UN PRÉSIDENT NE DEVRAIT PAS DIRE CA … ***

17 Déc

3sur5 Oui François Hollande va laisser une trace dans l’Histoire, mais elle risque d’être plus folklorique que dramatique. Avec le livre Un Président ne devrait pas dire ça il réalise une performance sans précédent, où un chef d’État en exercice s’ouvre en tant qu’homme (politique), balance des vérités ou des considérations in-assumables à son niveau. Un Président de la République a pris le risque du suicide social. Intolérable pour la classe politique, apocalyptique pour son groupe ; aberrant pour toute conscience responsable ; petit miracle pour qui souhaite voir la crédibilité du politique anéantie ou au moins ses hypocrisies flétries.

De la fin de campagne de 2012 à la rentrée 2016, Fabrice Lhomme et Gérard Davet, journalistes d’investigation travaillant pour Le Monde, ont rencontré François Hollande à l’occasion de 61 rendez-vous, chez eux ou à l’Élysée. Le candidat, qui sera président sur l’essentiel de la durée, s’est engagé à ne pas intervenir sur le livre qui devait en résulter, leur accordant donc une liberté inouïe. De quoi terrifier de simples amuseurs vaguement exposés. Le résultat est un pavé de 672 pages (650 sans les marges) très organisé, avec sept grandes parties (comme ‘L’Homme’ la deuxième, ‘La Méthode’ en troisième). Il révèle un François Hollande paradoxal, sûrement moins énigmatique à la sortie, mais toujours insaisissable.

La grande préoccupation d’Hollande concernant les affaires publiques semble d’entretenir les choses, au degré d’un super-fonctionnaire à la vue haute. Quelquefois il faudra payer de sa personne, souvent se contraindre, dans tous les cas il reste l’apathie intègre comme principe et horizon. François a la hantise du ‘tous pourris’ dans le peuple. Il aime dire que les affaires éclaboussant son mandat et souvent impliquant sa majorité sont la preuve de son exemplarité ; voici la démonstration que « la République irréprochable » a été instaurée. La transparence aurait ce prix que nous voyons (les quelques démissions forcées au gouvernement ou dans l’organigramme de l’Élysée) et pour lequel, ironiquement, Hollande se trouve blâmé. Ces révélations restent cependant à un niveau étriqué ; elles sont dérisoires à l’échelle d’une nation (notamment l’épisode de la « phobie administrative »), plus significatives comme illustrations que comme faits. Seule l’affaire Cahuzac souille fondamentalement le désir d’intégrité affichée du Président ; au fond, seule cette affaire est sérieusement compromettante pour le pouvoir, au-delà de François dont les mésaventures romantiques sont de violentes humiliations.

En lisant ce livre on a l’impression d’entrer dans la pseudo-intimité d’un sommet bizarre. Le représentant du palais est centré sur lui-même et sur l’actualité ; il faut bien utiliser ce terme, car si Hollande tient du ‘roi-fainéant’ il ressemble aussi à un ‘maire du palais’, mais un maire égocentrique et simple, peu voire pas touché par les afféteries du pouvoir, indifférent au luxe et aux symboles marbrés. Parfois il parle comme les journalistes, emprunte souvent l’attitude d’un observateur rationnel, non-interventionniste, qui pourrait en faire un professionnel remarquable. Au fond le job le plus sacré pour François Hollande est celui d’un gestionnaire d’images et de ressources humaines ; et à ce job il est plutôt mauvais. L’intendance médiatique occupe une place disproportionnée dans son regard. Elle dévore des parties entières du livre, de façon décroissante (donc énormément les deux premières, soit ‘Le pouvoir’ puis ‘L’homme’, celle du ‘Monde’ radicalement moins).

Le livre produit des effets nuancés, mais beaucoup plus négatifs au départ ; l’un des points culminants est l’étalage d’un cynisme de crétin de la part de Hollande, notamment lorsqu’il note la petite recrue Najat, en jubilant sur sa langue de bois et recouvrant son volontarisme d’une odeur moisie (« elle en veut »). ‘Le pouvoir’ (partie I) est, surtout avec le recul et si on laisse de côté le livre (donc reste sur le plus laid), sidérant par sa pauvreté et sa bassesse. Tout y est pris par le petit bout de la lorgnette, grâce à la contribution d’un homme d’État amorphe envers tout ce qu’il y a de grand, d’urgent, de fondamental, ou simplement d’extérieur à lui, son image et son plan d’avenir. Du pouvoir tel qu’il s’exerce aujourd’hui en France, ce livre donne, entre autres choses, une image pathétique, lamentable. Mais lorsqu’on s’écarte de celui-ci ou de la France, pour se concentrer sur François en général et Hollande dans ses relations hors-médias, la curiosité l’emporte sur la nausée. La sympathie peut même éclore pour cet individu si complexe, différent de ce qu’on en a fait ou déduit collectivement, de ce qu’on a pu projeter individuellement, mais assez multiple pour qu’on ait pu saisir le morceau qui nous inspirait – ou nous révulsait (au minimum il y aura la dimension chamallow, la plus éclatante, elle-même bien plus intéressante ou estimable lorsqu’on la connecte à celle du méga-notable, du troll séditieux ou du malin froid).

Au niveau des grandes idées et des enjeux trop subtils, Un président ne devrait pas dire ça n’est pas satisfaisant. Il vaut le coup sur un plan plus technique et technocratique. Il aborde les manœuvres politiciennes et entre grandes puissances sans déflorer de dossiers ou coutumes trop sensibles, en donnant un point de vue plutôt cru et carré sur ces choses. Pour le lecteur en demande ‘d’actuel’ le livre, fin 2016, vaut le détour. Les entrevues ayant duré jusqu’à la fin de l’été 2016, plusieurs épisodes de l’année sont évoqués, alors que leurs retombées sont toutes fraîches – et certaines en cours de traitement, au-delà même des résultats fracassants obtenus par Hollande le président « fantôme » et candidat potentiel. La lecture est un peu enrichissante malgré quelques parasitages, qui comme le reste tendent à être corrigés au fur à et mesure (la dernière partie, ‘La France’, retrouvant certains défauts initiaux, devenus plus recevables ou profitables).

Sur les 150 premières pages le style est souvent médiocre et irréfléchi. Les phrases sont courtes et souvent ponctuées par ce type de conclusion : virgule puis « donc » ou « aussi » inutile. Manifestement il faut marquer le coup pour rendre une micro analyse plus saillante, ce qui doit vouloir dire, dans certaines sphères, plus pertinente. Par contre, ce défaut de fabrication est propre aux deux premières parties, (quasi) inexistant ensuite ! Il y aura plusieurs cas de « Voilà. Drôle d’histoire quand même. » (p.140) ; des transitions maladroites au mieux. Les auteurs placeront tout le long quelques jugements moraux, avec leur fibre de centre-gauche humaniste, ‘social’ light et abstrait au mieux, en gardant une certaine décence ; la tendance à tout réduire montre là ses vertus. Dans l’ensemble, leurs remarques savent apprécier les éléments offerts avec un recul ‘plat’ comme il faut, en se souciant de précision à propos de ce qu’ils rapportent. Le livre sait exposer le ‘dur’ de la politique en adoptant le ton d’un compte-rendu – notamment lors de la partie ‘Le Monde’, la plus riche et la plus grave, puisqu’elle met en jeu les grands leaders de la planète.

La voix du président domine, c’était préférable. Les agréments ne font que nuire lorsqu’ils ne sont pas factuels ; les auteurs en arrivent sinon à dire n’importe quoi. Par exemple : le conflit, qu’ils (se) posent, entre vie privée des hommes de pouvoir/raisons publiques est taxé « interrogations existentielles ». L’usage impropre de la notion de ‘rationnel/rationalité’ (parfois à peine digne d’un langage parlé) est récurrent. Les mots sales et représentations dégueulasses de gens de télé ou de papier comme « imprimer » répondent présent. Le lecteur goûtera aussi ce style de finesse : « Toujours ce sentiment que, quoiqu’il fasse, il sera critiqué. Délire de persécution, début de paranoïa ? En même temps, les faits auraient plutôt tendance à lui donner raison.. » (p.254). Heureusement, dans l’ensemble la capacité de jugement du lecteur reste respectée ou n’est prise en compte que lointainement – car quand Hollande parle il semble abandonner plus que jamais, pour le grand-public (sans doute pas pour les journalistes), le souci des apparences, de la respectabilité.

À quelques endroits les auteurs en rajoutent pour rabaisser le président, souligner sa nonchalance et son irresponsabilité ; peut-être pour se dédouaner de la leur, eux qui lui ont tendu la perche pour ce hors-piste. Leur posture peut se faire mesquine et lâche, à d’autres moments presque complaisante par sa faloterie, en plus de la superficialité habituelle (et probablement nécessaire). Il y a des attaques et des faits à prendre en considération, ou au moins à évaluer selon le contexte et les éléments liés, sur lesquels ils laissent le président placer ses démentis ou justifications. Sur le chômage (dont Hollande aurait réussi à stopper l’ascension à partir de 2016) les journalistes d’investigation sont d’une bienveillance inconsidérée ; ils frisent le mensonge par omission. C’est de l’ignorance ou une cécité indigne de leur métier (ou prétention). La révolte de Trierweiler est dénigrée car elle sent mauvais ; Lhomme et Davet seraient clean, auraient de la dignité et du respect. À la limite, ils sont de bons commis – bons et faux manifestement, car ce livre existe et la mise à distance est déloyale.

Quoiqu’il en soit ce livre répond à des attentes plus exigeantes que Merci pour ce moment, essai et vengeance de Trierweiler (publié en septembre 2014, quelques mois après que Valérie ait été sortie de la vie privée d’Hollande), au ton extrêmement émotif et subjectif. Il offre des morceaux également croustillants mais le rire est plus rare et ambigu. Même le dégoût se fait clinique. Il y a aussi matière à apprécier Hollande avec un minimum d’a-prioris ou de déformations par des tiers. L’homme, le président et l’homme politique suscitent presque une tristesse ‘théorique’. Un des angles morts les plus flagrants du hollandisme concerne ses ressources humaines : il a payé cher ses lacunes dans l’évaluation de ses collaborateurs et notamment des effrontés, dont il semble envier la liberté (Taubira ou Macron, qu’il couvre d’éloges). L’hypothèse d’une malice virtuose, d’un détournement hilare, tient toujours (même si elle n’est pas considérée dans ces lignes) ; la remarque de Hollande sur son apprentissage de l’écologie en est un exemple discret mais sidérant (monsieur éteint les lumières à l’Élysée parfois le soir!). Planté où il est sur l’échelle sociale, Hollande doit être informé, quand bien même il serait tenu de faire de la figuration sur l’essentiel du politique ; en bon corrézien ambitieux Hollande sait se faire passer pour un imbécile ; et sait trouver les sujets pour le croire et s’en réjouir. Plus loin dans le livre, il revendiquera son action sur ce sujet (citant notamment la Cop21) qu’il avoue méconnaître et négliger a-priori.

Le seul manque persistant qui aurait pu être corrigé concerne la politique intérieure au sens fort. Ce manque est révélateur : l’intendance médiatique est plus importante pour le pouvoir, ou pouvoir officiel, ou supposé pouvoir. Le FN est très peu évoqué. Sauf via sa petite sous-partie (‘IV – Les Autres > 2. La menace) consacrée à Marine Le Pen, il n’est jamais traité pour lui-même (rares citations : p.142,246, une ligne quand est évoqué projet d’ouverture du droit de vote aux étrangers p.288, puis dans une discussion avec Sarkozy dix pages plus loin). Même lors des dernières pages relatives aux attentats et aux attentes populaires, il est toujours enjambé, traité soit comme un détail, soit comme un rouage à prendre en compte dans la conjoncture politicienne. Or le FN a réussi à créer la tripolarisation, qu’il a maintenue pendant tout le mandat de Hollande ; s’il était resté à son étiage des années 2000, qu’en aurait-on dit dans ce livre ?

En revanche le livre a le mérite de relever les aspects plus reluisants du quinquennat, les quelques legs ignorés ou incompris d’un mandat dont Hollande n’a peut-être pas correctement mesuré la perception (par manque d’intérêt plutôt que par insuffisance – mais cela garde une part de bêtise). Par exemple, ‘Flamby’ a raison de rappeler l’avènement de la HATVP (Haute Autorité pour la Transparence de la Vie Publique), mise en place fin 2013 et emblématique de sa lutte contre la corruption. Ses mesures ont pu être décalées (par rapport à l’opinion, aux nécessités, à la ‘vraie’ corruption) mais elles trompent le vide dans le plus minable des cas. Hollande sait que le mariage ‘pour tous’ sera une mesure sociétale historique comme l’ont été la légalisation de l’avortement ou l’abolition de la peine de mort (il les citent). Au moins il s’agira d’un repère dans la chronologie du catéchisme progressiste, qui, comme les voix modérées et raisonnables dont il se réclame, ne sont pas audibles en cette période (là encore, c’est dans le texte).

Raison de plus de se disperser et courir après les médias (et leur assentiment, ou au moins leur considération, leurs commentaires) ? Pendant son mandat le président a donné de son temps pour d’autres livres contenant également des « confidences », ou du moins des propos susceptibles d’être tordus comme tel. Un Président ne devrait pas dire ça est l’opus qui fauche tous les autres, leur mètre-étalon ; ils ont recueillis et révéleront des miettes. François qui ne peut s’empêcher de tempérer, affadir, a trouvé le moyen de s’inscrire dans ce vent de transgressions (d’obédiences réactionnaires pour la plupart – de Trump à Beppe Grillo en passant par Zemmour) qu’en bon centriste inséré il regrette – en restant indirect, mais en signant mieux que jamais.

Au travers de ces 61 rendez-vous étalés sur quatre ans, il a trouvé un espace où s’adresser à la population indirectement ; par l’intermédiaire des journalistes. Tout est cohérent dans son système de rapports et ses hiérarchies de communiquant. Le président absent, le politicien suprême qui parlait aux médias et les cherchaient, tend une perche aux gens auxquels il ne sait pas parler, sauf en campagne et s’ils sont disposés (il y en a toujours, de ces malheureux optimistes). Avec ce livre, il peut les atteindre de façon presque souterraine, intime sans devenir familier ni s’ouvrir véritablement, en s’invitant avec eux à la table des spectateurs ; mais lui en est un placé au-delà de ce qu’ils peuvent encadrer, aussi sa légèreté n’empêche pas cette exhibition à chaud d’être attrayante. Le lecteur découvrira bien un homme cynique, tacticien impitoyable voire destructeur, mais peu disposé à la corruption ou à la jouissance de la mesquinerie – ou peu vu sa fonction. Cet homme riant de ses blagues serait « définitivement plus rousseauiste que voltairien » (p.420).

La récompense pourrait se faire attendre ou ne tenir qu’à des suffrages immatériels, éparpillés. Ce livre est une calamité, un acte fou mais, sans compenser les errements de ce quinquennat et encore moins les pardonner, il crée une différence. Il peut susciter l’admiration des négativistes de cette planète, sidérer les nihilistes juniors ou endurcis. Oui François Hollande, sa mission et les conséquences de ses actes ou non-actes mis à part, a été héroïque. Il a violé des règles tacites élémentaires et même bafoué des exigences officielles fondamentales, en lâchant quasiment des secrets d’État, affichant au grand jour des anecdotes et références d’initiés ou du ‘tout-paris’. Il ne s’est pas racheté en tant que leader politique, mais il a été révolutionnaire en politique ; même si tout ça est à relativiser, car le rayon d’observation reste prudent ; et également à prendre avec des pincettes, car Hollande a souhaité manipuler et quand bien même il se serait égaré, il a avancé ce qu’il a bien voulu et pu dire (ce qui pourrait n’être pas grand chose). Cet exercice pourrait en inspirer d’autres, qui donnerait à la culture des fuites organisées et du déballage des ‘of’ un débouché funeste.

En tout cas ce livre-là aura eu des effets radicaux. À la sortie (en octobre 2016) le résultat est, ‘objectivement’, désastreux. Les ‘socialistes’ du PS sont plongés dans un psycho-drame hallucinant, certains répandent des saillies dignes de commentateurs Youtube éméchés, d’autres doivent faire bonne figure. Ce suicide apparent accompagne Hollande vers son record à 4% d’opinions favorables et 6% d’intentions de vote pour 2017. Il enfonce Hollande dans la solitude et donne à ses nombreux adversaires internes une raison non ‘électoraliste’ de le mettre sur la touche. Que ses troupes se résignent à le soutenir, c’était tout ce qui restait à Hollande ; à moins que ce livre ne lui permette de tisser des liens insoupçonnés avec les Français. Cela n’a pas été le cas, faute de temps et de pédagogie, probablement. Quelques semaines plus tard et quelques jours après la désignation du candidat de l’ex-UMP, Hollande annonce sa non-candidature. Contre toute attente et conformément aux indices réels, enfin.

Note globale 67

Page Goodreads, Babelio  + Zoga sur SC

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