PAS VU, PAS PRIS **

29 Jan

L’extrait sur lequel le film s’appuie ; voir le film (extrait au début)

2sur5 Chroniqueur de Dechavanne licencié pour non-respect des animateurs de la chaîne (France2), puis contributeur à la série des Strep-Tease, le journaliste-reporter, enquêteur et trublion Pierre Carles réalise en 1995 le documentaire Pas vu à la télé pour Canal+. Mais cette commande destinée à nourrir une thématique  »Politique, télévision & morale », sur le thème de la connivence entre politiciens et hommes de médias, est censurée, notamment parce qu’elle présente un entretien  »volé » entre Mougeotte (directeur des programmes de TF1) et François Léotard (Ministre de la Défense). De surcroît, cet entretien explicite (dont Carles possède une copie mais qui n’a jamais été diffusé sur une quelconque antenne, alors que rien ne l’interdisait) devait être diffusé sans commentaires. Carles ne lâche pas l’affaire et essaie d’imposer son reportage, tout en prenant contact avec des personnalités médiatiques ; sa censure est relevée par Le Monde et Libération, puis attire à lui Karl Zéro, ce dernier arrivant alors lui-même sur Canal+ pour y animer son Vrai Journal. Pas vu pas pris est le récit de ces péripéties et ressasse tous les faits et interventions. Il ne sortira en salles qu’en 1998 grâce à l’association  »Pour voir pas vu » conjointement animée par Charlie Hebdo et Gébé ; c’est le premier film de Pierre Carles et il démarre sa trilogie sur les médias, prolongée récemment par Fin de concession.

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Entre brûlot tatillon et work in progress, le style s’impose déjà. Pierre Carles se filme dans son enquête, sans tronquer les images ; le montage s’efface au profit de la vérité documentaire. Mais les œillères de Pierre Carles elles aussi sont là en permanence. Pas vu pas pris anticipe précocement la rebellocratie de Canal+ et son manque de courage social et politique ; il montre une chaîne somme toute alignée dans les attitudes sur ses concurrentes et dévorée par les réseaux et les conflits d’intérêts. C’est l’un des grands mérites du documentaire et à ce titre, une pièce à charges. En outre il apporte, surtout dans sa seconde moitié, des informations intéressantes sur certaines personnalités médiatiques en relevant leurs contradictions (Michel Field notamment) ; une piqûre de rappel sur la cuisine interne de la télévision et ses mœurs parfois borderline, à l’instar du choix par le Président de la République de ses questionneurs pour les entretiens officiels.

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Toutefois, Carles lui-même ressemble à un adolescent levant le voile sur des secrets de polichinelle. Il est probant dans les faits, pointe un phénomène réel mais reste aux portes, non seulement des confidents, mais aussi de l’engagement sérieux et dérangeant. Lorsque Canal+ fait une fronde contre lui, en retournant, à l’occasion d’un autre exemplaire de la même émission où son sujet devait être diffusé, vers les interviewés pour qu’ils fassent part de leur expérience et pour refouler l’affaire naissante autour de cette censure, Pierre Carles fait de cette ligue un trophée (de même que l’appui paradoxal de Karl Zéro). Et il a raison car c’est une preuve qu’il touche juste. Mais pourquoi, dans son propre documentaire où il a les mains libres, Pierre Carles ne va pas au bout des choses, en pointant, au-delà des liens incestueux, la constitution de certains monopoles dans les coulisses de la télévision ? En l’état, s’il est pourfendeur et grain de sable, il ne fait que remuer quelques-uns, assène implicitement ses convictions socialement de gauche, mais le système pointé n’a pas à se faire le moindre souci.

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A l’arrivée, il évoque somme toute peu de choses. A propos du lobbying entre les décideurs médiatiques et politiques, que chacun soupçonne et relève, Carles apporte peu de pièces à son dossier, sacralisant le bout de révélation, l’extrait à l’arrachée dont il fait le pilier et la pièce décisive de son film. Or il n’y a pas de choc : juste la démonstration d’une connivence entre des individus de pouvoir, mais rien d’illégal, rien d’outrancier, simplement des éléments cruciaux généralement opérés en privé, qui ici ont la chance, pour les curieux, de se retrouver en public grâce à une caméra cachée et l’inattention de ces deux individus de pouvoir dans un contexte détendu et franc. Pierre Carles s’embarque ici, mais c’est une de ses sales manies, dans une croisade puérile en s’appuyant sur des faits criants mais tout à fait communs. Ses ornières anarchistes le flouent, s’il dénonce une certaine désinformation et la lâcheté de ses collaborateurs potentiels, il oublie d’expliquer la nature du problème, ergotant par un torrent de morceaux de bravoure avortés. Les journalistes ne font pas leur travail, soit ; mais qui ne le fait pas non plus, qui omet de séparer les pouvoirs ? Où est le contrôle, la supervision indépendante de ces médias vendus ou opportunistes ? Il est évident qu’un dirigeant de chaîne ou qu’un journaliste défende ses intérêts, de même qu’un ouvrier défend la maison qui le nourrit. Il s’agirait plutôt de voir s’il franchit les limites et dans ce cas, rappeler à l’ordre la loi, or nous sommes très loin de ce genre de sortie de route de la part des antagonistes et de ce type de témérité réellement pugnace de la part de Carles. Trop occupé à cogner, Carles oublie ces questions essentielles. Trop vaguement et férocement contestataire, il oublie totalement d’apporter de la matière et de la réflexion à son sujet, mais aussi des objectifs. Un film à faire, un coup pour peu.

Note globale 45

.Page Allocine & IMDB   + Zoga sur SC

.Pierre Carles sur Zogarok : Fin de Concession 

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Voir l’index cinéma de Zogarok

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Une Réponse to “PAS VU, PAS PRIS **”

  1. Moonrise janvier 29, 2015 à 02:40 #

    Je n’en avais pas entendu parler. Il a l’air moins convainquant que les Chiens de Garde, que je ne trouvais pas sans défauts malgré tout. Mais qui était l’adaptation d’un essai construit et argumenté, alors que là, j’ai l’impression qu’on a juste affaire à un cri indignation un peu déstructuré.

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