L’ENQUÊTE (Garenq 2015) ***

9 Jan

3sur5  Il y a deux affaires Clearmstream. La première découle de l’enquête sur cette multinationale menée par Denis Robert (Révélation$, La Justice ou le chaos), ex-journaliste de Libération (où ses préoccupations pour les dossiers « sérieux » concernant ou compromettant la démocratie l’ont amené à une certaine solitude). Le grand-public apprend alors l’existence des chambres de compensation. L’enquête de Denis Robert le conduit aux paradis fiscaux. La seconde affaire Clearmstream est celle des listes de comptes falsifiés (les frégates de Taïwan) : après les calomnies (notamment du journal Le Monde) et les attaques judiciaires, Robert est manipulé. Des personnalités politiques (Alliot-Marie, Chirac), notamment deux adversaire au sommet de l’État (Sarkozy et De Villepin) et des industriels sont impliqués. Clearmstream est rabaissée au niveau d’une énième embrouille de ‘politique politicienne’.

L’Enquête relate ces deux affaires à travers l’expérience de Denis Robert, contacté par le réalisateur Vincent Garenq (Comme les autres). Comme dans Présumé coupable (son précédent film, sur l’affaire d’Outreau), l’ouverture est marquée par l’irruption de policiers chez un homme qui s’apprête à être écrasé par le système. C’est moins violent cette fois, les intrus s’en tenant à la perquisition ; le dossier en revanche est infiniment plus monstrueux. Car il y a des pouvoir plus forts, plus contemporains, plus complexes à figurer que les institutions judiciaires. L’Enquête offre des repères, des faits et visages (la source Ernest Backes par exemple) pour comprendre les affaires Clearmstream, déniaiser si nécessaire à propos de la liberté et des marges de manœuvre de la presse – et du citoyen (notable y compris).

Certaines tournures renvoient au thriller sans que le film n’en épouse jamais pleinement la forme, demeurant dans un espace entre policier, docu-fiction consciencieux et espionnage. Les spectateurs français verront l’illustration d’une page de l’Histoire récente, avec des personnages d’actualité, comme Vincent Peillon (ministre de l’Éducation en 2012-2014), un des rares professionnels de son milieu à s’être emparé [superficiellement] de l’affaire (petit tandem de croisés roses-rouges avec Montebourg). L’Enquête est cependant politisé au-delà du compte-rendu sur des phénomènes de pouvoir ; ce film montre l’infirmité d’un individu face à des empires (des inter-empires plutôt) aux ressources démesurées et à l’ascendant relativement occulte. La bataille de Robert pour la vérité s’achève sur un aveu d’impuissance : « Vous avez gagné, je me tais ».

C’est tout ce qu’il reste à faire pour les petits, les riens du tout socialement parlant, c’est-à-dire rebuts ou soumis ‘naturels’ (‘logiques’ est plus approprié, au vu des circonstances). Finalement Garenq va au bout de ce qui n’était pas encore généralisé dans Présumé coupable : dans celui-là il y avait erreur ; ici la Justice est fantoche (retardataire ou complaisante) quand elle n’est pas achetée. Pas de bavures, mais une confusion voulue ; c’est d’ailleurs à l’image de ces chambres de compensation et de l’opacité entretenue sur les transactions financières. Face à l’argent ‘sale’ qu’elles contribuent à manipuler, les volontés publiques sont inexistantes ; le sujet n’est pas relativisé, rationalisé, mais carrément omis des enjeux posés par le politique et la société civile telle que les médias pré-internet la relaient. Il est prétendu dans le film que les contrôles sont possibles – voire nécessaires à l’échelle mondiale.

Le juge d’instruction Renaud Van Ruymbeke sort escamoté du film, pour des questions de gaucherie et non de malhonnêteté. Le recours à Charles Berling (Ceux qui m’aiment prendront le train, Ridicule, Le Prénom) est donc avisé, lui qui sait composer les benêts instruits mais scolaires (ou autres JeSuisCharlie Bac+8). Imad Lahoud, présenté comme un type totalement dépassé par les événements s’avère finalement avoir toujours des coups d’avance. Sous les traits de Laurent Capelluto, il apparaît malin, insaisissable mais un peu faible. Le moment où il évoque Ben Laden, qui serait différent des images de vieillard pathétique relayées par les Occidentaux dans ses dernières années, met encore en relief la fausseté des représentations courantes sur les questions politiques et notamment sur l’ordre international.

La dimension ‘frissonnante’ est à relativiser : le film s’est vendu comme une enquête haletante, les spectateurs sortiront sceptiques s’ils sont venus pour être galvanisés sur ce terrain. Au fond sa vocation n’est pas là et cette promesse, peu coûteuse et pas totalement trahie après tout, apparaît plus comme un hameçonnage secondaire (employé spontanément par Denis Robert lui-même et par Gilles Lellouche qui joue son rôle) pour capter les demi-mous. La mise en scène met l’accent sur la quête d’objectivité et sur la pédagogie, sacrifiant éventuellement l’intensité ou ‘l’épaisseur’ humaine. La photo est soignée mais avec un côté sciemment grumeleux, des tons un peu verdâtres (certains décors ‘décalés’ sont introduits, notamment des espaces boisés) ; une inspiration auprès des films d’espionnage ou d’investigation journalistique tels que Les Hommes du Président est possible. La BO est penaude lorsqu’il s’agit de dramatiser et malvenue lors de ses élans ‘rock’. Enfin comme dans Présumé coupable, la femme du petit homme promu ‘héros’ pour le pire brille par son manque de compréhension.

Note globale 68

Page Allocine & IMDB  + Zoga sur SC

Suggestions… La Conquête + La prochaine fois je viserai le cœur  

Scénario & Écriture (4), Casting/Personnages (4), Dialogues (4), Son/Musique-BO (2), Esthétique/Mise en scène (3), Visuel/Photo-technique (3), Originalité (2), Ambition (4), Audace (4), Discours/Morale (-), Intensité/Implication (3), Pertinence/Cohérence (4)

 Voir l’index cinéma de Zogarok 

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