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LES IMMORTELS **

2 Jan

2sur5 Au cinéma, le clipeur et publicitaire Tarsem Singh s’est d’abord imposé avec l’ego-trip The Cell puis avec le conte The Fall. Dans les deux cas, les films valaient surtout pour leur esthétisme écrasant ; après l’expérience aussi vibrante qu’ennuyeuse de The Fall, Singh était forcé de dépasser ses limites. Malheureusement, le premier petit blockbuster qui lui est confié tend plutôt à l’enfoncer ; s’il ne perd rien de son talent ni de son empreinte, le voilà pour le moment impuissant à transformer l’essai.

Les puristes aussi seront déçus par cette représentation du mythe de Thésée (quasiment) sans Minotaure. Les Immortels torture allègrement la mythologie grecque sur laquelle il se fonde. Ce n’est pas tout à fait en vain, car il y a une violence, une ferveur, que la candeur de The Fall étouffait. Mais celle-là aussi est étouffée ici ; cette fois, plutôt par l’aspect brouillon, décousu et hésitant. On dirait la succession de prises de vue en préparation d’un méga-blockbuster. Le résultat est à la fois parodique et pénétrant grâce à un lyrisme débridé (l’originel défi aux dieux, Mickey Rourke réjouissant en Hypérion) au péril de tous les amphigourismes.

Cette dimension extrêmement kitsch, Thésée en est le paroxysme. Incarné par le superman de Man of Steel (Henry Cavill, tout aussi magnétique dans les deux cas, malgré un défaut de style), il endosse une vision héroïque intransigeante lorsqu’à l’heure du climax, il pousse au combat ses quelques légions malgré l’impossibilité concrète de faire face ; invoquant l’honneur, la survie de son nom, les enfants et l’immortalité (aussi – parce que sinon, restait un doute à s’engager). Un moment ridicule et flamboyant, où les paroles semblent rédigées par un Cartman enragé ; sauf qu’ici, le leader y croit et suivra, en dépit de tout bon sens. Cependant pour combler cette magnifique négation du réel, il faudrait un personnage charismatique assorti. La gueule et les muscles sont là, le physique de caractère passablement, mais il manque un héros, un vrai, pas un simple gentleman bodybuildé fronceur de sourcil ; il faudrait une intensité charnelle, pas juste des cris permanents.

Si cette libération des Titans est un joli spectacle, c’est aussi un feu-d’artifice dégonflé. Tarsem Singh s’est enfermé dans le rôle de faiseur d’images génial… mais il est réalisateur, pas prestataire de prestige. L’ultime séquence est à cette image : Singh fourni de merveilleuses visions, mais n’a pas de ressources pour les raccorder, se servant hasardeusement de péripéties légendaires essorées pour guide. Si l’auteur indien poursuit sur cette lancée, le quatrième sera celui de trop et sans doute beaucoup ont déjà préparée la mise en bière.

Note globale 46

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LE JOUR DE LA BÊTE ***

2 Jan

4sur5 Alex de la Iglesia est l’un des enfants terribles du cinéma espagnol. Enfant bâtard de la Movida, il dépasse l’exubérance et la comédie de mœurs de la lignée d’Almodovar, pour un cinéma autrement impertinent, plus critique que partisan, plus trash que réformiste, pas moins soucieux d’enchaîner les  »exploits » physiques et scénaristiques. Après la bombe Action mutante, De la Iglesia revenait pour Le Jour de la Bête, comédie fantastico-horrifique déjantée. Rapidement devenue une référence du genre, Le Jour de la Bête est difficilement comparable aux modèles comme Bad Taste ou Braindead. D’ailleurs comme eux il affirme un style totalement idiosyncratique, mais lui n’aura pas de successeurs (des films comme Black Sheep tirent le meilleur du genre et peuvent imiter le cinéma du Peter Jackson première période, mais celui de Iglesia est trop loufoque pour être détourné).

Un festival non-stop

Résolument forain, Le Jour de la Bête relève du pur train-fantôme, enchaînant les aventures les plus aberrantes et désinhibées dans un contexte millénariste. En effet, tout se déroule au moment où l’Antichrist s’apprête à descendre sur Terre et doit être court-circuité par un Messie providentiel… ou fabriqué. Et c’est là le postulat du film ; il n’y a pas de sauveur prophétique, seulement un curé encanaillé en mission pour le salut de l’Humanité. Il trouvera sur sa route un loser pathétique dont la confession satanique, au moment où le brave curé doit s’affranchir du Bien pour pouvoir se mesurer au Diable, n’est absolument pas une barrière. L’animateur d’une émission-télé occulte démagogique et cynique sera lui aussi d’un grand secours pour accomplir cette tâche capitale : éviter la fin des temps, en d’autres termes limiter la casse puisque, en l’état, les forces de la dépravation et de l’inversion ont déjà contaminée la Terre. La religion elle-même ne tient plus qu’en se galvaudant et se vendant au plus offrant, pour arriver à des fins pas nécessairement glorieuses ; le curé lui-même n’est que parodie honteuse de l’Église.

Par-delà la gaudriole flamboyante, Alex de la Iglesia dresse un tableau relativement décadentiste. Il se dégage du film une fureur nihiliste, se passant de complaisance ou de dégoût, invitant plutôt à danser sur ce champ de mines avec une allégresse forcenée et une mise au défi de la réalité très adolescente. Dès l’intro, l’auteur présente une vision de Madrid féroce et surtout opportuniste, se délectant avec un désespoir amusé de la dégénérescence éprouvée en direct. L’approche est plutôt réactionnaire (le regard l’est, le diagnostic est punk) et moqueuse : dans les ruines de l’ordre ancien, ses héritiers ne savent pas se défaire des cendres, sinon pour se saborder eux-mêmes. Le Jour de la Bête renvoie une Espagne urbaine infestée de sales gosses trop longtemps réprimés et désormais abrutis par les vapeurs de la liberté.

Du chaos la chasse au trésor naîtra

Parsemé de plans délirants et de personnages bigger-than-life (l’entourage du jeune sataniste notamment), Le Jour de la Bête est surtout imbibé d’une dimension socio-culturelle forte : il y puise d’ailleurs ses motifs. L’ensemble est ainsi ancré dans l’Espagne post-franquiste, non plus pour la célébrer (comme chez l’auteur de Kika), mais pour remuer les ruines de l’après, assumer ses cicatrices essentiellement pour en jouer. Par ailleurs, de la Iglesia exprime un rejet de la télé-poubelle (montrée dans toute son envergure débilisante), de la société de consommation (au service de porcs et de planqués), relativement convenu sur le fond. Le mode d’expression en fait la valeur car rarement on avait balancé avec autant de pugnacité son dédain à l’égard de ce monde pas tout à fait revenu des folles 80s, ainsi que des ravages et des zones masquées par la culture de masse.

Cette naïveté politique n’est donc pas préjudiciable puisqu’elle est inhérente à la nature même du film : c’est une boule d’anarchisme et de misanthropie sublimée, dans un mode passionné, laissant libre-cours aux inspirations de son auteur, lequel jamais ne cherche à prendre de distance ni avec son sujet ni avec le traitement, pour engendrer un film contestataire dans l’âme, à la fois divertissement hystérique et œuvre d’art sans concession.

Note globale 71

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MBTI-Enna : C’est le film « Ne » par excellence. 

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TESS ***

2 Jan

4sur5 Tess d’Uberville est bien connu des amateurs de littérature victorienne. C’est Sharon Tate qui suggéra, quatre mois avant sa mort sauvage, à son époux Polanski d’adapter le roman de Thomas Hardy. Aussi en 1979, au moment où il vient de s’installer en Europe, Polanski s’essaie au film d’époque, abandonne l’humour et le fantastique pour Tess, son premier grand drame, dédié à Sharon.

Le film bat au rythme de Natassja Kinski, fragile, lucide et désespéré, résignée par prudence, pudeur et élégance. Toujours pure mais rarement insouciante, elle est malmenée par le sort, épuisant sa passion et son intégrité à chaque nouvelle épreuve. Pas un palier supplémentaire qui n’engage avec lui un désarroi plus achevé. Ses deux amants sapent ses chances : l’un arrive ou revient trop tard, l’autre s’impose sans générer de sentiments positifs suffisamment solide, pas même celui de sécurité. Des mondes entre lesquels elle déambule, elle préfère rejoindre le plus malheureux, à la campagne où elle s’esquinte mais trouve une place, plutôt que dans un univers nanti où on ne la comprend et l’entend pas mieux. Il est préférable de n’avoir aucune perspective que vivre dans les espoirs déçus et l’hypocrisie sans vigueur.

Couronné de prix et de nominations aux Oscars et aux Césars, ce mélodrame a été tourné essentiellement en Bretagne et Normandie, un peu dans le Pas-de-Calais, bien qu’il se déroule en Angleterre. Berçant dans des lumières prodigieuses et des décors ravissants, il brosse un tableau fidèle de l’exigeante vie rurale du XIXe, ainsi que de l’ère victorienne vue par celle qui l’expérimente sans l’intégrer jamais.

Note globale 76

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