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CAM CLASH *

14 Mai

2sur5  Cette émission fascinante est un remarquable témoin de la rectitude morale superficielle de notre époque (cette superficialité casse des réputations et anéanti les débats mais reste un progrès par rapport aux véritables inquisitions, dans la mesure où l’exclusion, les amendes et les interdictions sont la peine légale capitale). Les passants sont pris à partie ou simplement exposés à des injustices, des souffrances, des discriminations (ou même des excentricités) et réagissent ou s’abstiennent dans un contexte de caméra cachée. Cam Clash prétend donc organiser des expériences (d’observation) sociales. C’est avant tout une émission de vérificateurs : les gens sont-ils sensibles aux supposées plus hautes vertus et donc au respect de chacun, c’est-à-dire de leur égalité et de leur liberté à tous les uns par rapport aux autres ? Sous l’indifférence, n’y aurait-il pas des racistes en sommeil, des machistes ou des réactionnaires ?

Cette émission de service public (diffusée sur France 4) utilise aussi des thèmes en-dehors du catalogue de la « cage aux phobes » (haïssez De Villiers mais constatez aussi qu’un programme si surréaliste donne des armes à lui et à d’autres de son bord). Ce sont généralement des extensions ou des sujets à la mode (le manspreading). Le goût de s’indigner pour tout et n’importe quoi tant que c’est acquis ou insipide fait chuter parfois. Ainsi l’opus sur la discrimination des fumeurs est un ratage même du point de vue du gueulard enragé ou de la victime aux aguets. Celui sur le doublage dans les files d’attentes est bien crétin aussi. En fait, lorsqu’il s’agit d’incivilités pures et simples, l’effondrement est facile – les gens s’ennuient ou s’agacent, que peuvent-ils bien faire d’autre ? D’ailleurs l’émission ne récolte rien de mieux. Elle prend alors la tournure d’un sketch en train de s’écraser.

La non-surprise c’est que les gens dans la rue vont massivement dans le sens des commanditaires. Ironiquement, dans les témoignages d’individus face caméra suivant les simulations, chacun vient confirmer simplement, ou pire, marteler son indignation simplette et catégorique. Il y a même des champions pour venir pleurer, se plaindre, rappeler que le combat n’est pas fini, que le progrès ça continue, qu’il ‘y en a encore’ [des gens comme ça !], qu’il ‘y a encore’ de l’homophobie, du racisme, etc. Parfois, ce qui est simultanément mieux et pire (car on passe à la candeur suspecte), certains s’étonnent juste de l’insensibilité des gens (abstraits ou participants). Cam Clash est donc une piqûre de rappel : les gens absorbent l’ingénierie sociale et, outils, parlent comme des outils, pour sauter aux conclusions, relever le compteur et appliquer le diagnostic prescrit – qui doit rester insatisfait éternellement, comme tout idéal, comme toute utopie.

Nombre de ces témoins, à l’égal des organisateurs de l’émission, tendent à oublier la réalité dès qu’il est question des races ou des sexes (moins quand le problème tient strictement à des comportements, où l’identité de la personne perd de son importance). En regardant Cam Clash on pourrait croire que tout ce qui les structurent intellectuellement, tout ce qu’ils ont de sens moral est social, dépendant et ‘gentil’. La moralité d’ado complaisant a gagné. Nous sommes au niveau des gens postant des commentaires sur youtube ou les sites d’info (ou de réinfo new age/apocalyptique) en accusant tout le monde d’être des égoïstes, des arriérés ou atrophiés (avec des qualificatifs variables selon le niveau et les cibles propres au lieu), des abrutis. Le ‘non-jugement’ s’élève comme principe fondamental, hypocrite et éventuellement inquisiteur, de l’homme de la rue aujourd’hui. Il ne doit pas estimer, hiérarchiser les choses. Les reacs anti-selfies, eux, ‘jugent’. Chose amusante, les populations normalement préservées, en tout cas dans les sujets relatifs au racisme ou aux discriminations, peuvent s’avérer les seuls fautifs ! Même les arabes vont devoir passer au rouleau-compresseur du ‘politiquement correct’ et on voit qu’ils sont récalcitrants (et que des gens hésitent à répondre pour porter la bonne parole face à eux), notamment sur ‘Il n’est pas Charlie’. Avec la relativité du politiquement correct (la vieille musulmane devient l’intolérante de service face à une fille vêtue trop court) et le sinistrisme, chaque communauté ou personnalité peut donc avoir du souci à se faire. Voilà de quoi rassurer les troupes de non-gauche ou de non-‘civilisés’, dont les rangs pourraient grossir si les opérations et opérateurs de la justice sociale desservent davantage qu’ils ne servent leurs clients ou vaches à laits.

Pour le meilleur et pour le pire c’est efficace. On s’imagine ce qu’on répondrait dans la situation, ou revient à ce qu’on pense (et le met à jour ?). Les mises en situation basées sur le harcèlement fonctionnent, notamment lorsqu’une obèse ou une transsexuelle est attaquée gratuitement. Les ‘bourreaux’ sont alors insupportables, car ils en sont vraiment. Comme les beugleurs du métro sympathisants FN ou assimilés, ils commettent l’erreur d’attaquer un individu et d’y trouver l’incarnation prête et parfaite d’un vice, d’une menace, d’un égarement, réels ou présumés. Contrairement à eux ils se contentent du mode de vie et du cas strictement individuel d’une personne pour l’attaquer alors qu’ils n’en connaissent rien (et même dans ce cas il en faudrait beaucoup pour prétendre à un début de légitimité). L’humiliation voire l’exploitation des inférieurs en tant qu’employés sont également choquantes. Pour le reste, Cam Clash est l’occasion de constater à quel point on est dur ou cynique, ou simplement blasé ou découragé, par rapport à ce qui serait présentable devant un auditoire jeune, urbain, mixte et policé.

Mais Cam Clash et les probables trucs dans le genre oublient une chose majeure : tout le monde n’est pas dans la ‘réaction’. Et les accidents mis en scène peuvent aussi introduire d’autres impressions ou anticipations. La méfiance par rapport à un traquenard n’est jamais évoquée (n’est-elle légitime que de nuit ?) – sauf, sur une soixantaine d’éditions, par un pleutre parmi d’autres critères pour justifier sa lenteur. Tout le monde ne s’inscrit pas simplement dans le moment présent, à se braquer direct, sans voir ou entendre rien de plus que ce qui s’affiche immédiatement. Tout le monde n’a pas envie de s’impliquer dans quelque joute sans impact ni bénéfice. Cette omission de la part de Cam Clash n’est pas que toxique. Elle est conditionnée par une volonté de démonstration, qui rappelle l’optimisme nourrissant cette vision de la justice et des liens sociaux, dont Cam Clash est un agent. Mais là-dedans il n’y a pas de place pour le dialogue, ou alors hypocrite, téléguidé, servant plutôt à répartir des rôles. C’est prégnant au restaurant asiatique avec les clients hilares et incultes. Que voulez-vous faire contre des débiles décidés à brailler ? Il n’y a que la répression et le silence qui vaillent pour l’immédiat (les leçons ou même l’apport d’informations seraient bien vains) ; mais il y a aussi la possibilité de s’étaler, se souiller dans des conversations aberrantes entre sales gosses puants et gosses valeureux, enfin d’afficher son indignation et l’opposer à ces forces obscures, en l’étayant avec ses émotions et une gravité le moins feinte possible. D’après Cam Clash, les dignes et les braves s’étalent.

Tout le malheur de cette émission c’est de monter des hommes de paille. Elle nous fournit le racisme (et le reste) vus par ses ennemis ‘bien-pensants’. Les déviants vont trop loin tout en restant parfaitement odieux ou stupides, la combo étant bien sûr appréciée. Dans ‘Un pays de race blanche’ la plus vieille des complices balance « La France, on nous l’a dit à la télé hein, c’est un pays de race blanche » ; le Jean-savant en face va la rabrouer pour sa bêtise, idem dans chaque sketch basé sur la discrimination ou le racisme. Une facho ne réfléchit pas ; son contradicteur consciencieux au contraire s’abstient certainement de regarder Hanouna, d’aimer Trump et sait avoir ‘du recul’ comme tout individu posé et évolué (en pratique cela consiste à ne trop rien penser de précis, ne pas dépareiller et convoquer des expertises ponctuellement). Certaines défenses sont remarquables et devraient sonner comme des lapsus. Dans ‘Elle insulte une femme voilée’ (publié dans les débuts en février 2015, dépasse les 7 millions de vues), les compatissants (et protecteurs au grand cœur) brandissent à la facho : « vous avez qu’à fermer les yeux ». Il faut s’éteindre et accepter. Les yeux ce n’est qu’un début, l’esprit doit suivre absolument. Jusqu’à ressortir une telle phrase pour remettre sur les rails une déviante – non pour sous-entendre qu’on est contrarié soi aussi sauf qu’il n’y a pas de recours, ce qui à froid semblerait plus évident (s’agirait-il d’un retour du refoulé ?! On est jamais sûr que la bête est morte – cette émission d’ailleurs le laisse entrevoir !).

En revanche, les ‘victimes’ ou ‘bonnes personnes’ selon la mise en scène ont carte blanche (à quelques exceptions près où il s’agit de vérifier la tolérance aux nuisances dans les transports en commun). Et c’est ainsi que Cam Clash s’autodétruit. L’épisode ‘Elle ne sait pas se garer’ en est le paroxysme. La femme au volant galère longtemps et se place en mode ‘jédédroi’ pour épuiser son monde. Sa répartie ingénue mais agressive est une blague, un appel à colère ou la moquerie, surtout quand un homme propose de garer la voiture – ah mais justement, cette intervention est SEXISTE ! Le complice essaie de pousser ses cibles à prononcer des saletés afin de faire tenir la démonstration et d’épingler des coupables. Au pire il faudra des oppresseurs masqués ou des gens inconscients de leurs discriminations et de leurs préjugés. En conclusion de ‘Femme enceinte’, l’animateur et son interlocutrice doivent composer avec de maigres résultats : personne n’a dit d’horreurs, mais des gens pensent tout bas comme ‘ça’, c’est sûr !

Potentiellement, tout ça relève facilement du comique. Mais la chape morale est là, qui s’abat même dans les cas objectivement grotesques. Elle atteint le lourdingue dans ‘Femme enceinte’ avec ce personnage insupportable de femme teigneuse (une de ces ordures trop imbues de leurs bonnes raisons de s’afficher et de faire ‘scandale’), qu’apparemment il faut trouver tout à fait courageuse et méritante. Les interventions avec le chauve ou la blonde souvent tenue pour ‘vieille dame’ touchent au limite ; ‘Il n’aime pas les vieux dans les transports’ a tellement l’air d’une farce, le décalage maintenu par l’émission en devient curieux si on ne l’a pas simplement oublié car on est occupé à se marrer. Rien que cette prémisse selon laquelle il faudrait être sur le qui-vive, à chercher les injustices et victimes à protéger, a de quoi rendre sceptique ou hilare selon sa sensibilité – chez les gens ne sentant pas cet appel, naturellement. En tout cas le visionnage vaut le coup. C’est délicieusement lourd et il y traîne de modestes perles, côté chevaliers blancs ou bien salauds. L’essai sur l’avortement donne à réfléchir : la dame au bar a bien raison en proférant « des fois un coup de bite ça débouche les neurones ». Cette jeune catholique le mérite sûrement (par principe – enfin un qui soit noble et agréable) ! mais elle devrait aussi poursuivre son combat – or ce n’en est pas un, car nous sommes en 1974+41. Tout comme le refus d’accueillir des réfugiés, ce n’est pas une ’cause’ puisque c’est une mauvaise ’cause’.

Note globale 36

Critique sur SC

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