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MA SAISON PRÉFÉRÉE ***

13 Jan

4sur5  Jusqu’aux Témoins (après lequel il multiplie les adaptations de faits divers : La fille du RER, L’Homme qu’on aimait trop), André Téchiné s’est illustré par des créations romanesques (Hôtel des Amériques, Rendez-vous), plus ou moins intimistes, surtout lorsqu’ils tendent à l’autobiographie. Par conséquent Les roseaux sauvages (1994) est une sorte de consécration où les tensions de son cinéma sont résolues. Téchiné était alors de retour dans sa région d’origine, autour de Toulouse et dans le Tarn, pour un autre tournage : Ma saison préférée, son grand succès critique.

Dans cet opus découpé en quatre parties correspondant aux quatre saisons, il suit une famille et notamment un frère et une sœur, réunis pendant la dernière année de leur mère. La sœur est interprétée par Deneuve, collaboratrice préférée de Téchiné avec qui il revendique un lien de « frère et sœur de cinéma ». Le frère, joué par Daniel Auteuil, est une espèce de romantique contrarié, souvent par lui-même et son désir paradoxal d’être adapté ; toujours emporté dans ses élans, il a peur de s’emporter encore ; décidé à se réconcilier avec sa sœur et son mari, il sabote presque malgré lui leurs retrouvailles. Il en dit trop et se dérobe constamment.

Pour devenir de bonnes incarnations du mythe de l’ascenseur social, ils ont tous les deux pris le large à l’égard de la famille ; ils se retrouvent au moment où la solitude les rattrapent. Un déclassement en esprit, voire en ‘bonheur’ se profile : les voilà au sommet de leur existence sociale et professionnelle, bientôt ils reculeront ou se détacheront. La fin de leur mère les amènent à concevoir leur propre fin, en tant qu’individus à construire : elle fait remonter les souvenirs, l’identité profonde, les données gênantes. Il y a des évidences tellement rudes qu’elles sortent de la conscience, en dépit des faits (comme dans Le Lieu du crime ou Les Égarés, le climat est incestueux).

Ainsi lorsque la mère est conduite dans une maison de retraite, c’est bien un sacrifice égoïste et une condamnation, mais seule la victime accepte de le voir comme tel ; encore qu’elle aussi relativise puisque son acceptation comprend celle du temps qui passe et la reconnaissance des ravages du « monde moderne » à l’égard des familles et surtout des sujets comme elle. Même pendant cette période où Antoine et Emilie sont en train d’accompagner leur mère vers la sortie, la compétition entre eux reste de mise : la mère indifférente mais irréprochable (et qui sait le souligner) est devenue hors-jeu même quand elle est le trophée. Martha Villalonga a la fonction d’un pantin arbitre. Elle peut faire entendre sa voix et ses analyses, sa volonté et son autorité sont de toutes façons déjà évacuées, réglées par les définitions du droit.

Ma saison préférée est, au moment de sa sortie, le plus posé de tous les films de Téchiné, le plus classiciste a-priori. Il laisse de côté certains thèmes ‘retentissants’ chers à l’auteur (exit l’homosexualité), pour s’attacher à des préoccupations plus larges et indépassables (on pourra dire aussi ‘banales’), avec ces blessures, ces attachements et ces limites propres aux cycles traditionnels de l’existence et de la famille. Par rapport à Rendez-vous ou Le Lieu du crime, l’hypertrophie des sentiments (comme fin et comme méthode) demeure. Les dialogues sont parfois très ‘écrits’ (au début surtout), ‘trop’ sûrement même si le résultat est agréable et que la finesse des mots compense la lourdeur du procédé. La mise en scène est tamisée, recueillie, avec quelques bouffées dé-réalisantes (la femme du bar, l’apparition de Bruno Todeschini [La reine Margot, La Sentinelle] et son aventure avec Deneuve).

Note globale 71

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Suggestions… Nous ne vieillirons pas ensemble + Roberto Succo

Scénario & Écriture (4), Casting/Personnages (4), Dialogues (4), Son/Musique-BO (2), Esthétique/Mise en scène (3), Visuel/Photo-technique (3), Originalité (3), Ambition (3), Audace (3), Discours/Morale (-), Intensité/Implication (3), Pertinence/Cohérence (4)

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ILLUSIONS PERDUES **

13 Jan

3sur5  That Uncertain Feeling fait partie des films de la dernière période de Lubitsch, celle par laquelle on le connaît principalement. De 1936 à sa mort, désormais citoyen américain et insider aux mains libres (après avoir été déchu de son poste de directeur des productions de la Paramount), il tourne avec les plus grandes stars des films comme Ninotchka, Le Ciel peut attendre, etc. That Uncertain Feeling se situe entre ses deux opus les plus fameux, soit Rendez-vous (1940) et To be or not be (1942).

C’est un vaudeville avec des protagonistes très riches et élégants : la grivoiserie, omniprésente, sera masquée. Parmi eux, Lubitsch met en avant une jeune femme de 24 ans souffrant de crises de hoquets et d’un mariage rasant. Quand les événements s’accélèrent, les interprètes se forcent à de grands mouvements moins subtils que ne l’auraient été des grimaces. Les caractères sont assez pauvres, mais Hollywood n’a pas de mal à faire reluire du toc. Le scénario (inspiré d’une pièce de Victorien Sardou) étant mince et les thèmes d’une trivialité effarante (problèmes de couples, amant dans la chambre à côté), il fallait un traitement inventif pour rehausser la donne.

Quelques bons mots (la grivoiserie masquée à son comble), une mise en scène éloquente (séquence avec le chien, ou celle du piano avec Alexander), intelligence du détail, amènent le résultat à un niveau plus qu’honorable. Du vaudeville, on garde le goût des exubérances épaisses ; de Lubitsch, les manières sophistiquées, l’usage malicieux du hors-champ, le déni de sentiments tristes pourtant bien identifiés. Cet auto-remake (Kiss me again, film perdu de 1925) est une bonne récréation pour Lubitsch, distant mais toujours fringant et au fond pas tellement plus léger que d’habitude. La bande-son (par Werner R.Heymann) oscille entre vertus classiques et espiègleries (une mouture patraque de la Wedding March de Mendelssohn).

Note globale 56

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Suggestions…

Scénario & Écriture (3), Casting/Personnages (2), Dialogues (3), Son/Musique-BO (3), Esthétique/Mise en scène (3), Visuel/Photo-technique (3), Originalité (2), Ambition (3), Audace (3), Discours/Morale (-), Intensité/Implication (3), Pertinence/Cohérence (3)

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ISOLATION **

13 Jan

3sur5  Premier film de l’irlandais Billy O’Brien, Isolation est un produit horrifique ambivalent, avec des airs de croisement entre Black Sheep et le Del Toro des débuts (CronosMimic). L’atmosphère est très grave, très sombre ; Isolation est brillant sur ce point, arrivant à fournir ‘la marchandise’ optimale tout en cultivant son propre style. En même temps le contenu, au fond et dans les détails, relève plutôt de la gaudriole ; et celle-ci n’est ni premier degré, ni mise au centre des affaires. Isolation instrumentalise des sujets lourds et extrêmement porteurs sans s’engager envers eux ; il en tire la matière à ses fantaisies sans sacrifier à la froideur implacable qui a été installée.

Le film pêche en préférant appuyer que se diversifier ; la bande-son notamment est redondante et verse dans la caricature. Le couple du camping-car, les attitudes du fermier et notamment ses postures morales, ont toujours quelque chose d’improbable, qui se défend sur le papier mais paraît trop décalé dans les faits. Les arguments comme les explications sont vaporeux. Pourtant Isolation reste intelligent dans sa façon de traiter la contamination (et devrait notamment charmer les amateurs du gore australien, potache ou non). O’Brien et son équipe invoquent les fantasmes sur le sujet pour donner de l’envergure à un dispositif casse-gueule : nous sommes à l’aube de la catastrophe pour tous les vivants, alors que tout ceci se déroule dans une petite ferme.

Cet équilibre entre des moyens faibles et de fortes ambitions, un cadre restreint et une perspective universelle, est tenu ; Isolation est toutefois mieux exécuté et mûri que puissant comme spectacle. C’est une démonstration de talents à laquelle il manque une colonne vertébrale, ou une source désinhibée ; c’est un grand corps en manque de greffes. En attendant le travail impose le respect à défaut d’enthousiasmer, y compris concernant les personnages qui savent être rendus sympathiques malgré la légèreté de leur conception. Les effets spéciaux, rares mais éloquents, sont supervisés par Bob Keen (Hellraiser [et consultant pour ses deux suites], HighlanderEvent Horizon) ; les animatroniques (le numérique est banni) sont des embryons décharnés (parfois carrément de petits squelettes animés) prenant une place d’honneur dans la famille des monstres post-Alien ou The Thing.

Note globale 55

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Suggestions… Catacombes/2015 + Midnight Meat Train + La Mutante

Scénario & Écriture (2), Casting/Personnages (3), Dialogues (2), Son/Musique-BO (2), Esthétique/Mise en scène (3), Visuel/Photo-technique (4), Originalité (3), Ambition (3), Audace (3), Discours/Morale (-), Intensité/Implication (2), Pertinence/Cohérence (2)

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COUNTDOWN (2012) ***

13 Jan

countdown 2012

3sur5  Bee, Jack (Pachara Chirathivat, jeune acteur et chanteur connu sous le pseudo Peach) et Pam sont trois jeunes thaïlandais séjournant à New York pour leurs études. Pour profiter de la dernière nuit de 2012, Jack et Pam font venir Jesus, dealer qui vient de leur être recommandé. En plus de la weed, Jesus (David Asavanond) a amené toutes ses nobles intentions, son excentricité et ses troubles psychiques sévères. Le réveillon va être rude et virer à la torture, sûrement mais insidieusement, à mesure que Jesus souffle le chaud et le froid, présente sa vocation et pousse ses hôtes aux aveux.

Aphex Twin vend de la drogue et s’incruste chez des dévergondés amorphes de notre temps. Brute fantaisiste, démon terrestre, démarcheur du jugement dernier ou pervers auto-destructeur ? En tout cas le boogeyman apporte à Countdown (« compte à rebours ») une dimension singulière. Son instabilité apparente dirige le récit. La séance est extrêmement nerveuse, purgée de tout détail superflu en restant parfaitement fluide. Le programme est déstabilisant, réellement sinistre, sans kitsch (sauf à ses extrémités) mais électrisant en raison de ce côté montagnes russes. Ses expressions peuvent sembler indisciplinées, elles donnent plutôt un cachet hystérique à un contenu réfléchi et torturé.

Chez les amateurs de cinéma d’exploitation ou de thrillers dépaysants, ce produit thaïlandais a connu un vif succès d’estime, au point d’être quelquefois sur-coté. Cet enthousiasme se comprend, car la séance est trépidante et tapageuse (voir vulgaire), fait forte impression, tout en instaurant une dialectique morale borderline. Les mêmes raisons peuvent susciter une ambivalence, qui toutefois n’atteindra pas les proportions des contrastes caractérisant Jesus. Il faut son dernier acte pour faire de Countdown une véritable fable, car il est le reste du temps un jeu, formidable pour son ambiguité et son intensité, pas pour de quelconques engagements. En prenant cette tournure, le film revient paradoxalement vers une certaine trivialité, certes plus élevée que les sentiers du teen-movie foulés à l’ouverture.

Note globale 67

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Suggestions… Saw

Scénario & Ecriture (3), Casting/Personnages (4), Dialogues (4), Son/Musique-BO (3), Esthétique/Mise en scène (3), Visuel/Photo-technique (3), Originalité (4), Ambition (4), Audace (4), Discours/Morale (-), Intensité/Implication (4), Pertinence/Cohérence (3)

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