LE RIDEAU DE BRUME / SEANCE WET AFTERNOON ****

27 Nov

4sur5  Bryan Forbes est un auteur britannique connu dans son pays, peu en-dehors. D’abord acteur, il est devenu un réalisateur très productif, puis s’est lancé dans l’écriture de romans où il a connu ses plus grands succès. Il a également travaillé dans le théâtre et été chef de la production chez EMI Films. Sa Chambre indiscrète suscite l’engouement des ‘officiels’ en 1962-64. Armé de cette reconnaissance, il enchaîne avec Le rideau de brume, un polar pathétique, d’une tristesse foudroyante. Pour le spécialiste ce sera un thriller cru et désenchanté ; en lui-même, c’est un plongeon dans l’environnement de grands malades. Le couple formé par Billy et Myra n’est pas dysfonctionnel, il est en voie de damnation. Myra est la responsable parce qu’elle est la plus forte et ambitieuse. Elle fait partie de ces gens à qui les autres paraissent ‘morts et ordinaires’. Billy, interprété par le producteur Richard Attenborough (associé de Forbes), est son public et son homme de main, son petit garçon à charge aussi, avant d’être un mari. Pressée de maintenir son illusion de toute-puissance, Myra le rabaisse constamment. C’est facile avec un tel type : pleutre, fadasse, faux placide vraiment faible, atteint par une sorte de vulnérabilité nerveuse. La faillite narcissique semble toute proche. Elle remplit sa vie en menant son petit théâtre ; à ce degré, ça ressemble à la folie – ou à un cas d’école de ce que cette étiquette essaie d’appréhender. Le film la prend au moment où elle déborde.

Il les montre sinistres, dans leur vie quotidienne ; embrasse cette banalité sans faire du spectaculaire. Les airs solennels de Madame assurent déjà de ce côté. Elle doit se représenter comme un mélange d’executive woman et de grande bourgeoise, en plus de ‘connaître’ sa fonction et vocation de réceptacle de la voix des morts. Ses mines pompeuses et hautaines, son phrasé travaillé, nourrissent une image presque crédible. Ce numéro serait proche de la perfection si tout autour s’effaçait, elle pourrait être cet espèce de démiurge bienveillant mais excédé qu’elle interprète. Mais pour ça le déni ne suffit pas, il faut vampiriser. C’est pourquoi Billy se montre débrouillard sous la pression, parvient quelquefois à protester avec énergie ; toujours pour se coucher face à l’autorité, après avoir déployé des efforts gigantesques et s’être un peu plus assommé dans la foulée. Son empathie pour la gamine kidnappée est le résultat de sa moralité et de son état ; c’est une prisonnière malmenée comme lui. Poussée vers la souffrance, chargée des turpitudes d’une dame imposante et démente : laminée alors que sa base est encore faible, son ‘caractère’ inachevé. Pour soutenir ce tableau, la mise en scène est posée, pudique, mais édifiante. Techniquement le film est de haut niveau (le chef opérateur est Gerry Turpin, cadreur de Peeping Tom), les effets sont cinglants et poétiques. La trame musicale (par John Barry, équivalent britannique de Morricone en terme de quantité et de prestige) est oppressante, très ‘régulière’, avec des accents industriels et graves. Elle installe une osmose de rationaliste exsangue, prêt à glisser et à sombrer dans le malaise à force d’aberrations. La nausée monte.

Certaines séquences et ellipses brutalisent : le spectateur voit le minimum, sait et sent que les sécurités fondamentales sont compromises. Les fantaisies ne l’emporteront jamais, cette normalité devra bien céder. Cette aventure est imaginable dans la réalité. Il y a de ces excentricités qui se voient, se devinent dans la population (un peu comme dans La Cérémonie, où les ‘cas’ sont plus modestes [par la condition sociale aussi], mais d’autant plus violents que la détresse semble digérée). L’emphase sur le contexte géographique permet un retentissement plus intime ; peut-être vertigineux pour le spectateur de l’époque amené à traverser les lieux publics londoniens. Avec les déserts périurbains, déformés par le filtre glauque de la situation, ce sont les seules bouffées d’airs dans cette histoire. Et les seuls moments d’action : le monde extérieur n’est plus qu’un terrain de jeu hostile, où Billy risque sa peau comme un missionnaire pour marquer des points et organiser le délire conçu par sa femme. Des clés surgissent : les éléments du passé encourageant la dérive seront connus. Ça pourra sembler lourd ; mais les fixations et les troubles psychiques lourds affectent les ‘pauvres’ gens en priorité (vivre dans la misère, la crasse ou le malheur ; passé une certaine séparation du réel, les données matérielles et sociales peinent à fournir des explications). Pas besoin de fines analyses ou de psychanalyse pour en attester. Forbes réalisera plus tard, à Hollywood, le sarcastique Les Femmes de Stepford.

Note globale 79

Page Allocine & IMDB + Zoga sur SC

Suggestions… Kidnappés/Secuestrados + Borderland

Scénario/Écriture (4), Casting/Personnages (4), Dialogues (4), Son/Musique-BO (4), Esthétique/Mise en scène (4), Visuel/Photo-technique (4), Originalité (4), Ambition (4), Audace (4), Discours/Morale (-), Intensité/Implication (4), Pertinence/Cohérence (4)

Voir l’index cinéma de Zogarok

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