LA FAMEUSE INVASION DES OURS EN SICILE **

13 Oct

2sur5  Fruit de six ans de préparation dans un studio à Angoulême, La fameuse invasion des ours marque l’essentiel de ses points grâce au dessin (notamment grâce aux architectures de la société mixte), le reste de ses arguments ou agencements ne lui permettant jamais de s’envoler. Le film semble respectueux du livre signé Buzatti, y compris dans sa dimension ‘rêverie primitiviste et collectiviste’ qu’il a peut-être relativement déniaisé (au prix de coupes narratives ?). Il offre plusieurs visions excellentes (le chat glouton, les sangliers-ballons) mais sur la durée rien de profondément ou globalement aimable ni convaincant. L’univers est meublé par un bon lot de détails et gadgets (comme les trois mini assistants, ou les classiques mais toujours impressionnants visages des anciens gravés dans les arbres quand le roi est pris de nostalgie pour sa montagne) mais loin d’en générer des torrents. Probablement l’intention est de gâter tout le monde et confectionner une œuvre généraliste. Le résultat est curieusement aseptisé, comme dans une réunion démocratique où les idées géniales seraient mises au même niveau que les banalités consensuelles et les égarements discrètement puants. La morale se veut relativiste et anti-manichéenne, s’avère obtuse et anti-individualiste. Hormis le fantasque Grand Duc (aux airs et au nez évoquant le voisin dans Famille Pirate), il n’y a pas de méchant parce qu’il n’y a pas d’individus – et quand des individualités émergent, elles sont moquées à moins de correspondre à des canons éprouvés et garants de la bonne mise en ordre du troupeau (le vieux sage versus l’original à moustache plein d’ambition sera forcément le lâche de service – plein de projets grandioses et futiles pour la ville, là-dessus le film approchait quelque chose de juste).

Ce qui fait la supposée vertu supérieure des ours dans la première moitié, c’est qu’en tenue naturelle ils sont parfaitement indifférenciés. Même l’écologie profonde et les fondamentalismes religieux ne plaident pas pour l’instauration ou le retour à un monde aussi bêtement minimaliste et anti-humain. La confiance dans l’intelligence et les capacités de création ou d’auto-gouvernement est exagérément basse dans ce récit. Dès le départ, j’ai été gêné par la dépendance présentée comme naturelle du peuple ours incapable de partir chasser ou d’agir sérieusement sans son roi. Une autre bizarrerie à mes yeux qui semble innocente à beaucoup d’autres est cette proximité de papa ours avec son ourson – dans ce duo on est jamais lassé de se coller le museau. Les invraisemblances et facilités deviennent alors plus pesantes. Nous ne sommes pas dans une fantaisie monarchiste façon Le roi Lion (où le sort sombre de certains est légitimé), parce que c’est trop candide et léger – au moins la tragédie habille correctement. En même temps, La fameuse invasion ne donne pas franchement dans la comédie, ni dans le rocambolesque, ne propose pas non plus un déferlement d’imagination ou d’exotisme. Bien sûr il n’est pas moraliste comme autrefois, ni avec des repères et distributions des fonctions rigides comme souvent – mais c’est du point de vue spectateur – car dans la diégèse, au minimum chacun est bien enfermé à sa place (la leçon c’est que les ours ont perdu leur temps à s’embourgeoiser avec les humains). En fait les voix dissidentes sont canalisées dans les schémas conventionnels (le fils prodige, la vanité des princes), les alternatives comme les contradictions sont inexistantes. Le scénario pâtit de ce peu de conflits et la galerie si sympathique soit-elle de loin reste pauvre voire vile de près. L’intervention du serpent orange est encore plus bâclée que celle du chat géant. Sa seule vocation semble de décanter une histoire qui n’arrive pas à germer puis arriver à conclure. On ne peut se régaler de rien et en douce(ur) tout ce qu’il y a d’évasion ludique ou de différent est condamné.

À quoi bon l’intégrité si c’est pour servir une espèce de narcissisme grégaire maintenant ses sujets à l’état de braves et forts bébés bien encadrés, belles larves guerrières à leurs heures, insouciantes tout le temps. Si les commentateurs et relais culturels ne s’offusquent pas de ce qui relève pourtant d’une sorte de plaidoyer pour un nationalisme consanguin, c’est que celui-ci est désarmé et benêt, n’a même pas d’emblèmes, d’expériences et de goûts propres un peu développés (pas de mythologie, de gloire ni de volonté sérieuses). À terme il n’a même pas la force d’opposition des tribus de Pocahontas ou d’un royaume grotesque en Ouganda. Nous voilà simplement dans une déclaration d’amour au ‘bon sauvage’ et au communisme archaïque – diffamant la société des hommes corrompue et décadente en snobant le niveau de vie, la richesse et la variété, ne serait-ce que culturelles, qu’elle apporte.

Note globale 52

Page IMDB   + Zoga sur SC

Suggestions… Le renard et l’enfant + Un prophète + De rouille et d’os + Le triomphe de la volonté + Perdrix

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