Archive | septembre, 2019

BACURAU **

27 Sep

2sur5 Une tarantinade tiers-mondiste, assez originale et flattant l’œil, creuse comme un cartoon mais sans la surcharge en vitamines. Pour ne pas écorner le doux rêve communautaire et libertaire, on ignore les contradictions, on ne sonde rien, les personnages restent scotchés au gros tracé du départ. C’est qu’à être conséquent on aurait l’air d’un Village bis destiné aux épris de permaculture, or pour un Punishment Park sans le courage de ses convictions ça serait embarrassant. Aussi c’est brave de ne pas s’attacher à un ‘héros’ car sûrement la notion est trop bourgeoise ; sauf que si c’est pour faciliter l’idéalisation des individus et d’une communauté en cartons, les gains ne sont pas évidents (on devrait ajouter ‘contrairement aux occasions manquées’ mais ce serait probablement faux ici).

Dès que le mystère est un peu défloré, c’est-à-dire pendant les apparitions des motards aux costumes multicolores, c’est le dégonflage ; et d’ailleurs, les compléments à venir seront quasi nuls. Bacurau tient grâce à ses qualités d’ambiance et d’imprégnation, mais sa vision est statique. Au maximum, il dément une première apparence : la doctoresse passe pour folle du village à l’arrivée, puis on se rend compte qu’elle était simplement altérée par les circonstances exceptionnelles. Lesquelles précèdent tout sauf une intrigue à tiroirs : Bacurau a des gueules baignées dans des décors splendides, mais rien à raconter. Même sur le plan politique il est pauvre, avec ce qu’il faut pour être investi par les fantasmes et les débats mais pas la réciproque. Malgré les récents progrès de la pensée, affirmer une préférence en injectant quelques portions de satire et présenter une histoire puissante avec une alternative crédible ne sont pas encore la même chose ! Mais il faudrait vouloir défendre ses principes et son regard, comme le faisait Je ne suis pas un homme facile – à la place on tombe du côté d’Us, sans la lourdeur du discours et donc en laissant davantage les images faire leur travail.

Tout dans la présence, zéro dans la substance, tout dans la posture, rien en profondeur. Or il faut occuper l’espace et les deux heures ! Alors : regardez mon Lunga ! Oh que Lunga est fort beau et ténébreux, mais serait-ce un matador efféminé sans être châtré ! Du moins, en tant que Rambo local et en se concentrant sur le haut, il est crédible ! Après s’être crus chez Walter Selles on débarque dans un de ces films pour cour de récré japonaise. Bacurau joue à fond la carte du pittoresque mais doit bien en sentir les limites, alors régulièrement il essaie lamentablement de nous choquer. De préférence, en pressant sur l’émotionnel, mais tout en souhaitant nous garder de son côté donc en restant aimable sinon ‘fun’. Alors on sort l’artillerie ultime : le meurtre d’enfant ! Le spectateur s’en remettra peut-être rapidement, mais c’est une autre affaire à l’écran. Un des vacanciers est choqué, ce n’était pas dans le contrat ! Pourquoi la ramener plusieurs fois là-dessus ? Y a-t-il quelque chose à dire ou déduire et si c’est le cas, pourrait-on y aller ou simplement étayer ? Les auteurs souhaitent nous montrer que les méchants ont leur éthique mais toujours partielle et vaseuse, personnelle et partiale ?

Probablement, mais empiler des scènes débiles semble plus sûr que développer quoique ce soit qui pourrait un peu nous faire dévier de cette route sur laquelle on aime tant piétiner. Attention aucune scène n’atteindra le niveau d’inconséquence et de niaiserie que celle sous la tente, alors savourez ce moment où Udor Kier se fâche car il est assimilé à un nazi. Ohlolo les clichés qui sont le début de la haine et de la barbarie – eh oui c’est toute l’ironie de l’adresser à un nazi ! Vous l’avez, le grabataire au fond, la morue à boucles géantes devant, les bourrus et les ruminants au milieu, on est bon, la lumière est entrée ? Non parce que ça demandait un esprit un peu vif, alors la scène est un peu longue à se mettre en place afin de vous aidez à imprimer, donc si quelqu’un sortait de salle sans se sentir amélioré dans son feeling pro-minorités oppressées ce serait ballot : on aurait juste fait un film de clowns sans s’assumer !

Bacurau c’est une succession de trucs qui doivent et qu’on laissent arriver, on fait monter la sauce, y a rien à entendre mais on insiste, puis ‘pan’ et ‘cut’. L’attente est décemment meublée, grâce au seul style, à cet univers qui à défaut d’éclore est tout proche. Mais il y a de quoi s’impatienter tout le long de la seconde moitié, qui n’en finit pas de brosser et survoler pour finalement juter une grosse décharge ‘western’. En bonus : de funestes présages pour éviter de remballer trop platement. En somme ce cousin indé d’American Nightmare va directement au crash et à la démagogie sans passer par les grosses bouffées d’inspiration et les tâtonnements : dommage que les courts-métrage engendrent rarement des ‘phénomènes de société’.

Note globale 44

Page IMDB   + Zoga sur SC

Suggestions…  Wedding Nightmare + Hostel + Assaut + Le droit de tuer ? + 8mm + La Horde sauvage  + La baie sanglante

Voir l’index cinéma de Zogarok

CEUX QUI TRAVAILLENT ***

26 Sep

3sur5 Focus sur un homme d’âge mûr en position de petit lieutenant de ce qu’un citoyen d’aujourd’hui doit typiquement pourfendre sans jamais vraiment gratter, éventuellement en fuyant vers l’émotion – ce que le film laisse faire à qui le souhaite. Ça y ressemble mais ce n’est pas un film social gentillet et finalement crétin mais publiquement irréprochable comme l’ensemble de ceux tournés avec Vincent Lindon (et justifiant son jeu pour le moins restreint) ou les dernières livraisons de Ken Loach (comme celle avec le vieil imbécile Daniel Blake). Il reste détaché, ramasse sans forcer la critique du capitalisme, du travail, de la mondialisation, tous vecteurs d’aliénation (sans laquelle on est hagard). Dans ce mode mineur il évite la stupidité mais aussi de répondre au sujet, sauf sur le plan moral retourné d’une façon qui deviendrait poisseuse si le point de vue livré n’était pas si ouvert.

L’humour est au diapason (il porte généralement sur l’inertie émotionnelle du type et l’indifférence ou l’égoïsme cru des gens) : l’être éclairé et bien éduqué aura ce petit rire en un souffle plein de déférence aux vertus cardinales, le ricaneur va se réjouir de tant de nihilisme cordial, celui qui se reconnaîtra dans ce personnage ou tient pour inévitable son attitude ignominieuse pourra s’esclaffer intérieurement. Ceux qui travaillent pourrait aussi flatter ces cadres sup’ souffrant de se sentir larbins AAA et redoutant d’avoir à se le faire confirmer ; plus généralement il va parler à tous ceux qui éprouvent ou redoutent le déclassement. Quand Franck se présente à un rendez-vous, il est droit et honnête, prêt à coopérer mais sans vendre davantage que sa force de travail ; or l’interlocuteur attend qu’il joue le jeu complètement ou qu’il dégage (ou les deux simultanément ?). Franck n’a pas compris qu’au bout du bout les règles éthiques n’ont réellement pas d’importance primordiale et qu’il n’a raison que sur le rayon des apparences.

Ceux qui travaillent pratique un petit jeu à la fois facile et audacieux. Facile car il se débarrasse de ses propres responsabilités avec son issue penaude ironique tout en livrant une seconde partie plus propre et rassurante. Il ne montre jamais le plus directement troublant, tout en ayant des plate-bandes et une vocation toutes-faites (et Le Couperet comme antécédent, sans comme lui donner dans le thriller). Il est pourtant audacieux car mal-aimable avec son absence de repères clairs ou de manichéisme, sa façon de pousser à l’empathie avec cet antihéros présenté comme l’homme du sale boulot nécessaire. Concrètement le film ne salit jamais son antihéros, en même temps il ne retient aucune information externe cruciale, or une grande partie est accablante. Sa maison est triste et finalement ses sacrifices pourraient ne pas valoir le coup dans l’œil du spectateur comme du réalisateur ; Franck ne fait que poursuivre une vie de labeur et de remplissages sans laquelle il est démuni et peut-être se sent plus vide et nul qu’un autre.

La thèse sous-entendue semble culpabilisante ou plutôt ne semble devoir être avouée que comme telle ; il y a de quoi se demander s’il n’y a pas plutôt une forme de fatalisme, voire une attirance envers le ‘mal’ simplement digérée. À l’instar de la famille qui aimerait mieux rester aveugle et notamment du fils cadet ingrat, consommateur débile, nous [spectateurs et citoyens ‘forcément’ indignés par les ‘dérives’ du capitalisme globalisé, par le mépris de la vie et par le sort funeste des migrants] serions tous impliqués. L’aîné, l’enfant qu’on voit le moins, est ouvertement et sans mesquinerie attiré par la violence. Pour cet héritier direct la pourriture du monde n’est pas un problème ; comme papa, il accepte ses lois sans rien états d’âme ni quelconque réflexion. Mais papa y a été contraint et s’est senti un salaud, quoique surtout à cause du monde extérieur.

La force de ce film c’est d’afficher cette solitude des ordures (très ordinaires), qui ne sont que des rouages loyaux ou des professionnels pas spécialement dégueulasses ni spécialement angéliques, en fait des gens qui s’en cognent ; justement tout le monde s’en fout ou tourne la tête avec dégoût, il faut simplement passer ce petit malaise ou le gérer avec des masques aux prétentions nobles. C’est donc presque énervant en sortie de séance car ce film n’avance à rien, veut être prêt à tout dire et ne s’attache qu’à rester dans la compassion clinique et l’expectative critique ; néanmoins il apparaît valide pendant la séance et avec le recul, grâce à cette banalisation de la monstruosité, que ses concurrents ou que les gens percevraient trop vite avec horreur ou dégoût et criminaliseraient simplement. La journée pédagogique où le terrain est privilégié au centre de décision, le métier à son seul chapeautage par la hiérarchie, compense ce flirt avec le cynisme par une louche de démagogie et d’un bon sens plus accessible ; au moins, pour une fois, la démagogie arrive avec du contenu plutôt que des postures (et le prof-émissaire n’a aucune crédibilité pour nous enseigner la vertu).

Aura-t-on avec Russbach un nouvel Haneke qui aime à se répandre froidement dans la fange en nous pointant du doigt ou en ne nous laissant en option ‘viable’ qu’à faire comme lui et dénoncer avec une morgue sinistre – ou vomir car c’était excessif ; ou bien un auteur attiré par l’ombre et qui l’assume sans chercher à poser des petites briques à l’ombre du ‘cinéma social’ qui lave de tout tant qu’on peut convertir sa matière en réflexions bien-pensantes, fussent-elles éprouvantes ? Est-ce le début d’une œuvre originale et joyeusement inconfortable nous invitant à regarder l’espèce en face, ni en la surplombant ni en la vénérant, ni même en se souciant de l’excuser ou de l’aimer trop fort ? Les deux prochains opus de cette trilogie sur l’ordre contemporain devraient y répondre : rien que la désignation de ‘ceux qui prient’ pour nos âmes apportera un signe probant.

Note globale 66

Page IMDB   + Zoga sur SC

Suggestions… Corporate + Le septième continent

Les+

  • prend un angle presque courageux
  • Gourmet parfait
  • la première partie où le monstre croit encore à lui et à ses chances
  • les dialogues et les silences
  • la maison triste

Les-

  • techniquement juste opérationnel, rien de renversant
  • la fin un peu planquée et la seconde partie plus compatible avec le consensuel et l’indignation citoyenne bien avertie

Voir l’index cinéma de Zogarok

AD ASTRA **

22 Sep

2sur5 C‘est un film contemplatif grand-public face auquel la méditation a toute sa place ; le public fera l’essentiel et pourra diverger ou approfondir, les auteurs préfèrent conserver leurs humeurs brumeuses et leurs réflexions cachées. Le film lui-même n’a pas grand chose et surtout rien d’éclairant à prononcer ; il nous place justement dans une perspective où la parole et la pensée deviennent futiles.

Par conséquent il est légitime de ne rien questionner. Le robinson a décemment digéré sa quarantaine volontaire, les obstacles dégagent ou s’entre-tuent bêtement, les responsabilités et les menaces ne pèsent jamais lourd sauf peut-être un micro-instant nécessaire à soulever des résidus d’adrénaline (un rappel régulier que l’affaire est spectaculaire, mais limité car il faut viser au-delà de ces petits sentiments consuméristes de spectateur). Tout est safe au nom de la grandeur (pas par paresse ou déni !). Dans une telle configuration, logiquement, il doit rester des miettes. On nous enseigne l’importance d’accepter qu’il n’y ait rien à trouver, la valeur du contentement à partir de l’ici et maintenant. Le bonheur est toujours sous les yeux. Quelle idée que d’aller farfouiller dans les abstractions ou s’embarquer dans des expéditions folles ! L’homme est un glouton funeste ! Et un mouton triste ! Et Ad Astra a raison de se positionner de façon sceptique, finalement en garde-fou allégorique, face aux mirages de l’espace ; son réalisateur notamment doit anticiper le retour des fantasmes de masse et grandes promesses de ce côté et relever tout ce qui déjà y participe. Il conçoit la grandeur d’un tel sujet, son film sait donc flatter cette tentation et évite de la salir, l’épargne le plus longtemps possible.

Néanmoins en dernière instance, l’amour et le refus de la solitude sont là pour nous soigner et modérer, le reste n’est que vanité ! Aussi même si la beauté voire la délicatesse du film peuvent nous leurrer sur l’intégralité de la séance, celle-ci ne va pas loin ; on est intellectuellement dans l’expectative, puis trop platement floué pour sentir une frustration sérieuse ; et à mesure qu’on s’éloigne de la salle, ce film gentiment planant et agréable tombe en poussières. Au jeu des comparaisons Ad Astra est mal loti et relativise l’importance des défauts de récentes grosses productions ciblant l’Espace. Interstellar est infiniment plus étoffé, First Man fournit un climat émotionnel plus nuancé, Premier contact est peut-être un peu fumeux mais c’est qu’il a payé sa prise de risque. Gravity assumait par défaut sa nature de thriller disneyen, donc au pire on s’ennuyait simplement et s’il diffusait une morale gênante il fallait s’accrocher pour la relever. Le vulgaire Passengers allait au bout de son idée, sérieusement connectée aux besoins et au tragique humain ; le non moins grossier Life origine inconnue se chargeait de nous divertir et y parvenait probablement. Si on remonte plus loin on peut trouver une antithèse à Ad Astra, également fondée sur une quête du père et une poursuite de son œuvre : le carrément mielleux et aussi sûrement mésestimé Contact. Ces concurrents ne sont pas mirobolants mais tiennent debout et sont naturellement inspirants, alors qu’Ad Astra est trop plein de ce qu’il nous montre pour s’ouvrir à d’autres possibles et, tout simplement, se soucier de tempérer ses incohérences.

Qu’il n’y ait rien de neuf n’est pas un drame, mais beaucoup trop de choses clochent dans cet espèce de Solaris américain. De nombreux dialogues sont vaseux ou creux à en devenir bizarres, l’écriture et tout ce qui relève de la conception des personnages semble éteint. Des incongruences sont laissées en plan et digérées par de nouvelles ou simplement grandissent dans l’oubli. Il n’y a rien d’évident dans le traitement dont écope Brad Pitt lors des scènes importantes, des rencontres ou nouvelles étapes. Le scénario doit être trop une notion archaïque, ou alors c’était une lourdeur mortifère qui nous ramenait dans le champ des illusions modernes et pré-modernes : quoiqu’il en soit on l’a flanqué par-dessus bord. Le flux de belles couleurs et d’images léchées compense d’ailleurs décemment l’absence de difficultés ou de barrages à cet aller-retour sur piste étoilée (même si nous n’avons pas l’originalité visuelle ni la riche palette de Blade Runner 2049). On devrait trouver étrange qu’il faille simplement un engagement long donc coûteux pour arriver au bord de l’univers et à portée des éventuels extraterrestres ; malaise sûrement aussi ingrat que celui qu’on peut ressentir à la réaction immédiate au second message (c’est pourtant évident, même les ours visionnaires ont des petites faiblesses au cœur) ou lorsque Braddy rejoint aisément l’équipage au moment de l’envol (les pauvres ralentisseurs ne servent qu’à éviter l’invraisemblance extrême digne du nanar et ont surtout une vocation symbolique). Il vaut mieux accepter l’état de flottement et donc ce climax dans le douteux avec le bouclier anti-astéroïde artisanal : rien n’arrête notre ‘anti’-héros taiseux dans la marche vers son destin.

Malgré ses airs de tout considérer par en-dessus cet Ad Astra nous pond bien un discours précis. Il est dépressif mais en mode pantouflard ou régressif, sans avoir encore cet élan sincère pour l’inconnu, cette sorte d’espoir morbide que manifestait Annihilation. Ici nous sommes davantage dans une posture de revenu de tout en train de [prétendre] trouver du charme à ces habitudes, ce plancher pour mammifères – en s’y forçant par politesse et par une certaine noblesse, souverainement toxique et nihiliste bien qu’elle se présente sans reproches. Chaque mode autorise un jardin, alors on garde un œil sur l’océan d’évasions perché là-bas, en l’enfouissant obstinément – comme cet homme s’appliquant à compartimenter et intérioriser. C’est une fuite légitime de ces diversions cosmiques pour revenir au réel et faire face à la banalité, chercher de la chaleur, dans ce monde fini ; bref un point de vue d’humain fatigué prenant sur lui pour y croire ou rester focalisé et éviter l’overthinking car ça le rend malheureux et ne mène à rien. Or même dans les baudruches du même moule (Hollywood) on voit d’habitude l’agitation naine, les gens autour, leurs motivations certes simplettes. Ad Astra ne laisse personne vivre ni l’ouvrir. Que de beaux gains grâce à ce ménage : des gesticulations futiles réduites au minimum, pas de niaiseries ou de trompettes, peu d’humains donc peu de bruits et d’odeurs ; mais pour quel dépassement et à quel prix ? Nous arrivons ici en-dessous de la peur et du défaitisme, dans des eaux où plus rien ne compte et où même l’essence reptilienne des individus apparaît comme une mesquinerie. Tout est subordonné à un monologue distant et épuré, qui semble depuis longtemps en mode automatique. Il est permis de rêvasser mais sans plus rien percevoir (donc sans transformation possible) et sans volonté ou imaginaire un peu intense, en aseptisant même la vie intérieure. Ad Astra c’est l’inflation négativiste d’une humanité sous médocs emmitouflée dans les rayons safe de Soleil vert.

Note globale 52

Page IMDB   + Zoga sur SC

Suggestions…  Mission to Mars + Sunshine + Apocalypse Now  

James Gray : Little Odessa + The Yards + La nuit nous appartient + Two Lovers + The Immigrant + The Lost City of Z

Voir l’index cinéma de Zogarok

PORTRAIT DE LA JEUNE FILLE EN FEU **

21 Sep

2sur5  Roman-photo érotique tablant sur le haut-de-gamme, pendant féminin et intégriste de Call me by your name, ce Portrait tout en fièvre intérieure est aux antipodes du sociologisme de Bande de filles et montre un apprentissage des sens et l’existence curieusement candide par rapport à Tomboy. Tout s’anticipe à l’exception de l’apparition en costume de la dame blanche (ou plutôt de sa persistance), d’une scène musicale avec des femmes libérées et des passages liés à la visite de la faiseuse d’anges. Ces derniers sont les seuls à véritablement sortir des conventions et leur relative frontalité pourra légitimement réjouir les cohortes prêtes à récupérer ce Portrait dans le sens de leur activisme et de leurs croyances féministes.

Ainsi certains trouveront des fulgurances à cette œuvre ronronnante aux symboliques écrasantes (découpable en quatre phases différemment ambitieuses ou anxieuses, épanouies ou mélancoliques). Elle est constamment habité par un sous-texte criant sa présence tout en se maintenant à très bas régime et dans une absoluité qui devrait conduire à des choix plus radicaux (contemplation totale, réduction à un court-métrage, déclinaison riche et gratuite de ces motifs). Homme ou femme on est invité à admirer des émotions peut-être ressenties mais communiquées avec une sorte de lyrisme plat car embarrassé de lui-même, lourdement appuyées, comme la retenue des personnages. La fibre romanesque est morte-née, les scènes s’emboîtent souvent sans transition, la proximité de l’océan ajuste le climat et celle de l’enfouissement des sentiments garanti une continuité.

C’est terrible à avouer mais dans le cas présent le regard féminin aseptise et rend vainement pesantes les choses. Le conflit est inexistant, la bulle rêveuse timide et maniérée. Le rendu est propre sauf lors du relâchement, toujours corseté mais pourvu en traces de vivant bien saillantes – les filets de bave rescapés de La vie d’Adèle comme témoignage ultime de la sensualité de ce moment si grand (au moins ça n’a pas la bizarrerie, voire l’incohérence, de cette emphase sur le sillon nasogénien de la modèle). Nous sommes dans un temps et des lieux où l’infime devient ou peut traduire l’érotisme ; où tout a ou peut prendre un poids démesuré. Mais sans ces murs il n’y aurait que de la grossièreté fanée et un ennui sans rien pour se cacher. La réalisation tourne le dos à la vie et adore d’autant plus aisément ces icônes raidies, sauf qu’à vouloir les sublimer pour éponger leurs privations, elle ne fait que les rejoindre dans ce grand bal du minimalisme et du fétichisme à petit pas. L’appauvrissement ne vient pas toujours de l’extérieur.

Note globale 48

Page IMDB   + Zoga sur SC

Suggestions… Ma Loute + Van Gogh/Pialat + Les garçons sauvages + Boys don’t cry + L’Ile/Ostrov + Jeanne Dielman + The Witch

Publié initialement le 20 septembre, repoussé le 21 au 21 pour éviter le cumul sur une journée.

Voir l’index cinéma de Zogarok

TROIS JOURS ET UNE VIE ****

20 Sep

4sur5  Boukhrief prend le parti du coupable par accident, dans un univers rempli d’innocents et de culpabilité mais sans ogres ni méchants. En tant que polar ce film est lent et décent, réfléchit les implications potentielles ou avérées d’un crime ; comme film noir à la campagne il est brillant. La première heure est sombre et émouvante, la seconde introduit le recul et des sentiments déplaisants. Au contraire la proximité avec Antoine est décuplée, le spectateur se fond davantage dans son point de vue après avoir été placé en position d’observateur privilégié. L’inquiétude et le dégoût s’équilibrent, on éprouve ce mélange de réticence et de jubilation à sentir se découvrir une vérité insupportable.

Passé une vingtaine de minutes l’essentiel du suspense n’est plus que psychologique. Un secret se balade dans la nature, le décors devient habité par cette menace sourde après avoir été investi par des sentiments et sensations d’individu approchant la sortie de l’enfance. Le protagoniste se développe loin mais tout rapprochement ou toute remontée pourrait être fatal. L’ellipse majeure est cohérente avec l’ensemble de la mise en scène (qui trouve une parade dérisoire et formidable pour introduire un reportage sans enlaidir le champ), où l’invisible et l’émergent ont une place privilégiée. Les créateurs évitent les explications grossières, laissent agir et capturent des gestes, ou des marques d’inhibition contenant l’essentiel, fermant immédiatement la trappe aux spéculations – les gens (hors artistes ou prestataires publics, qui dans les parages souffriraient de se sentir enterrés) ont assez de peines et de choses à dissimuler par nécessité pour se confondre en calculs inutiles ou se complaire dans le mystère. Lui aussi est accidentel, ou du moins, pas désiré.

Centré sur ses personnages, le film donne l’impression d’être construit par recoupements ingénieux, non par un scénario qui tirerait les ficelles et distribuerait les cartes à jouer. Les interprètes sont simples et excellents. Charles Berling a dû consulter des gars du peuple pour livrer une telle composition. Il n’a toujours pas la tête adéquate mais son langage et son corps sont exemplaires. Il prend ce qu’a de nécessairement grotesque et désespérant un tel bonhomme, donc le joue dans ses moments criards et alcoolisés, sans passer par ces imitations brusques et outrées de faux compassionnels ou d’urbains même non-bourgeois trop bouffés par le mépris pour concevoir correctement leur sujet. Certains bouts de scènes sont parfaits, comme ce passage avec la mère groggy et appliquée, probablement en train d’entrevoir le coût psychique du déni à très long-terme.

Cette réussite est le fruit du partenariat de deux auteurs (le réalisateur est habituellement son propre scénariste). L’écriture conjuguée est lisse et pleine, sans redondances ou pesanteurs, sans béances ou absences sinon celles de ce monde-là (la faute et l’insularité génèrent quelques vides et extrapolent les déficiences). Le réalisateur a probablement fait le tri dans le sens permettant l’empathie. D’après ce qu’indiquent les interviews de Lemaître à l’époque où il vivait le Prix Goncourt et l’adaptation d’Au revoir là-haut, il semble que le roman mette davantage l’accent sur la culpabilité. Dans le film éponyme la fuite, la volonté d’évasion frustrées sont au moins aussi importantes. Le gamin semblait également plus banal et illusionné ; ici il paraît réfléchi et vaguement inadapté, en tout cas distant (ami d’un plus jeune et solitaire, au lieu de pratiquer les jeux de son âge, amoureux pataud). Le seul passage un peu douteux est cette scène avec les trois enfants face au train, où le cadrage devient confus puis s’invite une référence à la reproduction des espèces. Dans l’idée ça se tient mais en pratique c’est assez lourd ; peut-être à diluer ? L’autre faille possible du film est la multiplication (tardive) des rebondissements et le resserrage extrême, dont l’image en conclusion est une garantie. Mais les premiers sont amenés avec le même instinct subtil et le second est le prix sinon le responsable de l’intensité et du taux de bavures résiduel.

Grâce à ses qualités d’exécution et sa grande sensibilité (les deux conditions pour un film fort – les méthodes et applications sont infinies), ce film a un charme absorbant, la capacité de devenir précieux. Il diffuse des sensations d’enfance mêlées à des réalités inconfortables en s’avérant plus concret que Reflecting Skin. La musique, les vues aériennes, les enchaînements, le rendent presque planant, jamais fumeux ou léthargique. À son image l’environnement est envoûtant mais aussi accablant. Il induit un mode de vie sain et calme, également désintégrateur, forçant à l’humilité et, à cause de la pourtant modeste portion de civilisation qui s’y trouve, à une régulation des apparences sans concession. Le terrain où se déploie cette triste histoire est tellement fertile, autant que ces notions de secret ou d’épée de Damoclès ; les spécialistes des sensations fortes ‘intérieures’ gagneraient à s’y introduire au lieu d’imiter les normes des thrillers internationaux ou se borner à leur ‘cinéma de genre’ qui par définition n’offre aux talents qu’un prétexte décoratif (gare au fétichisme même le plus raffiné, où Laugier semble enfermé). Parmi les films de ces dernières années il y a déjà eu plusieurs beaux voire grands moments exploitant ces décors bucoliques, avec des ‘seconde nature’ secrètes et forcées, des individus contrariés et rongés à en devenir fous, des crimes malheureux dans un contexte légèrement daté : La prochaine fois je viserai le cœur, Alléluia, Les Ardennes.

Note globale 84+

Page IMDB   + Zoga sur SC

Suggestions… Contre-enquête + Carrie au bal du diable + La Chasse + Malveillance

Publié initialement le 19 septembre, repoussé le 21 au 20 pour éviter le cumul sur une journée.

Voir l’index cinéma de Zogarok