CARACTÉROLOGIE – Théorie et pratique (Louis Millet) **

4 Juil

3sur5  Louis Millet apporte quelques améliorations dans l’approche du modèle de Le Senne et Berger : la caractérologie devient plus mobile et pragmatique, les facteurs additionnels (Polarité Mars, Intérêts sensoriels, Passion intellectuelle, etc) sont considérés comme potentiellement aussi importants que les trois fondamentaux (Émotivité, Activité, Retentissement). Deux ajustements majeurs : Mars et Vénus sont dissociés, ils peuvent maintenant se cumuler au lieu de s’opposer, ce qui porte le nombre de facteurs à dix ; pour le retentissement des représentations, l’indice est désormais en fonction de la Primarité et plus de la Secondarité. Les losers du game, Amorphes et Apathiques, ont maintenant droit à la dignité. Ils sont requalifiés en Nonchalants et Placides (ce dernier étant notre horizon – ici il est tenu pour le vieillard-type, ce qu’il fallait bien entériner, mais aussi pour le sage, ce qui se tient mais s’impose moins naturellement).

Ensuite ce livre met l’accent sur la liberté du sujet. Il indique qu’un profil peut évoluer, que Mars, Vénus, les trois items relevant selon lui du ‘plaisir humain’ (celui des sens – Intérêts sensoriels –, du sentiment – Tendresse-, de la connaissance –Passion intellectuelle–) se travaillent ; l’Activité aussi se cultive. Ce n’est plus une donnée scellant la destinée, mais un critère largement sous influence de l’éducation, du milieu, des attentes et des modèles (ou valeurs) dans l’environnement. La non-activité reste une faiblesse mais, comme elle relève d’abord d’un « obstacle intérieur », il était logique de relativiser sa profondeur (ou celle de l’Activité, qui doit naturellement dégénérer ou se prostituer si son sujet n’est, justement, qu’un sujet – sous son emprise). Par déduction, l’Émotivité, le retentissement (Primaire/Secondaire) et la Largeur du champ de conscience sont davantage ‘immuables’.

La place de l’Avidité est ambiguë ; comme elle relève de la volonté, elle semble plus compliquée à éveiller ; on peut comprendre qu’elle se dope, se provoque, mais si justement il lui faut stimulation, alors c’est que le sujet a tendance naturellement à se contenter de ce qu’il est et d’où il en est (le non-avide a moins besoin de conquête, d’intensité, de croissance, tout comme le non-actif a plus tendance à renoncer face aux obstacles, à refuser ou dénigrer l’effort ; mais un non-actif peut très bien être avide et dès lors, plus brillant ou entreprenant qu’un actif négligeant par faible avidité, ou concurrencer un sur-actif tout aussi avide que lui – par le jeu de qualités ou d’opportunités étrangers au seul caractère). Cette notion d’Avidité souffre d’une idéalisation de la part de cette caractérologie actualisée, car Le Senne et Berger acceptaient sa dimension « bourgeoise » et matérialiste, alors que Millet en livre une définition plus ouverte, spiritualiste, mais aussi plus floue car embarrassée par son passé.

Les trois facteurs de base :

  • degré d’Émotivité
  • degré d’Activité
  • place sur l’axe Primaire / Secondaire (retentissement des représentations)

Les sept facteurs additionnels :

  • L, Largeur du champ de conscience
  • M, Mars
  • V, Vénus
  • Av, Avidité
  • Is, Intérêts sensoriels
  • Rv, pour la ‘Tendresse’ requalifiée en « plaisir dans le rapport spontané en prise directe avec le vivant » (cette désignation complète n’apparaît qu’à l’occasion de sa définition, page 55)
  • Pi, Passion intellectuelle

Ce bouquin ne se perd pas en détails techniques ou en justifications à rallonge comme pouvait le faire le livre de Le Senne. Pourtant et malgré son aspect dégrossi, il s’étale abondamment. Le Traité de 1945 se reposait sur quelques expériences et résultats moins significatifs et peut-être même définitifs qu’il le voulait, celui-ci étaie sur un plus grand nombre de morceaux choisis. Il semble donc plus étoffé en exemples. Mais derrière cela, il n’avance pas de chiffres généraux, procède à un minimum de comparaisons, parfois même sort du champ de la psychologie et des différences individuelles pour leur préférer le commentaire libre. Il prend quelques cas isolés, les essorent bien et voit dans de pauvres détails des révélations (le cas Bernadette Soubirous, pertinent au demeurant, est le plus édifiant).

Les liaisons de cette caractérologie française avec la foi catholique limitent et plombent cette nouvelle édition (avant, elles accompagnaient la démarche et n’alourdissaient que l’expérience du lecteur). Insidieusement puis ouvertement dans le derniers tiers du livre, consacré aux applications, à la pratique. Les considérations gratuites arrivent à leur paroxysme (on apprend plus rien sur la caractérologie), moralisme et religiosité sont déployés à fond (sans agressivité) ; beaucoup d’intuitions plus ou moins triviales défilent. Le texte n’approfondit pas mais peut se répéter, recoure à des exemples éventuellement, mais le principal effet est d’allonger la boucle, le moindre de glisser quelques anecdotes (sur St Thomas et sa Tendresse par exemple). Passé l’essentiel, ferme et effectivement lissé, le livre contribue de travers, voire sort de son sujet. Ce qu’il énonce n’est pas très solide. À terme il donne l’impression d’un détournement au profit de la promotion passive d’un art de vivre (assorti de piques contre l’esprit du temps, de mise en cause des modèles offerts à la jeunesse et du divorce – tout cela étant recevable en soi). Comme le texte affirme de façon douce et sans affûter ses arguments, comme il exploite les évidences (universelles ou idiosyncratiques) pour laisser fleurir des jugements empathiques et de beaux espoirs pour l’Humanité, il finit par ennuyer.

L’hypocrisie culmine également dans la dernière partie, après s’être insinuée régulièrement dans les exposés concernant les inactifs. Les amorphes soit-disant réhabilités restent présentés comme des handicapés, ou plutôt comme de grands enfants recelant parfois un si haut potentiel. Les Sentimentaux sont encore accablés et les Nerveux prennent leur place en tant qu’inactifs les plus riches – bien sûr, contrairement au Traité de 1945, celui de 1992 ne se permettra jamais de telles assertions envers un type (mais il les accomplit dans le détail – par exemple lorsqu’il se demande si le non-Avide n’est pas un déficient, ce qu’il nie aussitôt, mais valide constamment dans ses études détaillées). La Secondarité était exagérément valorisée et par suite le Passionné chez Le Senne et ses camarades, désormais la Primarité est une puissance, la Secondarité n’a plus qu’à être le négatif d’une puissance. L’Émotivité et surtout l’Activité sont des puissances manifestes, leur absence ou opposé semble peu bénéfique (dans le cas de l’Émotivité, ce manque peut être profitable, mais en particulier, dans une confrontation professionnelle par exemple).

Rien de tel avec les deux faces du Retentissement : Primarité et Secondarité sont deux forces, exclusives. C’est même le seul item (sur les dix) ou le ‘non-‘ (par exemple, ‘non-Secondaire’ pour une personne Primaire) est superflu, voire partial ou mesquin, puisque l’inverse a sa propre légitimité, soutient une personne plutôt qu’elle ne contribue à l’amener vers la nudité ou la désolation (les nE nA, non-Emotifs non-Actifs, allaient vers les teintes « sombres » chez Le Senne et Berger, mais la Primarité, malgré ses défauts, n’était pas une dépression ou une vacuité chez eux, elle rehaussait même les non-actifs tandis que la secondarité les enfonçait dans la morgue et le détachement). Faire de l’une le simple défaut de l’autre, ou un vice, conduit à l’égarement idéologique ; le culte de (ou l’envie, ou la complaisance envers) la Primarité est certainement bon pour certains, il est gênant lorsqu’il s’agit de considérer l’expérience humaine de façon objective ou, mieux, entière. Le rappel constant d’après lequel il n’y a « pas de bon ou de mauvais caractère / c’est l’usage qui compte » reflète une haute tolérance de la part des nouveaux caractérologues, mais aussi la préférence pour des applications sociales plutôt que théoriques voire pratiques, ainsi qu’un jugement de nature morale et affective (soucieux à la marge de cette fameuse ‘rigueur scientifique’, à raison après tout car elle est peut-être dérisoire ; qu’un profil s’exprime, sa réalité ne devient pas plus vraie une fois ‘assermentée’ par la science – et laquelle ?).

Il faut tirer de ce livre son Questionnaire et ses items améliorés ; sa préférence pour une caractérologie adaptable est aussi une bonne chose. Si un sujet ne correspond pas à un des huit caractères-types ou si un facteur ne se distingue pas chez lui, inutile d’insister : l’important est ce qui détache et tire une personne. Ainsi l’existence du ‘neutre’ sur les trois critères de base ne cause plus le malaise ou n’a plus à être ‘oubliée’, car il y a encore de quoi apprécier un individu ou qualifier ses traits.

Note globale 62

Extraits : « Plusieurs facteurs sont d’ordre plus psychique que psychophysiologique (question de degré, évidemment) et donnent donc prise à l’action volontaire : A, M, V, Av, Is, Rv, Pi ; les trois autres (E, P, L) peuvent être tempérés ou développés par une longue, très longue patience – vertu qui s’exerce quand le sujet veut changer dans ce sens en vue d’un but qui est essentiel pour lui (tous les grands convertis). » (p.222)

Critique sur SC

Répondre

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l’aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l’aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l’aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l’aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s

%d blogueurs aiment cette page :