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LA NOUVELLE VIE DE PAUL SNEIJDER ***

24 Mar

4sur5 Mignonne histoire de pétage de plombs d’un cadre très supérieur arrivé à saturation suite à un événement traumatique. Thierry Lhermitte pourrait donc sembler dans un rôle à contre-emploi, mais ce nouveau costume pourrait être celui de bien des connards cyniques interprétés tout au long de sa carrière (comme ceux du Dîner de cons ou d’Un Indien dans la ville) – après vingt ans écoulés et l’orgueil ramassé. Il expérimente les vertus de la dépression, à distinguer de la ‘résilience’ ; les accidents, les chocs, les graves pertes, une fois digérés, laissent quelques cadeaux derrière eux – grâce à eux passer de l’autre côté’ sera plus qu’une fantaisie de l’esprit.

Quand le film commence, Paul Sneijder a déjà largement dévalé la pente. Le battant n’a plus de travail et sa famille n’est plus fiable. Le choc du départ, c’est son refus de ‘se battre’, comme on le dirait communément. Paul ne s’engagera pas dans un procès pour la ‘réparation’ de la mort de sa fille et contre l’accident qu’il a lui-même subi. Il décide que ça n’aurait pas « de sens ». Il a peut-être tort, les autres ont certainement raison lorsqu’ils évoquent ce qu’il(s) rate(nt). L’ont-ils quand ils le blâment ? Ils plaident aussi pour ses intérêts. Ce choix pousse l’entourage à tomber les masques – enfin c’est une façon pompeuse de le dire, car il n’y a déjà plus que le minimum d’hypocrisie entre les vieux colocataires (que sont lui, sa femme et ses fils). Paul Sneijder est simplement entouré d’humains auxquels il est lié – par des chaînes obsolètes ; et ces humains sont tels qu’ils sont, lorsqu’ils ont faim, sont pressés ou obnubilés, par eux-mêmes ou par leurs activités ; et lorsqu’ils se foutent de votre sort sauf dans la mesure et dans les parties précises où ils sont impliqués. Aussi Paul n’a pas le droit de partir ; il faut le prendre au sens strict. Il a des responsabilités et on aura qu’elles à lui rappeler, avant de devenir plus hostile. On le juge, on ne l’aime pas. Il trouve le médecin puis bientôt la police pour le ramener à sa ‘réalité’ présumée.

Paul Sneijder c’est le citoyen opérationnel qui a appris l’absurdité et se voit comme un rat dans un monde fermé – un monde ‘ouvert’ seulement à son bruit, abruti de lui-même. La phase d’apprentissage, les réactions et l’adaptation ne sont pas retracées, appartiennent déjà elles aussi au passé : comme pour lui, c’est fini, au mieux englouti. Le spectateur ne connaît Paul que remis à sa place de petit homme ridicule qu’un rien pourrait balayer ; anéanti pour les caprices d’un appareil ou de la météo. Grâce à cette nouvelle place dans la vie, Paul est témoin de la mesquinerie et la sauvagerie des gens. Leur dureté de vampires zélés et arrogants n’inspire ni honte de soi ni admiration, ni compassion. Il semble y avoir un biais consenti (régulièrement) par la mise en scène à Paul – elle appuie la solitude sous de multiples facettes (la distance, la vacuité ressenties, l’indifférence galopante), l’impression d’espaces plombants et écrasants.

Le film comme les perceptions de Paul dégagent un côté comique et triste, qui laisse froid. Ils auscultent passivement le vide, les mensonges des choses. Les rôles joués, les raisonnements et présentations sur-faits semblent dominer l’essentiel, l’authenticité relève de l’accidentel, la lucidité de quelques-uns s’arrête avec leur cynisme et leur avidité. On parle à Paul comme à un dépressif, avec le mépris, l’agacement et l’impatience caractéristiques – son ‘attitude’ est une menace quand elle n’est pas simplement une gêne. Jusque-là ce film a correctement représenté une phase dépressive, ses effets, sa réalité subjective, également ses dons ; il va au bout en accompagnant Paul dans sa confrontation passive-agressive puis finalement carrément agressive. D’abord le type joué par Lhermitte rejette les suggestions, les demandes (le concours, les avocats), même lorsque son humeur ne freine pas tellement ; après la résistance il va apprendre à assumer ses principes, ses préférences, oser dire non pour des raisons personnelles, puis découvrir les joies du sabotage.

Il s’oppose avec le sourire ; répond, avec humour si nécessaire ; démolit les espoirs, les consensus et les fiertés en dernière instance (d’où cette scène jouissive face au collègue et probable amant de sa femme). Pour l’observateur non-impliqué que nous sommes, c’est génial, car les gens sont poussés à montrer ce qu’ils sont et ce qu’ils veulent, sous les encouragements, la politesse et le reste. C’est le plaisir d’humilier la situation et soi-même, d’entrer dans la joie du refus et de l’abandon des caprices des normes ou de l’ego : tout ce qui fait « un minable » selon sa femme (et un autre hypocrite intéressé). Celle-ci est le complément parfait de l’histrionne ‘open’ : une workaholic sur-attentive à son image, obsédée par l’efficacité, alter ego parfait de la mal-baisée secrètement hostile à l’ultra-conformisme à la fois affiché et déguisé ; deux identités de femmes fausses et extraverties, interchangeables tout en paradant avec leur individualisme de narcisses serviles.

Dans les conditions où nous sommes, c’est donc l’horreur ultime. La fugue est bien la seule option et sans ‘ailleurs’ (terrestre ou autre) il ne reste que le négativisme – Paul le préfère allègre. Il est ouvert à l’expérience, tant qu’elle ne l’engage pas trop fort. En somme Paul refuse d’être l’objet des autres, refuse d’être dans le circuit. Sa libération est à ce prix ; il n’a qu’à gâcher une ‘vie’ qui n’en est pas une, des illusions de la bouillie sociale. Le consumérisme antisocial le guette ; l’envie de tout plaquer peut bien l’emporter. Car il n’a pu être là-dedans que comme un maillon ; désormais il ne saurait plus connaître que le statut d’aliéné. Cela n’exclut pas la conscience des risques, pour la société et pour le bonheur des individus, de ce consumérisme antisocial – simplement les valeurs n’étant plus, ce souci ne pourrait être que mécanique, finalement tout aussi hypocrite que les convictions altruistes ou le légalisme des autres. Aussi il n’y a plus qu’à laisser-aller, le monde et ses propres rentes.

Ce film pourra plaire aux lecteurs de romans ‘chemins de vie’ crétins ou brillants, pourra parler à tous ceux qui ont approché même indirectement des choses comme ce qu’on appelle « crise existentielle ». L’approche est candide, sans moralisme ni fausse notes, l’humour désespéré mais sans aigreur. Seul bémol : dans la seconde moitié, des scènes musicales et ‘abstraites’ remplies d’émotivité artificielle et de pop sophistiquée ronronnante.

Note globale 74

Page Allocine & IMDB  + Zoga sur SC

Suggestions… Manchester by the Sea + Irréprochable/2016 + Quai d’Orsay/Tavernier + Incendies/Villeneuve + Hippocrate + Le peuple du silence et de l’obscurité

Scénario/Écriture (2), Casting/Personnages (4), Dialogues (4), Son/Musique-BO (3), Esthétique/Mise en scène (4), Visuel/Photo-technique (3), Originalité (3), Ambition (3), Audace (2), Discours/Morale (-), Intensité/Implication (4), Pertinence/Cohérence (4)

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MOMMY **

16 Mar

mommy

2sur5  Un film de Dolan est toujours un cas passionnant. J’ai tué ma mère, son premier film, reste à ce jour la seule réussite à peu près univoque. Laurence Anyways était une sorte de faux-raté hypnotisant, aberrant mais toujours abondant de génie. Tom à la ferme n’était pas si flamboyant mais disait beaucoup, même si c’était passablement repoussant. Quand aux Amours imaginaires, le deuxième opus de Dolan, c’était une horreur si on est d’avance allergique à l’univers chimérique d’étudiants petits-bourgeois qu’il embrassait ; mais en ce sens il était exemplaire. Et à ce dégoût esthétique se mêlait toujours une certaine admiration, de ma part, pour le travail de Dolan, dont le caractère reste prégnant jusque-dans les moments les plus grossiers. En 2014, Mommy est le film de la consécration du québecois précoce, acclamé par tous et honoré partout : au lieu d’un objet imbuvable mais magnétique, d’un égo-trip grotesque et étincelant, c’est un coup d’arrêt.

Pour raconter les pérégrinations de cet adolescent souffrant de TDAH, Dolan opère un retour vers les 1990s criardes pastelles. Le jeune homme au centre du film n’est pas seulement un hyperactif, c’est aussi un adepte de musiques pop très moches. Mommy se profile comme l’heure du vilain kitsch, pas comme dans Laurence Anyways avec sa grandiloquence seventies/eighties : voilà le kitsch vrai, le littéral, le commun navré, le bien goitreux. Jusqu’au-boutiste, Dolan nous emmènera au karaoké incertain mettant Céline Dion à l’honneur. Le talent de Dolan est bien là, car il donne à toute cette laideur et ces références bien identifiées un semblant de virginité ; l’emprunte de l’auteur s’abîme cependant à côtoyer tant de ringardises et de bibelots vulgaires. Dolan est trop déférent envers cet imaginaire collectif très gras, renvoyant aux 1990s de son enfance. Son jugement et son goût sont totalement corrompus et l’objet de la transcendance est trop douteux.

Mommy est donc le film le plus désuet de son auteur, en même temps que le plus pressant : Dolan y intervient moins en tant qu’autodidacte inspiré qu’en petit-maître assimilé. Dans ce documentaire subjectif avec envolées lyriques, il aligne les saynettes outrancières avec une relative insensibilité pour la continuité ou la profondeur. Dolan compose un film-catalogue à tous les degrés. Son langage émotionnel chargé, affuté, demeure intensément présent (qu’il plaise ou pas), mais la coordination est lâche et pour arbitrer, Dolan s’en remet aux outrances tire-larmes : c’est un mélo classique, donner dans la banalité péremptoire est permis. Quand la menace pesant sur le trio est plus forte que ses errances, il y a davantage de vertige, ‘d’importance’ : pas un enchaînement de moments de vie bruyants, mais une confrontation à ce qui travaille ces vies-là précisément. La relation entre Diane (Anne Dorval) et Steve (Antoine Olivier Pilon, le garçon du clip College Boy tourné pour Indochine) devient intéressante lorsque son insularité est considérée par les parties prenantes ; idem pour les moments où Steve est moralisé sur la manière dont il traire sa mère, alors que celle-ci est complètement avec lui, engagée quoiqu’il arrive.

Malheureusement, en plus du pittoresque dérisoire, la nostalgie l’emporte et se donne tous les droits : rien ne saurait s’épanouir en-dehors de son assentiment. La dernière partie est donc plus percutante, le reste est simplement un gâchis pour quiconque n’est pas venu pleurer. Un gâchis maniéré, mais comme une pub où Hélène Ségara serait l’égérie, avec son sourire lunaire, un ciel d’automne et un petit pull angora. Il y a toujours cette finesse, engloutie par le pompiérisme à l’ordre du jour. Et s’il n’y a pas tout ce petit cortège fantasmatique exaspérant des Amours Imaginaires, Mommy n’offre pas cette réjouissance ironique d’être confronté à une espèce de Nemesis soignée, raffinée, détestable donc mais inspirant malgré tout le respect. Mommy est d’abord un produit frustrant, dérangeant dans le sens où on ne trouve plus la dose de stimulations qu’apportait une marque (Dolan), mais plutôt sa griffe diluée et banalisée, soumise à un régime contrariant son éclat.

Note globale 44

Page Allocine & IMDB  + Zoga sur SC

Suggestions… Byzantium

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