LA TRILOGIE PUSHER ****

15 Oct

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La trilogie Pusher est un climax dans l’oeuvre de Nicolas Winding Refn. Trois films shootant droit dans l’estomac ; Pusher II et surtout III font partie de mes films fétiches et sont, avec Bronson, mes préférés du cinéaste.

 

Cet article rassemble les textes consacrés aux trois opus, publiés il y a plus de quatre ans sur l’ancienne Blogosphère. Je n’en ai changé aucun mot, l’affection que je leur porte est la même.

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PUSHER ****

4sur5 Alors que son cinéma est souvent tenu pour un patchwork de Kubrick et Herzog, voir de Lynch [héritage cache-misère ou téméraires convocations formelles, c’est selon], le premier long de Winding Refn évoque plutôt Scorsese, sans que le danois marche tout à fait dans ses pas. Dans Pusher, l’illusion de toute-puissance de ces marginaux s’effrite dès l’intro : ici, non seulement le gangster idéalisé n’existe pas, mais il n’est même plus fantasmé. Succès en Europe, réellement découvert en France sur le tard avec ses deux suites, c’est un film brut, sec et ultra-réaliste proposant une plongée dans l’univers de la petite criminalité via les tribulations d’un dealer, caméra à l’épaule à l’appui.

La narration s’articule donc autour de Frank, trafiquant d’héroïne à Copenhague dont les dettes vont précipiter la chute, puisqu’après la mise en échec d’un gros coup par une intervention policière et la trahison de son ami et second, son fournisseur lui impose un ultimatum qu’il ne peut surmonter.

Frank est un pauvre type, un  »raté » comme l’est son ami Tonny [Mad Nikkelsen, dans un rôle moins rentré mais exécuté avec une subtilité sans pareille]. Du monde parallèle dans lequel ils se confondent, aucune perspective ne s’offre à eux ; leur langage, trivial, degré zéro, n’est qu’une stigmate comme une autre de la platitude de leurs aspirations. Avec les lieutenants de la mafia locale, il est simulé, faux et codifié, théâtralisé à l’envie par Milo, le leader serbe. Cette grandiloquence roturière et feinte, comme la spontanéité préservée entre les deux acolytes, confine à la stérilité et au vide existentiel. Tous les personnages de Pusher sont happés par un tourbillon absurde, évoluent résignés dans une spirale inepte. S’inscrire dans l’engrenage est devenu pour eux la fin en soi, morose et essentielle. En fait, Pusher est surtout un anti-Scarface ; là-bas l’ascension, faste et décadence, ici l’abîme, irrévocable, et une noirceur gangrenante.

Pusher nous emmène ainsi dans les lieux ou on ne s’arrête jamais, sans céder à une quelconque surenchère, préférant un regard sans filtre ni fioritures donnant à la semaine de descente qu’il filme une allure quasi documentaire. L’immersion est passionnante, la vision qui la cadre simple, juste et directe.

Après avoir été débarqué des Amériques [son Inside Job, commercialement parlant, fait un four], Refn tournera deux suites à son film presque une décennie plus tard. Une fois ce coup-d’essai, coup de maître visionné, on est pressés d’avoir l’occasion de replonger, tant ce premier Pusher, humble mais sûr de lui, fait montre d’une ambition et d’une énergie fulgurantes.

Note globale 81

 

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PUSHER II ****

5sur5  Pusher était une claque, ce qu’on appelle un  »film coup-de-poing », Pusher II est un coup de massue. Après celui de Frank, dont il n’est plus question ici, Winding Refn dresse le portrait de son veule et déloyal associé Tonny. Fraîchement sorti de prison, ce dernier tente de regagner la confiance de son père, le  »Duc », roitelet d’un trafic de véhicules et stupéfiants, en ramenant à l’inhospitalier QG une voiture de luxe volée sur coup de tête. Les bonnes intentions n’y font rien, Frank ne se reconnaît plus chez les siens qui lui font payer ses erreurs tactiques.

C’est la tragédie, rudimentaire a-priori, d’un  »kéké » des bas-fonds, abandonné par son entourage et écrasé par son environnement. Il est vide, mais ne peut se résoudre à se fondre dans cet univers qu’il ne comprend que trop et paradoxalement lui apparaît toujours plus lointain. Aspirant dans le fond à s’en désengager, il ne se résout pas à couper le cordon, mais ses contributions ne sont qu’amabilités.

Toujours plus seul au milieu des rats de Copenhague, il est terrassé par les ordures : trop de questions, trop d’humanité débordent encore de chez lui, si bien que même parmi les rebuts, il ne trouve plus sa place. Le mélo sordide sublime la peinture d’un milieu ou la règle est de tout détruire puis reconstruire, inlassablement, avec une assurance fébrile. Pusher II est l’histoire d’un automate déconnecté s’éjectant de la spirale qui l’a engendrée.

pusher_2_im0Au-delà d’un paysage dépravé, c’est un film sur l’héritage fardeau et la filiation maudite. L’indécision de Tonny est le principal stigmate de sa servitude à un jalon fielleux : ce père n’a rien à lui proposer d’autre que le poste de second couteau. Un autre magnifique portrait de patriarche irrigue le film, c’est celui de Milo, ce bonhomme charismatique et odieux, faussement mielleux et sans pitié. Davantage entamé que dans Pusher ou il était déjà présent, c’est un aigle estropié parmi les rats qu’il surplombe. Si le microcosme des malfrats est son terrain de jeu, cette figure excessive est passionnante en ce qu’elle suffoque pour mille. Résolu à des déambulations absurde, Milo est un bourreau asphyxié. C’est à lui que se consacrera le dernier opus du triptyque ; la conclusion s’annonce idéale, pleine et puissante.

Le naturalisme est partagé entre misanthropie et regard attentif vers l’homme, sa bêtise et ses perversions. Mais plus encore que dans le premier opus, Refn creuse un sillon vers la fable, ténébreuse et toxique certes, emprunte d’un espoir aussi, d’un soupçon de vie qui pourrait tromper une condition butée. L’esquisse d’un  »autre chose » est peut-être accessible.

Certains regretteront cette scène probablement dispensable d’un Tonny échoué au bordel, mais c’est que l’approche du film refuse toute mise en images de fantasmes grossiers et chimériques. Son esthétique licencieuse est tout à fait contraire au sensationnalisme. C’est cru, c’est lumineux.

Note globale 98

 

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PUSHER III *****

5sur5 Pusher 2 était motivé par les nécessités financières de Winding Refn après son échec américain [Fear X] ; sur le papier il s’agissait donc d’une contrainte. Que le cinéaste la surmonte et nous avec relevait théoriquement de l’improbable. A l’arrivée, il nous livrait un  »film de gangsters » si réceptif à l’humanité qu’on en sortait certains d’avoir déniché un concurrent à Casino. Le succès appelant le succès, le dernier opus de la trilogie jouit d’une facture technique nettement plus élaborée, sans rien perdre pourtant de la puissance de sa démarche  »brut de décoffrage ». C’est que le personnage central, cette fois, est suivi sur un temps nettement plus restreint : celui du dernier jour et surtout de la dernière nuit du reste de sa vie.

La presse, ayant traité la trilogie d’une façon globale lors de sa sortie unique en 2006, en France comme aux USA, pointe assez souvent un troisième opus un ton en-dessous [surtout après le second généralement désigné comme le meilleur], estimant que ses excès justifient une telle annotation. Au contraire, c’est ce jusqu’au-boutisme, ce basculement irrévocable vers la dévastation qui contribuent au vertige obscène qu’engendre le film. Après le retour désenchanté de Tony, Winding Refn nous convie dans un voyage au bout de l’enfer, l’enfer nu de Milo, l’abject parrain qu’on se faisait une joie coupable de croiser.

Il faut dire que l’ogre pétrifié qui se mouvait sous nos yeux avait tout pour une conclusion assez parfaite, car portant en lui tous les stigmates, entretenant les maux et distribuant les épreuves. Milo est l’essence et la victime aliénée d’un milieu qu’il incarne comme personne. Dans Pusher III, c’est devenu un débris au cheminement intérieur contradictoire, avec cette nuance près avec Tony du précédent opus que celui-ci n’a jamais été estimé dans un environnement qu’il ne contrôlait pas, quand Milo est un maître en déclin sur ses terres. Son aura est largement discréditée par une nouvelle génération plus au courant des données du marché, le mettant en échec jusqu’à le réduire à l’état d’ouvrier. Cependant, le donneur de leçons, s’il a des manques, ne peut le parodier décemment.

Le film est assez démonstratif, par à-coups dans ses dialogues, pour signifier que Milo n’est plus en symbiose avec son époque. En fait, Pusher III s’approprie un humour noir acide réajusté par de féroces teintes jaunes. Film des excès, oui. Le style, l’esthétique du film sont davantage exorbités, la bande-son est plus appuyée qu’auparavant. Mais rien n’est gratuit ni pléthorique ; le portrait n’est ni plus ni moins affecté que son sujet. Il est sec, résolu, assume le temps et les illusions qui ont défilées. Il assume, aussi, la profanation du désespoir.

C’est un tourbillon auquel s’abandonne Milo, celui d’une déchéance baroque dans un destin sale, toute faite de soubresauts et d’allez-retours vers les extrêmes. Quand tout s’effondre, tout brûler. C’est la seule façon de se reconnaître encore, de conserver sa conscience. En route pour la somptuosité triviale des abymes élégiaques, Milo est sur le chemin de l’absolu, le seul. Celui où on ne dort plus jamais.

Note globale 100

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2 Réponses to “LA TRILOGIE PUSHER ****”

  1. dasola octobre 15, 2014 à 08:09 #

    Zogarock, rétrospectivement, je pense que cette trilogie est ce que Winding Refn a fait de mieux. Bonne journée.

    • zogarok novembre 4, 2014 à 19:29 #

      Je le pense aussi, ex-aeco avec Bronson. Mais presque tout est au sommet avec Winding Refn !

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