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BALADA TRISTE ***

23 Jan

4sur5 Ici cohabitent le drame psychologique, la comédie potache, la romance improbable et à hauts risques, la blague sinistre, le conte excentrique et la tragédie dégénérée (notamment lors du final rappelant celui de Batman, tout aussi démesuré). Ce film -et peut-être son réalisateur Iglesias- est comme son personnage, un pied dans le monde adulte, mais de manière si grave et dégoûtée, en tout cas trop lourde pour lui, qu’il ne peut qu’y introduire ses terreurs et espoirs enfantins.

Cinéaste euphorique et joyeusement éparpillé s’il en est, Alex de la Iglesias signe avec Balada Triste l’une de ses meilleures réalisations, aux côtés du Jour de la Bête. Le style est toujours alourdi par ces raccommodages un peu vains et surfaits, avec même un côté tarantinesque cette fois (le générique, condensé de peintures fameuses et d’images historiques dans le but de faire un  »effet »… oui, ceci est l’histoire récente de l’Espagne, d’accord, et alors?). Mais pour le reste, c’est brillant, un torrent de péripéties fluides et rocambolesques où Iglesias ose enfin s’ancrer dans le réel (c’est là que l’arrière-plan franquiste a un rôle à jouer – et il est purement esthétique et fantasmagorique) sans perdre de sa prodigieuse outrance.

Et puis Balada Triste est d’abord un portrait, celui d’un clown triste : Javier, qui l’est devenu car il n’a pas connu son enfance et se retrouve engagé dans un cirque où il convoite Natalia, la femme de son brutal patron. Sauf que Javier (Carlos Carceres) est une sorte de loser éternel, au physique ingrat, un boulet permanent mais tout de même -et c’est terrible- conscient des tares qu’il se traîne. Clown triste, c’était bien sa vocation ; d’ailleurs plus il souffre et le destin s’acharne, plus on se marre. Mais ce pauvre type pour lequel on s’attendrit, finalement, suivra la recommandation de son père : la vengeance, meilleure farce adressée à la vie lorsqu’elle est pourrie (c’est, à peu près via ces termes, dans le texte).

C’est d’ailleurs lors de la seconde partie que Balada Triste passe du no man’s land bizarre au feu-d’artifice, consacrant sa folie et sa surenchère (voir ce naïf malade semer la panique dans la ville est jouissif – un peu comme lorsqu’on voit à dix ans les extraterrestres de Mars Attacks !établir le chaos généralisé). C’est parfois vulgaire, mais tellement inventif et déroutant émotionnellement, qu’on ne peut que le prescrire. C’est bien de l’art : c’est totalement subjectif et insoumis, parfaitement inutile aussi, avec des envolées gores ou poétiques déboulant sans prévenir (passages musicaux émouvants), aucune morale précise et toutes les saveurs.

Drôle, no limit et imprévisible, pour ne pas dire simplement barré, mais toujours avec une une sensibilité inouïe et une relative profondeur (pas autant toutefois que Le Jour de la Bête du même auteur, à la furie plus politiquement avertie). Ce n’est pas miraculeux ni même génial, c’est simplement unique. De véritables montagnes russes, sans frein ni guide.

Note globale 71

Page Allocine & IMDB

MBTI = Grand exemple d’ISFP maltraité par la vie, écrasé par tout et par tous ; avec son ombre de méchant psychopathe ENTJ.

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SEANCES EXPRESS n°19

23 Jan

> Next Door (Naboer – Fantasmes sanglants) **** (80)

> Go Fast * (40)

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NEXT DOOR (NABOER) ****

4sur5 Œuvre psychanalytique et esthétisante, Naboer est une sorte de Polanski première époque (Le Locataire, Rosemary’s Baby) remanié, avec un scénario syncopé, la pathologie mentale pour métaphore et une abondance d’élans oniriques suaves et extravagants. Le norvégien Pal Sletaune livre un objet pulsionnel, fantasmagorique et plus encore parce qu’il puise dans le réel l’impact et dans le fantasme l’habillage (couloirs à rallonge débouchant sur des pièces-exutoires, projections surréalistes mêlant sens exaltés et dissociation avec le monde physique).

C’est un voyage morbide, soixante-seize minutes consacrées à la perception malade d’un homme enfoui et submergé, incapable de se dissocier de ses instincts les plus profonds, incapable aussi de se tirer d’un cycle inhumain. Absolument désincarné, au-delà de la vie et de la mort, à l’intersection entre le fantasme et la réalité ; sa condition échappe à tout ancrage réel. C’est lynchéen par définition, puisque la pellicule est l’écrin absolutiste d’une âme totalement délivrée ; et finalement vaguement auscultée, parce qu’après le cauchemar vient le thriller, qui nous met face à ce que le sujet ne voit plus.

.Naboer tire toute sa puissance de cette immersion totale dans un esprit dérangé, servie par une mise en scène extrêmement élaborée (davantage que le sujet lui-même). Rarement un film a su si bien accomplir la fusion et l’intégration dans la psychose d’un personnage – sa surcompensation délirante se délite peu à peu en laissant entrevoir une réalité tellement plus triviale et unilatéralement laide. Il y aura une possible frustration devant cette issue de genre assez convenue, surtout compte tenu des cymes atteintes lors de l’abandon total aux projections du patient. Au final, Next Door s’affirme comme un produit de genre brillant, doté de tics audacieux et fournissant une escapade psychotique d’une témérité et d’un charme sensoriel et graphique inouï.

;Concis, droit au but dans sa figuration tortueuse, à la fois séduisante et agressive, mystifiante et démonstrative. Une parfaite pénétration dans un espace mental monomaniaque et dont les illusions et les inhibitions cèdent. Un film rêvé pour celui qui veux dépasser l’état de spectateur pour atteindre celui d’explorateur transi, psychiquement connecté et avide.

Note globale 80

Page Allocine & IMDB   + Zoga sur SC 

La bande-annonce du film

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GO FAST *

2sur5  Sorte de docu-fiction lorgnant vers Enquête d’action, Go Fast se cherche en western urbain et s’il échoue à faire illusion dans ses élans éditoriaux, le film est relativement convaincant dans son versant d’action-movie poli et brutal.

Production Luc Besson (Europacorp), Go Fast est ultra-lisible, parfaitement épuré pour mieux se parer de  »tics » de genre et d’effets empruntés aux gunfights US. Dans le même temps, le programme est un peu trop lustré sous la forme, mais à la façon d’un double-épisode de Sous le soleil virant au rouge. Ces paradoxes de forme débouchent sur un rendu un peu désuet et minimaliste (dans les enjeux et les rapports de force) et la sensation d’une férocité surfaite. La posture ultra-réaliste s’en trouve entachée.

Conséquence, le spectacle acquiert une sorte de vague charme kitsch en plus de sa dimension de stimulant (décent) à testostérones. Go Fast s’empile parfaitement auprès des polars audiovisuels clinquants, efficaces mais monocordes façon nouveau riche. C’est un aimable petit film et un uppercut raté.

Note globale 40

Interface Cinemagora   + Zoga sur SC

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Séances Express : 20, 19, 18, 17, 16, 15, 14, 13, 12, 11, 10, 9, 8, 7, 6, 5, 4, 3, 2, 1

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CHIENS DE PAILLE ****

23 Jan

« Le Ciel et la terre sont sans pitié et traitent la multitude des créatures comme des chiens de pailles. Le sage est sans pitié et traite les gens comme des chiens de paille » Lao Tseu – Dao De Jing/Tao Te King (citation d’ouverture du film)

4sur5 Sam Peckinpah devait réaliser Délivrance, qui échoit finalement à Jon Boorman ; il doit alors se replier sur l’adaptation d’une nouvelle qui ne lui tient pas tant à cœur. Il prend toutes ses libertés avec The Siege of Trancher’s farm de Gordon Williams, inclus la scène-clé du viol et se concocte un tournage éthylique à haute tension en braquant toute son équipe. A sa sortie, Chiens de Paille n’inspire que le dégoût (et le succès indécent au box-office), alors que les autres symboles de l’ultra-violence naissante à Holywood, Délivrance justement ainsi que Orange Mécanique, reçoivent un accueil favorable. Cette triade marquait en effet un tournant en repoussant les limites de la violence sur grand écran (le viol et le siège final ici), déclenchant des polémiques enflammées et des interrogations sur ce qui est montrable et ne l’est pas. Peckinpah en profite puisque c’est la première fois qu’un de ses films engendre un profit commercial ; en outre, il lui offre, après la déjà controversée et tonitruante Horde Sauvage, son ticket définitif pour l’histoire du cinéma et lui taille une place dans le cœur des cinéphiles. Chiens de Paille marque aussi par son montage, ultra-découpé, à la structure pointilleuse (usage des ralentis, des plans fugaces et des moments  »de bulle »), une approche alors novatrice contribuant à édifier l’emprunte spécifique et visionnaire de Peckinpah.

Le rejet suscité par Chiens de Paille est probablement du à son pessimisme acide ; le film est à la fois cynique, passablement misanthrope et il trouve la sauvagerie dans l’essence de l’Homme, non dans les déviations exceptionnelles ou les anomalies générées par la société. D’une part, Chiens de Paille montre la chute des mensonges de l’homme moderne : notamment à travers David Summer (Dustin Hoffman, alors au zénith en enchaînant les grands rôles dans des productions comme Little Big Man ou Macadam Cowboy), le professeur de mathématiques en exil à la campagne avec sa femme, le film révèle les mirages d’une société parodiant la civilisation par des attitudes policées aberrantes, menant au rejet pédant et délétère de toutes les parts fougueuses, mais aussi transcendantes, inscrites en chaque homme ; et par extension, en chaque être vivant. C’est un scepticisme qui ne tient pas simplement à la nature des gens qui serait effrontément révélée ; il concerne aussi la négation de l’être (répandue avec le puritanisme progressiste et son obsession de l’inversion, jusque-dans les constats élémentaires), par le refus compulsif des éléments qui le composent et qui, si socialement hideux ou non-consensuels soit-ils, le ressource et l’anime.

L’autre affront moral de Chiens de Paille, c’est de laisser entrevoir que l’ordure, c’est autant le bourreau que le passif. Si David, l’intellectuel aux principes humanistes, prive le criminel d’une confrontation à un besoin de justice (légitime selon le cadre du spectateur ; justifié par les faits), c’est parce que lui-même fuit les responsabilités que pourtant il prétend honorer, avec cette attitude de gardien zélé des bonnes mœurs. Or l’application de ses petites méthodes précautionneuses n’est pas seulement inappropriée, elle est aussi cruelle ; en effet, alors qu’il joue les gros durs arguant sur un ton haut-perché que ces bandits vont voir de quel bois il se chauffe si ça continue ainsi, son relativisme mielleux amplifie la catastrophe et refuse l’empathie pour ceux qui souffrent, concrètement, d’une violence infligée. Mais en plus, il punit et tient en otage son épouse jusqu’au-bout, tout en mettant en péril sa sécurité (et c’est également son indifférence et son machisme penaud qui ont permis d’atteindre sa femme) ; qu’il protège le seul criminel de départ, ce n’est qu’un agencement cohérent, la réunion des faux-contraires.

Avant le retour des instincts réprimés, leur conversion trouve son expression au travers de paradoxes développés, la soumission ou la cécité tolérées, par frayeur, par paresse morale ou par attrait ; et donc ce rapport ambigu à la brutalité, y compris sur sa propre personne : ainsi, Amy tente ses bourreaux et si elle peut théoriquement se cacher derrière une prétention à la négligence ou la naïveté, elle ne pourrait justifier le plaisir relatif tiré de l’oppression exercée sur son corps. Cette vision tellement pénétrante et primale implique un douloureux aveu d’ambivalence chez le spectateur ; on ne peut être un réceptacle neutre et d’ailleurs, David qui se pose comme tel n’est finalement qu’un lâche et sa circonspection le maintient dans une position de spectateur, plus par peur d’être broyé que voyeurisme certes, toutefois en dernière instance, lui aussi renoncera aux actes pacifistes (bien qu’il ne sacrifiera pas sa posture, même lors des pires retournements ; il faudra attendre sa fuite, mais elle encore ne le laisse que perplexe, autrement dit réticent à la prise de conscience). Ainsi l’intolérance à un tel regard, ou même à la prétention d’un miroir braqué, est légitime chez le spectateur. Dans le même temps, il est fait maître de la situation, collaborateur ou critique, nuancé ou passionné, acceptant ou refoulant, cette violence émergente et frontale.

Note globale 82

Page Allocine

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