GONZO : UNE HISTOIRE DE L’AMERIQUE DES ANNÉES 70 **

5 Jan

2sur5  Le coup fatal, pourtant pas le plus méchant ni cruel, pour un rebelle d’un temps est d’être transformé en institution par la suite ; précisément en institution absorbée sans égards par la culture dominante (en titres, pas en nombre de recrues), tout en ayant peu ou pas d’influence sur la création ou les masses. Hunter Thompson et son journalisme gonzo en sont réduits à ça. Des références incontestées, ou alors ignorées, ne valant pas le coup d’être attaquées, alors qu’elles sont sacralisées officiellement et passe-partout concrètement. L’assentiment artificiel, sans que la moindre autorité ne rayonne depuis sa source authentique ; tout au plus, un prestige tributaire de tant d’autres.

Les défenseurs du sieur Thompson présents dans ce documentaire sont soit de cette espèce, (soit de passage, c’est le cas de Tom Wolfe) soit résignés à cette obédience. Ils aliènent leur chouchou ou le laissent otage de la récupération. Dans Gonzo : the Life and work of Dr.Hunter S.Thompson (2008) les confidents et prestataires sont presque tous des bohémiens et aventuriers de salon, sinon des ex-paumés embourgeoisés. Ce film convoque aussi des hommes politique du plus haut niveau, sur lesquels Hunter avait écrit et dans le cas de George McGovern et Jimmy Carter (candidat aux présidentielles américaines de 1972 et vainqueur de 1976), auxquels il apporta son soutien (avant de les torpiller à leur tour). Le spectateur apprendra beaucoup sur le personnage et son parcours, le ‘fan’ ou l’averti pourra se satisfaire de tant de faits, images et propos compilés. Ils subiront également les conneries mystificatoires et romanesques habituelles : ‘Hunter avait un côté pur et un côté sombre’, il était le moraliste immoral contre les immoraux moralistes, etc.

La seconde élection de Nixon en 1972 est le catalyseur pendant une large partie de la séance ; elle a marqué l’apogée fielleuse du pape, créateur et finalement embaumeur du journalisme gonzo (‘méthode’ refoulant toute objectivité, exigeant du courage au moins sur les plans psychique et physique). Finalement il apparaît avant tout comme un ‘choqueur’ de bourgeois sous substances, entouré par sa troupe. Car tous les troupeaux humains ont besoin de guides, les évadés, les déglingués et les rebelles n’y échappent pas. Pour nombre de ses camarades journalistes Hunter est un modèle ; lui se permettait ce qu’eux ne sauraient ou n’oseraient accomplir. Et ce film encadré par Alex Gibney est efficace pour communiquer cette fascination. Il est énergique, enjoué, livre deux heures plaisantes sur la forme, tout en étant abrutissantes – et repoussantes tant qu’Hunter est ‘trop’ introduit, trop vu sous le prisme de ses intermédiaires.

Comme l’indique un des intervenants, « Hunter était un romantique. Son utopie, qu’il avait connue (..) c’était San Francisco au début des années 60. » Ce n’est peut-être qu’une partie de ses rêves, mais c’est bien celle qu’il a mis en avant et eu à exploiter. Ce type théâtral, exagérant et se passant des faits pour écrire comme pour agir, a aussi été un acteur politique. Lui candidat au poste de sheriff, il présente avec sa troupe un projet clair et précis : préoccupation numéro 1, l’environnement ; numéro 2, la drogue. Programme anti-musclés et virulent. Les rescapés expliquent ‘on était tous bizarres’ et autres conneries de narcisses de chiottes et d’adulescents intempestifs. Ce sont les pères et plus encore les tontons de toute la merde normale mais extra-ordinaire actuelle, dominant dans les magazines et autres observatoires urbains, infantiles ; croisés défenseurs des transgressions en principe, en pratique crevant de trouille au moindre tremblement de l’actualité ou de la plus petite surprise remontant de la société.

Du moins, ces tontons (ils ont des légions pour la suite malheureusement) sont ceux qui nourrissent ces torchons, en les adoubant, achetant, diffusant ou remplissant (un représentant de Rolling Stone s’exprime dans son bureau new-yorkais – ses yeux vont perler, ce sera sincère et vraiment répugnant). Ils ont déjà su flatter Thompson de la pire des manières, en le tirant vers des outrances et des réjouissances stupides, en châtrant presque les retombées de son impressionnante volonté. À l’époque (vers 1970) ils étaient là à s’émouvoir, se faire des câlins, comme des crétins, chialant contre les coups que finissait par leur porter l’establishment, faisant des réactions policières tant guettées la preuve de leur oppression – décidément des niaiseux révolutionnaires, aux traumatismes si faciles, si facilement envolés également ; voilà la résilience des organes flasques, inlassablement pleutres mais turbulents, criards en bas-régime. Les soutiens et fans de Thompson parlent à sa place et ça fait mal.

Que voulaient-ils ? Changer le système ! Pourquoi ? Le rendre bon. À la bonne heure. La misère totale donc. Hunter revendiquait l’appellation de « freak ». Ok pour le génie de l’homme, l’éloquence de l’auteur et de l’activiste, la saine volonté, l’intelligence ; mais vu son legs théorique et ses troupes il va falloir arrêter de se faire des illusions sur son projet politique. Le rêve américain est mort selon ce monsieur, il n’a eu de cesse de le répéter et d’avoir des sursauts ; ses alternatives n’échappent pas à la décomposition, elles ne font qu’un ajouter un substrat brillant et frais. C’est déjà énorme il faut en convenir, mais à l’échelle globale qui le préoccupait, comme tout journaliste intègre et concerné par son sujet officiel (‘la marche du monde’), ça reste aussi vain que l’ensemble de l’offre classique.

Face à ce défilé le contrepoint est une succession de mises en accusation. Hunter S.Thompson aurait pu être offensif jusqu’au-bout, incarner une alternative aujourd’hui ; ou bien son cynisme a pris le dessus sur son caractère dissident. Griefs défendables, la sur-charge contre Nixon l’illustre à merveille : Thompson l’a pris sur le ‘dur’ de la politique mais aussi beaucoup par le bas, se répandant en balivernes sur ce que le président symboliserait à lui tout seul. Mais pour ceux qui rêvaient de « la victoire contre la Vieillesse et le Mal » (oui avec les majuscules – voir à la 53e minute) c’est surtout qu’il ait lâché l’affaire et cessé de faire de bruit, l’objet du malaise. Et ce documentaire n’y contreviendra pas. Car il est émotif, partial et assertif. Il parle au minimum à l’intelligence et évite les risques. Pas question de convaincre ici, mais de porter (et espérer reproduire) à l’écran les euphories progressistes et dissipations de junkies para-mondains du tournant post-68. Avec musique hippie, rock sirupeux et même extraits de Las Vegas Parano à l’appui (le film de Gilliam est tiré de son premier Fear and Losing, roman ‘d’observation’ fantaisiste et sous acide).

Hunter S.Thompson était un mec malin et probablement avide de débouchés constructifs, au fond ; qui ne pouvait que s’égarer et se faire souiller par ses pitoyables affinités. Quoiqu’il ait pu être ou vouloir, ce n’était pas un aveugle ou un fanboy invétéré ; il attaquait aussi des ‘héros’ ou récupérateurs de la gauche et du mouvement des droits civiques. Il cogne effectivement sur certaines dégénérescences, sur les ‘trop’ établis en train de se gâter quoiqu’ils gardent les manettes. Il trouve déjà une déliquescence similaire chez sa propre clique supposée et c’est d’ailleurs en grande partie à cause de regrets et d’attachements décevants qu’il a dû se retirer et raccrocher. Jusqu’au-bout il aura été habité par une rage qu’il ne savait plus comment liquider sur le plan public ; il a réagit à l’écrit aux attentats du 11 septembre, avec pompiérisme d’après ce qu’en indique l’emphatique ouverture du film. Sans doute souhaitait-il attaquer ou au moins exulter ; manifestement il ne trouvait pas où donner, aux côtés de qui ou pour quoi s’engager ; forcément ses interventions ne pouvaient qu’être récréatives et cela a pu finir par le blaser. C’est peut-être ainsi qu’on flingue un talent et démolit la fougue d’un citoyen en révolte.

La contre-culture des 60s (et de façon plus ripolinée des 70s) est un marché, avec une foule de clients d’époque pour la promouvoir et aider le chaland à s’en gargariser, à se construire une contre-Histoire ou même une Histoire de la sortie des âges sombres. Hunter S.Thompson était une icône pour ce genre de recyclages ; comme il se voulait pourfendeur de l’oppression, il devait regretter ce qu’on avait fait de lui, une sorte de guide des amuseurs n’assumant pas leur pouvoir acquis et les dérives de leur sérieux. Il a sûrement dû se suicider de nombreuses fois avant 2005.

Note globale 50

Page Allocine & IMDB  + Zoga sur SC

Suggestions…

Scénario/Écriture (3), Casting/Personnages (2), Dialogues (2), Son/Musique-BO (2), Esthétique/Mise en scène (3), Visuel/Photo-technique (3), Originalité (2), Ambition (3), Audace (2), Discours/Morale (2), Intensité/Implication (3), Pertinence/Cohérence (2)

Voir l’index cinéma de Zogarok

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