Tag Archives: Svankmajer

ALICE – SVANKMAJER ****

1 Fév

4sur5 Milos Forman l’a vu et a parlé de la rencontre entre Disney et Bunuel. Alice est le premier-long métrage (1988) de l’artiste multiforme Jan Svankmajer, après une vingtaine de courts d’une originalité affolante. On y retrouve les animaux et marionnettes omniprésents jusqu’à cette période dans ses courts, ainsi que les objets dissidents à leurs fonctions présumées et des assemblages artisanaux (certains de ces monstres sont composés à partir de chaussettes).

Dans la filiation du surréalisme, Alice démarre sur une présentation excentrique, annonçant en fait que ce qui va suivre est l’accompagnement d’un processus introspectif (Kristina Kohoutava alias Alice sera d’ailleurs seule humaine en scène). La petite fille dit : « Alice se dit en elle-même : je vais vous montrer un film. Un film pour les enfants. Peut-être… Peut-être si on se fie au titre. Pour ça, il faut fermer les yeux, ou sans cela vous ne verrez rien du tout ». Par la suite, la parole est rare. Le lapin se libère de sa cage, Alice (qu’il appellera Marie-Anne) le suit, se retrouve dans un champ désert où la terre sèche craquelle. Elle passe par le tiroir de la commode se trouvant là et après un saignement de doigt pas innocent, l’aventure commence, dans les pas de l’empaillé lunatique déambulant avec son horrible ciseau.

En adaptant Lewis Carroll, Svankmajer nous précipite dans un monde totalement inconnu, où les repères du quotidien abondent mais ne répondent plus de façon commune et prévisible. Procédant par emboîtements, la narration soutient cette déroute organisée. À l’instar de Mars Attack, c’est une incursion dans un folklore monté de toutes pièces, trahissant la logique et les références culturelles, qui terrorisera les enfants ou au contraire les enchantera par ses transgressions et son onirisme fulgurant. Tous ces éléments de l’enfance sont transformés de façon fantasque ou sinistre et cette version du conte choisit l’angle de la prise de conscience physique de soi, de la complexité du monde indifférent à nous et de la présence des éléments véritables de la vie : la liberté, la mort autour, la frustration. En même temps, Svankmajer raconte le Pays des merveilles en restaurant son sens, son identité profonde : c’est un rêve, une aventure intérieure et non une cascade de pérégrinations exotiques (angle de l’adaptation burtonnienne).

Si révolutionnaire soit-il, Alice apparaît, aussi, comme une synthèse pour l’observateur averti de l’œuvre de Svankmajer, que tous les nouveaux curieux doivent dévorer. Dans le style et le concept, cette version d’Alice est ainsi anticipée par Dans la Cave, évoque les sensations oppressantes du prisonnier connues avec Le Puits, montre à nouveau le corps comme un fardeau trop volumineux dans une petite pièce à l’instar de Obscurité lumière.

Note globale 81

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SURVIVRE A SA VIE (THÉORIE ET PRATIQUE) ****

23 Août

4sur5 Génial ! C’est un de ces films débarqués d’on ne sait quelle galaxie, qui semble parfois même en dresser le folklore, léger et hilarant tout en étant parfaitement profond, pertinent à l’aune de notre réalité même si elle en est tout à fait dissociée. C’est d’autant plus le cas ici que le métrage est hypersexué : tout n’y est pas sexe, néanmoins c’est la finalité à tous les étages. On y trouve un cinquantenaire poursuivant ses rêves, aimant les plus éprouvants qu’il veut entretenir ; incapable par ailleurs de débloquer sa sexualité et enfermé dans un couple morose avec une femme aigrie.

L’ensemble est inauguré par une sorte d’avant-propos absurde, comme dans Alice ou Lunacy où Jan Svankmajer intervenait déjà en personne. Il annonce une « comédie psychanalytique » : forcément puisqu’il y aurait une psychanalyste dedans (et une sorte de comptable au faciès freudien). Mais Svankamjer a beau jouer les faux nuls ramant faute de mieux, Survivre à a vie est un sommet, où son imaginaire s’épanche avec la plus grande cohérence et, notion chérie, la plus grande liberté.

Farce excentrique et onirique, Survivre à sa vie s’inscrit accessoirement dans la filiation du surréalisme, appliquant sa méthode introspective à la manière de l’ancien marionnettiste. Mieux, c’en est une révision ludique. Jouant du conflit entre Freud et Jung (leurs tableaux se font la guerre dans l’appartement de la psychanalyste), le film affiche le côté grotesque et les interprétations exaltées et réductionnistes de la psychanalyse freudienne, dont le compte-rendu toutefois touche la vérité, simplement la traduit avec ses totems. La cécité intellectuelle mais aussi la pruderie revendiquée de Freud sont révélées. En même temps, Survivre à sa vie exalte la richesse de la recherche psychanalytique et de la lecture des messages du subconscient. Même s’il s’en moque doucement, il valide la mise en perspective selon laquelle « vous êtes heureux, mais votre subconscient ? ».

En marge, pour ce cinéaste longtemps contrarié, comme ses homologues, par la censure communiste en Tchécoslovaquie, il y a la vision sarcastique d’une société aux accents totalitaires joyeux et absurdes, où la sexualité est rationalisée et en même temps livrée à l’anarchie, où les beaux moments sont applaudis par des mains géantes. Toutefois cette dimension critique est presque dépourvue de condescendance spirituelle, de pessimisme ou d’humour noir, les ingrédients habituels. Avec Survivre à sa vie, Svankmajer est devenu un misanthrope indulgent et romantique. D’ailleurs il s’intéresse maintenant plus aux personnages qu’aux objets (bien sûr il les fétichise avec ces abondants gros-plans sur les bouches) et ce sont bien les premiers qui ici se transforment en continu – et en plus ils parlent, ils n’arrêtent pas ! Enfin il se permet un emploi généreux de la musique – toujours la même, certes, mais parfaitement exploitée. Dommage qu’à partir d’un certain stade, les redites et surtout la nonchalance du scénario brisent un peu le rythme et l’exaltation d’une telle découverte. Un peu. C’est tout de même Amélie Poulain sévèrement corrigée par un South Park mélodramatique, aussi on en garde un souvenir impérissable.

Note globale 82

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Suggestions… Immortel (ad vitam)

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FAUST (SVANKMAJER) ***

4 Août

4sur5  Le second film long de Jan Svankmajer est une relecture du roman de Goethe. L’artiste n’y suit pas à la lettre le mythe de Faust et préfère le mettreau service de son imagination sans limite, dans un style baroque et sardonique.

L’animation se fait plus rare et est employée de manière à redoubler le malaise ou l’étourdissement au fil des séquences. Svankmajer est un marionnettiste n’hésitant pas à montrer les coutures, les fils qui dépassent, toutefois le geste n’a jamais été aussi littéral. Il a pour conséquence de renforcer l’étrangeté des situations, où les personnages s’accommodent naturellement du plus improbable, à la façon de protagonistes d’un cauchemar.

Formidable à bien des égards, le film n’est pas toujours agréable, exigeant souvent une concentration particulière, tout en étonnant à chaque plan. C’est curieux, mais la fascination que ce Faust exerce (pour de bonnes ou mauvaises raisons) est en même temps contrariée par l’incapacité à trouver des repères ou s’assurer de cerner la nature de la situation.

Émaillé de séquences pittoresques et sensuelles (le ballet bucolique), le Faust de Svankmajer est surtout une œuvre surréaliste catégorique. Il déconstruit le mythe et sature ses outils : l’humour, les allégories, l’idée de rotation dans une boucle infernale ou la notion de fatalité. Malgré une possible lassitude par endroits et des dialogues outranciers, on apprécie de s’y perdre tellement l’aventure est permanente et le merveilleux peut jaillir à tout moment.

Les amateurs noteront que ce Faust entretient un lien particulier avec Don Juan, seul moyen-métrage de l’auteur (30min), reprenant son tandem du prince et du troll et refabriquant un palais à partir de mêmes éléments de décors.

Note globale 72

Voir le

Sur Faust… La beauté du diable (René Clair) + Ma vie est un enfer 

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OTESANEK **

28 Mai

3sur5  Puisant dans un conte traditionnel, Svankmajer (AliceSurvivre à sa viePossibilités du Dialogue) s’exprime moins en grand styliste illuminé avec ce Otesanek. Exceptionnellement, son attention est plutôt tournée vers la psychologie avec cette parabole des angoisses de la parentalité. C’est l’histoire d’un couple en mal d’enfant jetant son dévolu sur une racine en forme de petit bonhomme. Sauf que la femme entre dans le délire et l’officialise, communiquant sur son bébé, mettant en scène sa grossesse. Naturellement l’homme est perdu, puis au bout de trois quart-d’heure (sur deux heures de film), le bébé s’anime, comme une mandragore mythique.

Progressivement, les envolées oniriques et même l’animation pure, en papier et toile peinte (à la fois une nouveauté et un retour aux sources) ponctue un récit folklorique et fou. Svankmajer garde des manières surlignées dans sa capture des sens, mais à un très moindre degré, presque commun ; on est plus proche d’un dérivé de pur naturalisme où s’incruste les symptômes d’une hystérie. L’univers de ce jumeau de l’avorton de Eraserhead est d’une bizarrerie miraculeuse (les scènes d’horreur à la Téléchat!), souvent pertinent et profond, mais c’est également démonstratif et finalement ennuyeux, voir légèrement gonflant.

Note globale 58

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Svankmajer sur Zogarok >> Alice + Faust + Survivre à sa vie + les Courts-métrages 1 et 2

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SVANKMAJER, LES COURTS (SUITE ET FIN)

24 Jan

Suite et fin de la focalisation sur les courts-métrages de Svankmajer. La liste suivante en présente l’intégralité ; ceux qui le sont aujourd’hui puis les courts déjà abordés.

LISTE DE TOUS LES COURTS-MÉTRAGES :

  • Nourriture (1992)
  • La Fin du Stalinisme (1990)
  • Flora (1989)
  • Obscurité, lumière, obscurité (1989)
  • Viandes Amoureuses (1989)
  • Jeux Virils (1988)
  • Une Autre sorte d’amour (1988) – clip
  • Le Puits, la Pendule et l’Espoir (1983)
  • Dans la Cave (1982)
  • Les Possibilités du Dialogue (1982)
  • La Chute de la Maison Usher (1981)
  • Le Château d’Otrante (1977)

  • Le Journal de Léonard (1972)
  • Jabberwocky (1971)
  • Don Juan (1970) – moyen-métrage
  • L’Ossuaire (1970)
  • Une semaine tranquille à la maison (1969)
  • Pique-nique avec Weissmann (1969)
  • L’Appartement / Byt (1968)
  • Le Jardin / Zahrada (1968)
  • Histoire Naturelle, suite (1967)
  • Et caetera (1966)
  • La Fabrique de petits cercueils – Rakvickarna (1966)
  • Jeux de Pierre (1965)
  • JS Bach : Fantaisie en Sol Mineur (1965)
  • Le Dernier Truc de M.Schwarzwald & de M.Edgar (1964)

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LE CHÂTEAU D’OTRANTE (1977) **

2sur5 Le Château d’Otrante (1764) de Horace Walpole a initié la mode du roman gothique. Au fil de son œuvre, les quelques incursions de Svankmajer dans l’adaptation littéraire concernent Poe, mais aussi le Alice de Lewis Carroll (en long-métrage) et ce classique du XVIIIe.

Le court commence sur un journaliste de télévision interrogeant un archéologue sur des lieux chargés d’Histoire. Une séquence d’ouverture poussive et superflue (elle accapare les quatre premières minutes) où le spécialiste affirme que l’histoire racontée par Walpole est véridique. Il interviendra à nouveau par le biais d’un accompagnement documentaire où il s’improvise explorateur.

Perdu au milieu d’une pause cinéma de huit ans pour Svankmajer, Le Château d’Otrante est l’un de ses films les plus anodins. Il est une sorte d’hommage sarcastique aux chercheurs possédés par leurs chimères,dévorés par des travaux fondés sur une mystification. On visite ce Château en deux grandes partie : celle pachydermique du documenteur, celle de la reconstitution utilisant des gravures anciennes et mettant en scène l’émergence d’un géant au milieu du château, justifiant notamment quelques combats inéquitables. Des idées mais un style étouffé à la faveur d’un propos dérisoire.

Note globale 54

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LA CHUTE DE LA MAISON USHER (1981) *** 

4sur5 A l’instar de Le Puits avec lequel il entretient un langage esthétique similaire, ce court-métrage est inspiré d’une nouvelle de Poe. Signant un nouveau parti-pris radical, La Chute est sans acteurs ni personnages. Elle invite à une balade dans la maison des Usher en laissant les objets, les meubles, le parquet et les ombres l’animer tandis que les murs craquellent. Une voix-off souligne cet ensemble.

Svankmajer étire une excellente idée sur un quart-d’heure, avec succès mais non sans faire douter, car la voix de Petr Cepek pourrait être plus rare et inhibée. Toutefois c’est un fabuleux conte lugubre, abondant de séquences surréalistes comme avec ce cercueil ambulant et sa vadrouille en forêt. La notion de chute est remarquablement traduite lors de l’étrange final, au travers de la dégradation organique d’un oiseau et la saisissante vision des objets fuyant les lieux quitte à se dissoudre. Ou comment une demeure à l’éclat évanoui se donne la mort.

Note globale 73

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LES POSSIBILITÉS DU DIALOGUE (1982) ****

4sur5 Le plus fameux et emblématique des courts de Svankmajer, ainsi que le vecteur de son exposition internationale (récompenses nombreuses dont un Ours d’Or). Sacré meilleur film des 30 ans du Festival d’Annecy en 1990, cette métaphore visuelle de douze minutes, en trois parties, décline le concept de son titre de façon limpide, représentant le dialogue de sourds, la parole comme instrument d’aliénation ou de rejet ; mais aussi comme dispositif créateur.

Ainsi, dans le premier acte où s’exprime l’inspiration du peintre maniériste Archimboldo (avec lequel fruits et légumes composent les visages), des personnages réduit à leur figure se dévorent, se digèrent, se recrachent, jusqu’à aboutir sur des formes humaines se reproduisant et se faisant face. Même chose dans le second ( »passionate discourse ») reflétant la sexualité et la procréation, notamment comme fardeau. La capacité d’absorption et d’assimilation est perçue de façon plutôt frustrante par Svankmajer, qui interprète son propre film comme mettant en scène « the process we are witnessing in this particular stage of civilisation, the passage from differentiation to uniformity ».

Avec des moyens rudimentaires (de la terre glaise et des objets en vrac), l’animation est pourtant très rapide, précise, virtuose mais aussi spectaculaire. Svankmajer provoque mieux que jamais l’émerveillement et l’amertume amusée, par ce tour de manège (et de force) un brin pessimiste.

Note globale 80

Nom des trois courts : « exhaustive discussion », « passionate discourse », « factual discussion »

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DANS LA CAVE (1982) ****

5sur5  Avec l’aventure angoissante de cette petite fille chargée de descendre à la cave de l’immeuble, son panier à la main, Svankmajer aborde un de ses thèmes fétiches, l’enfermement ; ici, celui intrinsèque à la condition de l’enfant.

À l’exception de quelques incrustations parfaites, il quitte ici le domaine de l’animation. Pas de stop-motion, mais des objets dissidents et de rares personnages un peu trop débridés et mystérieux. Le film comporte un aspect initiatique malsain, la gamine étant précipitée dans un univers en vase-clos, absurde et menaçant (à tous les degrés, Alice, le premier long, approche). Elle y est harcelée par les éléments, les choses et les vieux adultes : tous semblent vouloir l’aliéner en la retenant à leurs lubies, leur confort sinistre ou leur rationalité étriquée. L’alternative, c’est le vide, celui qui ni apaisant ni agressif n’appelle à rien et peut trouver sa matérialisation dans la besogne : par exemple, en remplissant ce panier.

Cette descente ressemble à une exploration de l’envers sombre de l’enfance, celle vécue comme un petit adulte à l’innocence absente et aux espoirs perdus trop vite. Dans la cave raconte la sensation d’égarement dans un monde impropre, que certains éprouvent, parfois pour l’oublier, parfois très tôt dans la vie. Cette petite fille la connaît, mais elle l’assume, se résigne et fait son devoir. L’ultime séquence, très noire, est d’une profondeur inouïe, exprimant à merveille l’impossibilité de sortir du tunnel du désarroi, sans pour autant perdre ni la dignité ni la lucidité. C’est universel et générationnel. Il vaut mieux que cet état de conscience et ce rapport au monde ne soit pas précoce.

Note globale92

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LE PUITS, LA PENDULE ET L’ESPOIR (1983) ***

5sur5 La Chambre des Tortures sans le kitsch ni les petites manières. Nous sommes dans une sorte de moulin, contraint d’attendre la mort. Ce film de quinze minutes est inspiré d’une nouvelle de Edgar Allan Poe et nous met dans la peau d’une victime de l’Inquisition espagnole condamnée à la peine capitale.

En noir et blanc, le film se déroule en trois temps : d’abord, les souris et le pendule ; ensuite les instruments et décors fous ; enfin la fuite du prisonnier. L’identification avec ce personnage sans caractère ni visage renforce les sensations éprouvées. Lorsqu’il s’engage dans une course instinctive le film se concrétise, pour quelques instants, comme une expérience rare, à la première personne, angoissante et primale, terreuse, à la fois irréelle mais tellement proche et crédible.

Avec sa progression puis surtout son dénouement, le film acquiert un sens éclairé et les événements une certaine définition ; de nouvelles visions, nécessaires, permettent de mieux pénétrer encore cet univers. Bien que prévenus, nous y sommes encore perdus, tout en suivant un sentier qu’il faut apprendre à connaître. A défaut de se délivrer (une référence à Villiers de l’Isle-Adam en décide), au moins maîtriser. C’est un cauchemar sur pellicule, à voir absolument.

Note globale93

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UNE AUTRE SORTE D’AMOUR (1988) **

3sur5  C‘est l’un des plus méconnus de Svankmajer, mais il est intéressant à plus d’un titre. D’abord, il occupe chronologiquement une place intéressante car c’est le premier de ses courts à émerger dans la foulée d’un long-métrage ; en effet, en 1988, l’auteur passe une étape et porte à l’écran Alice. Au fil des ans, il va délaisser le format court pour plutôt étirer ses visions sur une heure et demi, sans pourtant y sacrifier son style si artisanal et déroutant.

Ensuite, il s’agit d’un clip, réalisé pour le chanteur Hugh Cornwell et commandé par MTV (qui produira à nouveau Svankmajer pour le lapidaire Flora). Sur un son pop quelconque et pendant un peu plus de trois minutes s’enchaînent donc les morphing de l’artiste avec de la terre de glaise, ses déambulations surréalistes et celles d’un mannequin blanc dont il est épris.

L’existence de Another Kind of Love est un effet positif du succès rencontré par les Possibilités du Dialogue, dont la technique de fusion de visages amoureux est répétée. C’est l’occasion d’un joli exercice de style, entre Jabberwocky et Darkness light Darkness.

Note globale 65

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JEUX VIRILS (1988) ***

3sur5 Dans Muzné Hry, Svankmajer libère sa parole misanthrope. Un homme suit un match de foot à la télévision. Bières, cortèges beaufs de footeux, liesses de supporters ravis et musiques dégueulasses (sauf la principale, très sixties) au programme. Comme dans Le Journal de Léonard, on assiste des foules de gens gagnés par la bêtise, représentées dans des images d’archives (avec de vrais joueurs ou stades) ou par des marionnettes en cartons.

La raillerie est jusqu’au-boutiste, avec un téléspectateur que Svankmajer fait circuler sur le terrain en chaise longue, métaphore coriace de ces amoureux du sport le pratiquant ratatinés sur leur fauteuil entre ivresse et inertie.

Au-delà de cette dimension spirituelle et esthétique, Jeux virils comporte un commentaire politique dont la férocité rappelle Le Jardin. Le football, opium du peuple, est montré comme outil servant à contenir les masses et muter leurs instincts révolutionnaires en éructations collectives dans les stades ou derrière le petit écran. La projection et l’identification favorisent ce succès, où l’identité et la liberté se dissolvent – un propos rejoignant celui des Possibilités du Dialogue.

Le rejet des humeurs grégaires y est associé dans la foulée. Le match est un nouveau jeu de cirque, sans grâce ni noblesse, où les équipes gagnent un point à chaque nouvel adversaire décimé (des hommes (à moustache) détruits en étant taillés au ciseau). Bel exercice et charge puissante, visionnaire mais pas des plus sensuellement délicates.

Note globale 68

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VIANDES AMOUREUSES (1989) ***

4sur5 Ultra-court métrage de une minute où deux steaks barbaques nouent une charmante idylle. Trois ans avant Nourriture, ce n’est plus les objets mais les aliments qui imposent leur rythme en se découvrant la capacité d’agir. Contrairement à la plupart de leurs homologues au pays de Svankmajer, les deux morceaux de viande rouge ne se livrent à rien d’inquiétant ou surréaliste et la complicité qu’ils établissent est de nature à attendrir et éblouir, rapprochant le spectacle de Jabberwocky. Mais c’est sans compter sur la claque finale, simple, brutale, primaire, sans appel. En soixante-diz secondes, un concentré de Svankmajer, avec sa poésie, ses espoirs et sa morale absurde.

Note globale 72

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OBSCURITE, LUMIERE, OBSCURITE (1989) ****

5sur5 Ultra-rapide, catégorique et jouissif, le plus organique et l’un des meilleurs opus de Svankmajer. Deux mains et deux yeux se trouvent dans une petite pièce, la lumière est allumée. Les autres membres du corps entrent par les portes, voir par la fenêtre comme le font les oreilles arrivant en empruntant la forme d’un papillon. Les bras, les jambes, la cervelle, la bite aussi, déboulent pour fabriquer un homme – en terre glaise, comme dans Possibilités.

Tma, Svetlo, Tma ou : néant, construction et complétude, finitude. Façon ludique de représenter comme on peut se sentir à l’étroit lorsqu’on est trop achevé ou qu’est bouclé un quelconque combat. Obscurité peut aussi être lu sous un angle politique, en tant qu’allégorie du constructivisme (Svankmajer, ce maître de l’animation expérimentale, est aussi un citoyen tchécoslovaque), du fantasme d’auto-engendrement et de  »nouvel homme ». Aboutissant naturellement à la détresse existentielle et privant les hommes de leur liberté.

Note globale 91

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FLORA (1989) **

3sur5 Une femme faite en fruits et légumes est attachée à un lit, comme une patiente dangereuse ou une prisonnière. Elle pourrit, incapable de réagir ou d’attraper le verre d’eau à sa gauche. Réédition du discours écologique qui existait déjà dans Histoire Naturelle vingt-deux ans auparavant. Le film dure trente secondes, il est très beau, son message carré et cash, mais trop court pour être suffisamment percutant. A noter que comme Another Kind of Love, ce clip est produit par MTV.

Note globale 62

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LA FIN DU STALINISME (1990) ***

3sur5 C‘est le film le plus expressément politique de Svankmajer. Il n’en est pas à sa première puisque encore deux ans avant, il lançait un défi à la censure avec Jeux virils ; et plus encore avec Le Jardin dès 1968. Réalisé en 1990, La Fin du Stalinisme est un film coup-de-poing où Svankmajer règle ses comptes avec le régime communiste et la censure qui l’ont rapidement bridé. Ces onze minutes de rage consistent à humilier les figures de l’histoire tchécoslovaque et montrer les leaders du régime comme des copies malades et conformes d’un vieux modèle.

Auscultant la cervelle délirante de Staline d’entrée de jeu, Svankmajer signe un métrage corrosif, mettant en scène une dictature ouverte se régénérant grossièrement. C’est aussi l’occasion de décrire l’aspect mortifère dans la planification et la sacralisation du régime, ses instances, ses symboles outranciers et hypocrites ainsi que ses processus standardisés. Trop tardif pour être contestataire, c’est la conclusion d’une époque, une dernière mise au point. On peut également y voir une critique facile à la forme chaotique, ainsi qu’un compte-rendu à valeur psychanalytique sur l’état du subconscient collectif et la charge dont il ne s’est pas encore défait.

Note globale 67

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NOURRITURE (1992) ***

4sur5 Dernier court-métrage de Svankmajer ; il se tournera ensuite vers les longs (dans lesquels il s’est récemment lancé – à partir de Alice en 1988) ou d’autres formes d’expressions. En trois parties comme Possibilités, dont la seconde ( »Lunch ») procède à la démonstration la plus achevée, Nourriture montre des hommes à la faim insatiable.

Légèrement angoissant et totalement surréaliste, le film utilise des maquettes d’hommes, relativement proches de l’animatronic. Svankmajer y émet un humour désespéré plus délicat, une nonchalance inconnue. S’achevant sur un gag sordide, l’ensemble évoque l’exploitation, la manipulation et l’aliénation – parfois consentie, à l’instar de la dégradation de soi au profit de la jouissance à court-terme. Nous voyons des hommes trop gourmands, incapables de gérer leurs ressources et se défaire de cycles négatifs, toujours bons pour s’intoxiquer sur tous les plans. Une dernière vision féroce et originale, à la hauteur donc.

Note globale 71

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Svankmajer sur Zogarok : Courts-Métrages partie 1 + Alice + Faust + Survivre à sa vie (théorie et pratique)

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