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AU NOM DE LA TERRE ***

3 Oct

3sur5  Ce film est sincère et réaliste mais plein de barrières. Il est gentiment impudique avec ses petites scènes dans la tribu, verrouillé sur les questions cruciales. Trop de respect nuit à son envie de témoigner, à son éventuelle cause, tout en profitant à son affectivité. Le paysan, sa femme et son fils paraissent purs et, d’un point de vue spectaculaire, sont flattés car accablés par les malheurs de la condition paysanne contemporaine. Naturellement cela donne à une minorité l’occasion de se trouver entendue, de se projeter instantanément, avec matière à polémiquer mais pas de quoi le faire immédiatement ; dans le monde paysan comme chez ses fossoyeurs ou ses exploiteurs, personne ne va se sentir agressé, ou de façon trop discrète.

Un peu à l’image des Chatouilles dans un autre registre, Au nom de la terre est un film thérapeutique avec une portée collective, qui braque sérieusement les projecteurs sur une réalité embarrassante que tout le monde ne peut que regretter (ou ne discutera que tout bas), même si la traduction pratique et politique est presque nulle. Montrer l’état des lieux apporte un début de solution ; on ne va pas laisser aux téléfilms le monopole du squat de la campagne, ces inspections étant nécessairement rabougries par le cahier des charges et ironiquement plus limitées que sur grand écran. Mais Petit paysan profitait des libertés de la fiction, qui pour Au nom de la terre n’apporte que des occasions de romancer. Centré sur un homme cette fois littéralement seul et purgé des côtés sirupeux, aux prises avec le présent immédiat et pas un passé doublement proche, Petit paysan montrait davantage de cet univers, du métier et des claques qu’on s’y prend.

Pourtant le principal est là : l’aliénation par les coopératives, cette tendance à vouloir construire comme le voisin ou pour monter à bord du train de la modernité, la démoralisation affectant le monde agricole (ainsi que la perte d’estime pour le patriarche sans gros sous, la familiarité encore possible avec le banquier de proximité il y a 20 ans). Dommage que ces thèmes ne soit pas approfondit et que rien ne soit nommé (hormis la marque du tracteur via l’image). Le film enquille les passages démonstratifs (rapportés dans la promotion : madame oppose « on a plus de trésorerie », le fils récolte les bruits de jaloux et médisants ciblant son père), les avalent instantanément, reste droit sur sa route. C’est un drame en milieu paysan mais on ira pas arpenter tout l’environnement autour. À la place on opère des pas de côté complaisants et un peu stériles, notamment autour de Thomas/Bajon dont on s’acharne à souligner la vitalité. Des poussées musicales un peu clicheteuses et surtout mielleuses viennent doper une mise en scène simple et compenser une écriture faiblarde. Celle belle (et courte) avec la chanson de Barbara participe à pardonner la mère, saluer sa loyauté et ses efforts. On effleure, veut pas blesser ce monde trop aimé, tout en dressant un tableau crépusculaire et très ‘familial’ (ce créneau ne servant pas qu’à rire ou occuper les enfants). On repère le négativisme et le matérialisme paysans au travers de quelques réflexes, de rares mots ; le grand-père est le plus révélateur car il porte toute la dignité d’un monde mais aussi sa rigidité mortelle, voire sa bêtise (de petit capitaliste tocard et régressif).

Ce n’est pas un idiot du village ou un dément, mais quand même le parfait véhicule de la mentalité arriérée des besogneux compulsifs persuadés que simplement se retrousser les manches et se planter le nez dans le guidon vous lave de tout et arrange l’essentiel. Il ne voit pas que c’est ce que fait son propre fils tout en essayant d’investir. Il ne réalise pas non plus que sa réticence à léguer ‘gratuitement’ ce monde n’arrange personne et rend la tâche plus facile aux agents de sa braderie. Embarquer les clés avec lui est probablement son ultime jouissance. Mais cela le film évite à l’afficher de façon catégorique, il le mêle à une certaine admiration pour ce personnage flanqué de quelques atours rétrogrades (son bout de réplique condescendant sur les ‘femelles’). Dans la poignée de scènes silencieuses où il vient observer l’état de la ferme, il incarne le vieux monde paysan jugeant sévèrement – mais dont le jugement est déjà établi. À un niveau générique c’est mélancolique ; à l’échelle du particulier, c’est la mesquinerie – de cette mesquinerie sans éclats et peu cinématographique, plus facile à rapporter dans un roman psychologique (comme dans la littérature de Mauriac avec ses méchants avaricieux).

Le grand malheur du film et de son approche c’est qu’à la fin on peut douter de sa conclusion et donc de tout ce qu’il y rattache. Ce n’est pas évident que cet homme se suicide principalement voire seulement à cause de son échec agricole. Il y a une tragédie là-dessous présentée comme intime mais dont on aborde que le versant social et familial. Donc il reste un gouffre, le film fait son office, mais sur des plate-bandes qu’il travesti. La séance se clôt d’ailleurs sur une signature nocive pour la pertinence de cette démonstration ; on voit une vidéo amatrice insignifiante des années 1990 avec un zap pour le moins plombant sur l’assistance blasée. Le père du réalisateur a l’air tout en émulation et seul dedans. Aurait-on il y a une vingtaine d’années laissé se noyer le type pour lequel Guillaume Canet a sacrifié l’intégrité de sa coiffure ? Bergeon règle certainement ses comptes et ajuste sa vision des rôles, voire répare l’histoire familiale en la reformulant. Cela donne : papy digne représentant du monde paysan mais responsable de la déchéance de papa ; papa noble victime et peut-être émotionnellement faible ou pourri par les autres ; maman dont on prend le parti, forte, fiable et patiente.

Note globale 64

Page IMDB   + Zoga sur SC

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