ROCCO ET SES FRÈRES ****

10 Nov

4sur5  Très grossièrement, l’œuvre de Luchino Visconti peut être illustrée par deux pôles : le néo-réalisme où les catégories populaires sont au centre (Ossessione et La terra trema sont engagés sur ce versant), les films centrés sur des aristocrates et leur univers (Ludwig ou Violence et passion). La principale différence entre les deux est dans le rapport au temps : pour le premier cas, les ordonnancements de la société, de l’actualité, s’imposent et définissent la marche ; dans le second, l’autonomie à cet égard est plus grande, peut même devenir mortifère. Dans tous les cas, Visconti dresse un tableau d’ensemble où les trajectoires individuelles, si romanesques ou repliées soit-elles, sont attachées à un destin communautaire. Mort à Venise n’y échappe pas mais se distingue par l’exacerbation du drame privé (et la suppression de toute conscience sociale, venue de la subjectivité du protagoniste, enfermé dans sa maladie et ses conflits).

Rocco et ses frères est l’ultime balise du néo-réalisme par Visconti et précède le monolithique Guépard (1963), où l’aristocratie fataliste subit la bourgeoisie famélique et enthousiaste. Il raconte la désunion d’une fratrie partie la fleur au fusil chercher une merveille vie à Milan. C’est l’après-guerre, le temps de l’américanisation, le début de l’affaissement des traditions et surtout des modèles familiaux communautaires. Chacun connaît des succès relatifs et des échecs solides ; ils livrent leurs corps à l’exploitation (la boxe ou la prostitution), les plus malins ou corruptibles trouvent des combines pour se faire de l’argent pour mieux vivoter ou espérer. Ils se retrouvent mais pour s’ausculter superficiellement, ou pire se mesurer en adversaires ingrats. Les écumes de foi et de loi ne comptent que si vraiment il y a le feu, encore que celui-ci puisse en pousser à tout tenter. Le gâchis de la réunion finale, à l’occasion d’une grande fête, pousse cette corruption à son stade ultime, se liquidant elle-même en emportant la facilité et la douceur d’avant. Un nouvel horizon s’ouvre, alors que la ‘mama’ a depuis longtemps perdu la face. Rosaria (Katína Paxinoú) est la matriarche passant hors-jeu, gueulant mais ne décidant rien, tenant ses petits par la sympathie et le devoir, non par la force ou la morale. Lorsqu’elle fait part de ses regrets, de son envie, elle rejoint à son étage l’éclatement à l’œuvre, qui lui n’a pas besoin de ses services et d’ailleurs se profile loin d’elle.

Les quatre frères (et le petit Luca) ont chacun leur chapitre mais concrètement les cas de Simone et Rocco aspirent l’ensemble. L’opposition entre les deux est le nœud gordien. Simone est le vilain canard, joué par Renato Salvatori (abonné aux rôles de petit loup romantique). Il se sent rabaissé par Nadia (Annie Girardot – Roger Hanin est l’autre agitateur [de destins] français au générique), dont il devine le dégoût à son encontre ; et dont la grossièreté libérée heurte sa brutalité éruptive. Perpétuel fautif, Simone joue sa carte contre Rocco et contre beaucoup de choses ; Rocco prend des coups, accepte et pardonne. L’hostilité ne vient jamais de lui et ne l’abat en aucune circonstance, ne lui laisse de traces. Il garde l’air propre et dégagé, tout en étant radicalement concerné. Alain Delon (dont la carrière venait d’exploser grâce à Plein Soleil) campe ce personnage angélique, qui semble presque imbécile au départ. Secoué, il déballe de grands mots, de beaux élans et son sens profond du dévouement. Il semble un peu fragile, est peu réactif, s’affirme à contre-temps et ressemble finalement à un saint civil.

Mais ce genre d’individu n’a pas sa place dans un panier de crabes, à moins de s’impliquer un peu férocement. Rocco est un vertueux mais un salaud par omission. Il semble flotter au-dessus des basses affaires, marcher à côté du monde sur lequel il pose un regard tendre et indulgent ; il a tout du héros, sauf l’attachement brut et le courage ‘qui se voit’. Les deux femmes de sa vie louent sa pureté mais elle est au prix d’une culpabilité intense, le poussant à réparer les erreurs des autres, ou connaître la gloire qu’ils convoitaient (c’est le cadeau de cette tendance, qu’ironiquement il ne savourera pas comme tel). L’attitude de Rocco ne suffit pas à épargner la fratrie mais elle en sauve l’honneur et lui permet in fine de s’intégrer au nouveau monde, de marquer des points en terme de reconnaissance sociale. Par là s’entretient un semblant de cohésion, une unité vague et symbolique après être passés près de l’apocalypse familial – et d’en rester marqués et ‘vidés’ probablement à jamais, mais d’autant plus libres d’embrasser ou de fuir les promesses de l’avenir. Le film fut salué à la Mostra mais connu des démêlées avec la censure, à cause de deux scènes cruelles (le passage du pont et le laisser-aller doublement coupable).

Note globale 78

Page Allocine & IMDB  + Zoga sur SC

Suggestions…

Scénario & Écriture (4), Casting/Personnages (4), Dialogues (4), Son/Musique-BO (4), Esthétique/Mise en scène (4), Visuel/Photo-technique (5), Originalité (4), Ambition (5), Audace (4), Discours/Morale (-), Intensité/Implication (4), Pertinence/Cohérence (4)

Voir l’index cinéma de Zogarok

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