est possible. Sa nature dépressive elle est catégorique (sauf si on le regarde en se faisant abstraction de notre animalité et de notre humanité, mais hors de ces formes la notion de dépression perd justement de sa pertinence). Sans spoiler Annihilation, il promet à l’espèce la défaite ou un avenir pourri (même quand les situations sont matériellement positives et les entités opérationnelles). Dans tous les cas, le film se solde par l’effacement fatal de l’humanité et de l’environnement humain ; il s’épuise s’il ne sait pas s’adapter, se converti de force au point de disparaître sinon. La seule conclusion réaliste, ne dénaturant pas le film et ne parlant pas à sa place, unissant ses expressions, c’est cet effacement. Qu’on gagne sur ses mauvaises tendances ou se laisse couler, qu’on aime ou se dessèche, on s’éteint, n’en a pas le temps ou la chance, puis on se dissout. Il faut grandir pour mourir. Les progrès ne sont pas simplement empoisonnés. La vie et la conscience humaine sont des passages. Et quand ils s’usent, comme pour la jeunesse et l’ignorance heureuse, il n’y a pas de remède. Moralité : en dernière instance, la nullité de l’intelligence humaine et de ses fruits l’emporte sur toutes autres considérations. Mieux vaut alors s’éparpiller en idées, possibilités, degrés de perception et réalisations qui démentent cette impuissance fatale (ou meublent agréablement). C’est la façon radicalement pessimiste mais toujours ‘pro-vie’ de concevoir l’essence humaine. Le big boss d’Ex Machina (déjà le faciès d’Oscar Isaac se prêtait au vendu de l’espèce alternative) donnait crédit à quelque chose de ressemblant dans ses moments de dépit, mais il avait à côté une démarche entreprenante et positive qui factuellement et philosophiquement rabrouait ce fatalisme – par contre dans les deux cas, l’Homme est obsolète, a suffisamment joué, pourrait bien céder la place à une forme de vie supérieure (sans ‘âme’ de préférence).

Les hypothèses psychologiques ou métaphysiques germent inévitablement. Le gommage (lui-même pas strictement avéré) des frontières spatiales et temporelles (jetant un flou supplémentaire sur la place de Kane et son existence) peut soutenir les constructions de nombreuses imaginations. Malheureusement il semble fonctionner selon les besoins du scénario et de l’avancée dans la jungle (est-ce le sacrifice nécessaire sans lequel le film deviendrait inintelligible et plus près du grand clip ou d’une œuvre musicale ? – ç’aurait le mérite d’une radicalité accomplie et d’une cohérence ‘achevée’). Si la pensée et le caractère doivent commander la réalité, les quatre femmes autour d’elle seraient les boulets de Lena. Elles incarnent différentes tendances ou pentes de sa personnalité, deux immatures (l’impulsive et l’intello suicidaire, celles qui se situent émotionnellement pour se définir et se sentir vivre), deux matures (la mère ‘orpheline’ et la directrice scientifique, celles qui comprennent et savent subordonner leur subjectivité), toutes déjà obsolètes pour avancer vers la mutation disponible aujourd’hui. Malheureusement ce dépassement n’implique pas en bout de chaîne un épanouissement. L'(affreuse) option ‘tout ça est rêve/une création’ est disponible également. Elle accrédite l’idée que les compagnes de voyage sont des Lena alternatives ou particulières. Cette explication rebattue mais bien cachée justifierait le recours à des stéréotypies et ramènerait les fantaisies génétiques dans le champ de l’esprit – divagant. Vient une hypothèse qui en rajoute derrière celle-ci et se mêle à ces caprices temporels : la vie que nous connaissons est ‘artificielle’ – une brèche vient annoncer son origine extraterrestre à une population qui sera bientôt prête à s’accepter objet (car elle sera modifiée, non parce qu’elle succombera à la beauté d’une proposition ou d’une prophétie), tout en ayant son fond de vécu humain, ses souvenirs et ses attachements, qui feront de chacun une particule avec ses nuances et ses propres élans, tout en participe passivement à la grande masse dont le miroitement est le moyen de locomotion.

Là encore, cela donne un renouvellement de l’Humanité, de sa religiosité (qui ne convergera plus vers un Dieu, des rituels ou un culte classique, anéantira le cœur et l’esprit de ses fidèles plutôt qu’elle ne les aliénera), un apaisement de ses tensions en les liquidant. La mort elle-même mute. La nouveauté disparaît au rayon humain, le goût des expériences et les émotions eux ne se renouvellent pas. Hors accidents, cet état amélioré et nettoyé empêche la prolifération des toxiques, mais compresse le passé au lieu de carrément le supprimer. Il peut donc encore diminuer l’individu, surtout qu’il ne développe plus de réponses ou moyens appropriés à ces questions ‘primaires’ du vécu, des sentiments, des affections. Dans tous les cas, les humains et leur cadre de vie sont appelés à se fondre. Et s’ils y résistent ou s’ils s’accrochent, ce qui est quasiment inévitable tant que l’oubli de ‘soi’ n’est pas plus puissant, ils souffriront et s’annuleront simplement. Être absorbé est inévitable, l’intégrité n’est pas possible. De quoi idéalement anéantir la crainte du mensonge et de la corruption (d’une personne, d’un rapport au monde), car ils ne sont que les véhicules de ces transitions (ça en revanche ce ne sera pas révolutionnaire). La perspective reste pessimiste, même en mettant de côté les sentiments ou instincts archaïques. Si Lena a la possibilité d’agir sur ‘la chose’ (dans sa rencontre finale), sa domination ne consiste qu’à détruire. En tout cas pour le moment – on en revient éternellement à ces manques délibérés du film.

La fin (de ce film dont les événements se situeraient après ceux d’un Life origine inconnue) est à la fois ce qu’il y a de plus ‘ouvert’ et de plus banal, au niveau du scénario et des considérations pragmatiques. Nous allons potentiellement vers la propagation d’un virus étranger et surtout d’une nouvelle façon de diriger sa vie, vers l’immortalité grâce à l’ADN métamorphosé, ou à défaut un nouvel état biologique optimisé. Il peut carrément se profiler une invasion extraterrestre, comme dans une série B ou un SF trivial (qui dans ses belles heures livre du Body Snatchers). Avec cette dernière piste (ou dernier degré d’acception) le film est plus ouvert à une suite. C’est d’autant plus défendable qu’il n’est supposé adapter (certes en le trahissant allègrement) que le premier opus d’une trilogie (sauf que la trahison le coupe des deux opus suivants). Alex Garland n’aurait rien prévu de tel. Peut-être que des opportunistes ou des motivateurs seront sur les rangs, leur principal défi sera d’allouer le budget qu’avait accordé la Paramount (celle qui a décidé de ne pas diffuser Annihilation en salles hors des USA, du Canada et de la Chine, laissant Netflix prendre la relève).

Note globale 58

Page Allocine & IMDB   + Zoga sur SC

Suggestions… Under the Dome + Solaris + Premier contact + Under the Skin + The Lost City of Z + Cold Skin + Alien le huitième passager + Le Labyrinthe de Pan + Le Blob + Le Mur invisible + Okja + Dreamcatcher + The Descent + Les Ruines

Scénario/Écriture (4), Casting/Personnages (6), Dialogues (5), Son/Musique-BO (7), Esthétique/Mise en scène (7), Visuel/Photo-technique (7), Originalité (6), Ambition (7), Audace (6), Discours/Morale (6), Intensité/Implication (5), Pertinence/Cohérence (6)

Voir l’index cinéma de Zogarok

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