QUELQUES COURTS D’EDWIN S.PORTER ***

15 Nov

Edwin S.Porter est le responsable du célèbre The Great Robbery Train, film d’une épaisseur narrative et d’une durée rare pour l’époque, également précurseur du western. Ce film et quelques autres, certains réalisés avec son associé Fleming (collaborateur jusqu’en 1903) et tous produits par Edison (comme l’essentiel de Porter avant 1912), sont abordés en détail dans cet article.

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THE MYSTIC SWING (1900) ** 

3sur5  Edwin Stanton Porter fait partie des artisans-clés des origines du cinéma. Life of an American Fireman (1903) participe à l’amélioration du langage cinématographique, puis The Great Train Robbery (1903) annoncera carrément le genre western. Ces deux métrages de 6 et 12 minutes sont des héritiers de l’école de Brighton.

En plus de ces exploits particuliers, Edwin Porter est le réalisateur de centaines de films produits par la compagnie de Thomas Edison. Ses années fastes s’étalent de 1899 à 1908. The Mystic Swing sort en 1900 et appartient donc à ses débuts. Pendant tout juste une minute, un professeur et son assistant en tenue de Méphistophélès présentent un tour de magie, consistant à faire apparaître et disparaître deux femmes sur une balançoire.

Les moments significatifs sont retenus et mis bout-à-bout par le montage. Les artifices du cinéma viennent donc renforcer, voire remplacer, les secrets de magicien. Le métrage contient une apparition morbide surprise et s’achève sur une révérence au public des quatre personnages. Les modèles féminins choisis semblent étrangement disgracieux.

Note globale 59

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Suggestions… Pig/1997

 

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TRAPEZE DISROBING ACT (1901) *** 

3sur5 Charmion (Laverie Vallee en civile) était une trapéziste américaine particulièrement musclée, d’après les images proportionnelles circulant à son sujet (c’est moins évident sur l’écran). Elle a gagné en renommée en 1901 grâce à sa participation à Trapeze Disrobing Act, film réalisé par le tandem Edwin S.Porter/George S.Fleming (alors connu pour The Artist’s Dilemma) et produit par Thomas Edison (qui a lancé le Kinétoscope).

Elle y fait un strip-tease dans une salle de spectacle, à l’adresse d’un public indéterminé. Deux hommes s’échauffent sur le balcon pendant qu’elle accomplit son numéro, parfois périlleux (la balançoire est autrement plus haute que dans Mystic Swing). Ce minuscule public aurait été intégré pour ne pas offenser la pudeur du spectateur. Il donne également une justification au voyeur. Cette auto-censure a en tout cas un bon argument en sa faveur, puisque la configuration du plan permet d’éviter la monotonie dans l’action et la banalité dans le ‘format’.

La même année Edwin S.Porter réalise un autre film à teneur érotique, What Happened on Twenty-third street, New York City, centré sur un soulèvement de jupe similaire à celui de Sept ans de réflexion (1955), fournissant une image culte de Marilyn Monroe. Dans les deux cas cet érotisme reste bien tempéré par rapport au premier film connu dans le registre, Après le bal (1897) de Méliès où s’affiche le cul nu de sa future femme. Edwin S.Porter réalisera ses films les plus marquants peu de temps après (1903) : The Life of an American Fireman et surtout The Great Robbery Train, précurseur du plus américain des genres cinématographiques : le western.

Note globale 65

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Suggestions…

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JACK AND THE BEANSTALCK (1902) ***

3sur5  Jack et le haricot magique est le plus connu des contes de Jack (avec Jack Frost), une mythologie anglo-saxonne avec un anti-héros ‘trickster’. En 1902, Edwin Porter dirige une production Edison le représentant sur grand écran. Il le tourne avec son associé George S.Fleming (qui sort des studios Edison en 1903, après avoir participé à Life o an American Fireman). Ce réalisateur est connu pour The Great Robbery Train (1903), ancêtre du western, remarquable pour sa continuité et ses procédés narratifs.

Mais Jack and the Beanstalck contient déjà une intrigue (pas juste ‘un tir’) et un enchaînement de plans et lieux distincts. Le film dure dix minutes, ce qui est très long pour l’époque : la même année, Le Voyage dans la Lune bat peut-être un record avec ses 14 minutes. La source théâtrale est évidente à cause de l’angle de la caméra et des attitudes sur certains plans, mais à ce niveau Porter est en avance sur la plupart de ses contemporains. Il a assimilé les ‘enseignements’ de Méliès. Il est même plus proche du cinéma ‘pur’ que lui grâce à l’usage de fondus pour les transitions, catégorie où l’homme à la tête en caoutchouc a mis peu d’emphase.

Les trucages et artifices sont nombreux et crédibles. La montée du haricot est assez dynamique et son soutien invisible, mais il faut bien une échelle lorsqu’il s’agit de le gravir. Les effets les moins rudimentaires sont les apparitions/disparitions, ceux grâce au cut-caméra forcément, mais aussi les quelques surgissements. Le caractère fantaisiste compense voire justifie le ‘cheap’ : la vache a un grossier costume, mais sans lui elle ne saurait pas danser. Dans un contexte où Griffith (Dollie, Les Spéculateurs) n’est encore que vendeur de journaux, ce film assure déjà l’animation à un haut niveau. Et contrairement aux ‘chase films’ des anglais (comme Stop Thief ou Daring daylight burglary), lui s’adresse aux enfants.

Note globale 63

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Suggestions…

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LA VIE D’UN POMPIER AMERICAIN (1903) ***

3sur5  Tourné en 1902 et sorti aux USA en janvier 1903, The Life of an American Fireman est l’un des premiers films avec une action continue et un montage complexes. À ce moment Méliès introduit sur grand écran une foultitude de trucages propre aux illusionnistes – avec Le Voyage dans la Lune en 1902 il vient d’atteindre son apogée. De son côté, l’école de Brighton affine ou invente de nombreuses techniques qui deviendront les bases des films du futur.

The Life of an American Fireman est notable dans l’Histoire du cinéma pour plusieurs détails narratifs. Le récit est relativement élaboré, comprend des scènes séparées en séquences (à l’opposé des simples ‘vues’ des frères Lumière). Dans ce film de six minutes, Edwin Porter (The Mystic Swing, Trapeze Disrobing Act) montre (via la seconde moitié) la même scène deux fois (un sauvetage dans un appartement en flammes), selon le point de vue du groupe de protagonistes : celui des victimes d’abord (en intérieur), des pompiers ensuite (en extérieur).

TLAF est également le premier film connu à utiliser le flashforward (‘saut en avant’), c’est-à-dire l’équivalent de la prémonition dans la littérature. Il le place en ouverture et dans la foulée opère un split-screen, procédé encore neuf puisqu’il a été expérimenté en 1901 par Zecca (pour Histoire d’un crime) et est issu du cache/contre-cache insinué par Méliès à partir de 1898 (utilisé avec brio par Zecca dans À la conquête de l’air). Enfin Porter recoure au gros plan pour enclencher le semblant d’intrigue.

Ce film est une avancée par rapport aux pratiques courantes (il remue un peu le schéma linéaire) mais n’est pas encore une émancipation totale, car toujours tributaire des conceptions primitives (pas d’ellipses conséquentes, focus ou point de vue immobile), mais il est une avancée par rapport aux pratiques courantes. En somme il diversifie la pesanteur originelle dont Méliès s’extraie grâce à ses gadgets, en restant dans le compte-rendu ‘documentaire’. Griffith n’est pas encore passé (Naissance d’une Nation sera pour 1915). Dans les mois à venir Porter présentera The Great Train Robbery, pionnier autrement conséquent.

Note globale 67

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Suggestions… Flammes/Arrieta + Le Roi et l’Oiseau

 

 

L’ATTAQUE DU GRAND RAPIDE (1903) ***

3sur5  Contrairement à d’autres phares des origines du cinéma, The Great Train Robbery perd l’ensemble de ses étiquettes si on vérifie son cas. Il s’avère un pionnier remarquable mais ce n’est pas un film de ‘premières fois’. Ébauche de western, il est le premier film relativement développé dans le genre, mais a au moins Cripple Creek Bar-room scene (1898) de Thomas Edison pour prédécesseur. Mais les contre-exemples sont rudimentaires, quand TGTR installe l’ensemble des bases du genre (voire de ses marottes – référence probable à Butch Cassidy). C’est un film très ambitieux, profondément novateur et bouleversant à sa sortie en 1903. Il s’inspire des contributions du ‘chase films’ britannique (Daring daylight burgary) et notamment de Robbery of the Mail Coach de Mottershaw.

Le réalisateur Edwin S.Porter avait déjà utilisé une astuce narrative atypique (le flashforward, en split-screen) pour Life of an American Fireman (projeté début 1903), avec une continuité sur plusieurs plans distincts. À l’époque les ‘film feature’ n’existent pas, l’ensemble des créations durent une à trois minutes et on parle encore plutôt de ‘vues’ (terme des Lumière en France). Le Vol du grand rapide (parfois ‘L’attaque du grand train’ est préféré) s’inscrit donc au tableau des records avec ses onze minutes et surtout ses quatorze séquences. Il pratique le montage alterné ; autrement dit, accumule les cross cutting, à l’intérieur ou autour du train, pour permettre de suivre l’action directement. Enfin Great Train Robbery contient une image séminale du cinéma (abondamment reprise, citée par Scorsese et Ridley Scott), avec cet ultime plan où l’homme de l’affiche pointe son pistolet sur le public.

Voilà un effet digne du train déboulant en gare de La Ciotat (1896) et une manière indélicate de briser le quatrième mur. Cependant le film survit moins bien que Voyage dans la Lune ou les défrichages de James Stuart Blackton (Funny Faces, Princess Nicotine). Les caractères, le bien et le mal sont souvent difficiles à décerner à cause d’un défaut de lisibilité, plutôt qu’en vertu d’un calcul d’auteur. Certains spécialistes aiment voir de la subtilité là où il n’y a qu’un magma fossilisé : celui-là est techniquement brillant, introduit la violence à l’écran (avec de nombreuses morts, desservies par la théâtralité du jeu), mais le récit est abrupt, l’action parfois floue, la cohérence et les motivations sont limites. En tout cas, il faudra attendre 1915 et Birth of a Nation pour retrouver un succès commercial de cette ampleur.

Après cet exploit, Porter tournera plusieurs films notables comme The Ex-Convict (1904) sur la rédemption ou Dream of rarebit fiend (1906). L’acteur Max Anderson, qui interprète trois rôles secondaires dans Great Train Robbery, se lancera par la suite dans la réalisation. Sa carrière explose à partir du moment où il passe devant la caméra, en 1910. Sa série des Broncho Billy fut un grand succès, parmi les premiers des westerns. À l’époque le Far West/l’Ouest sauvage était en train de s’éteindre et l’industrie du cinéma américain allait en faire son grand totem (cet achèvement est au cœur de Liberty Valance – 1962). Le premier long-métrage hollywoodien est d’ailleurs un western : c’est Le Mari de l’indienne (1914), également le premier par Cecil B.De Mille (dont il fera un remake -en 1918, puis un autre en 1931-, comme pour Les Onze commandements).

Note globale 64

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Suggestions… Les Aventures de Dollie + La Grande Attaque du train d’or

 

THE EX-CONVICT (1904) ** 

3sur5  Edwin Porter est retenu par les cinéphiles pour Life of an American Fireman et The Great Train Robbery. Comme presque tous les cinéastes notables, ou simplement spécialisés, des origines, il a laissé plus d’une centaine de réalisations. Dans le cas de Porter, il s’agit d’environ 300 films entre 1901 et 1916, produits par Thomas Edison puis par la Famous Players Film Company.

The Ex-Convict fait partie des films non innovants d’Edwin Porter. C’est la plus connue de ses anecdotes, probablement à cause de son thème social, sensible et au point de vue potentiellement émouvant. L’ancien détenu est un père de famille tâchant de se ré-intégrer. Il est recalé jusqu’à faire preuve d’héroïsme, en sauvant une gamine d’un accident de la route. Le ton de cette scène est excessif, elle-même est d’ailleurs peu crédible. La résolution est optimiste et ironique, puisque l’ex-convict rechute pour tomber sur des redevables. La bienfaisance appelle la bienfaisance et gomme les erreurs.

Le contenu est plutôt dense et aurait pu servir un métrage deux fois plus long, ce qui tranche avec les productions de l’époque. En 1904, l’action se résume encore à un mouvement simple dans une même scène. Mais le développement reste lourdaud : si un nouveau pallier est régulièrement franchi, c’est au terme d’une lente (et inutile) démonstration. La distance physique est excessive mais pas nuisible, seules les scènes dans l’appartement renvoyant explicitement au dispositif théâtral.

Note globale 55

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Suggestions…

 

 

DREAM OF RAREBIT FIEND / LE CAUCHEMAR D’UN AMATEUR DE FONDU (1906) ***

4sur5  Winsor McCay est un créateur américain très influent, responsable du dessin animé fondateur Gertie (1914) et dessinateur inspirant jusqu’à Miyazaki. Le public américain apprécia son Little Nemo pendant près de dix ans (1905-1914). En 1906, Edwin S.Porter (réalisateur du Vol du grand rapide) porte à l’écran un épisode de sa série Dream of the Rarebit Fiend, un comic strip (BD courtes publiées dans les journaux) dans le New York Herald.

Le résultat, au titre éponyme, est probablement la plus belle réussite de Porter. C’est un des rares ‘courts’-métrages américain des origines toujours très divertissant un siècle plus tard. Dans la bande-dessinée, les protagonistes subissent des cauchemars très violents et la dernière case les montre au réveil ; dans le film, le dormeur semble embarqué, avec son lit, dans une cavalcade surnaturelle. En ouverture il s’empiffre d’alcool et de fromage, mais l’usage de drogues pourrait être mis en cause. Sur papier, elle semblait déjà sous-entendu, les individus étant enclins à perdre tout contrôle sur leurs instincts.

Le film prend un tour moins sombre et encore plus burlesque, en recourant au matte painting pour simuler des déplacements ou disparitions d’objets. Ce Cauchemar d’un amateur de fondu rappelle Méliès et utilise comme lui le cache/contre-cache au service d’une créativité débridée, flirtant avec le slapstick (Dislocation mystérieuse y va carrément). Ce fut un des grands succès de la Edison Manufacturing Company, entré un siècle plus tard à la Bibliothèque du Congrès de Washington, pour être reconnu comme un objet culturel important.

Note globale 73

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Suggestions…

Voir l’index cinéma de Zogarok

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