CASINO *****

26 Mai

5sur5  Chaque instant de Casino donne le vertige. C’est une espèce de tourbillon enivrant, un spectacle total, extrêmement dense (il paraît même infini) et fourni et qui pourtant n’embrouille jamais, car rien n’y est de trop. Rarement trois heures de cinéma n’auront/ne seront passées si vite ; c’est qu’on est tellement transporté qu’on perd une foule de notions rationnelles, à commencer par celle du temps ; Casino est une entreprise grandiose, démesurée et fait disparaître tout ce qui nous entoure. C’est une récurrence dans l’œuvre de Scorsese, dont même des travaux mineurs ou boiteux comme Aviator savent faire preuve d’une capacité d’absorption du spectateur pour le moins singulière (ce qui fait, dans le pire des cas, de Scorsese un technicien génial).

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Considéré comme une sorte de remake des Affranchis, sorti cinq ans avant (1990) et comportant en effet de nombreuses similitudes et une envergure comparable, une même puissance, Casino devance pourtant de quelques longueurs son prédécesseur. Ce n’est pas tant qu’il en serait une version améliorée, c’est surtout le propos sur la mafia qui a évolué ; il est moins traditionnel, plus cruel, plus concentré sur les contradictions d’un milieu mais aussi d’un monde. Scorsese filmait les acteurs d’un monde codifié et opulent à mi-chemin entre les coulisses et la scène publique, dans Casino il porte son regard sur une vie parallèle probablement largement fantasmée mais somme toute assez étrange. Pour le personnage incarné par DeNiro à tout le moins ; son prodigieux parcours est le fruit d’une exhibition flatteuse tout en débouchant sur l’édification d’une forteresse.

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Casino restera l’une des masterpiece sur le rêve américain, qu’elle traite avec réalisme, faste et outrance maîtrisée. Il n’y a pas ici la volonté de choquer ou d’épater le chaland, à la façon de beauf chic ou d’un spectacle dont les qualités  »cérébrales » ne seraient que poudre aux yeux : Casino est l’anti-Public Enemies et Scorsese l’anti-Michael Mann. Ses films ont de la chaire, racontent des hommes alors que Mann fabrique et anime des romans-photos de luxe, sortes d’ersatz des Feux de l’Amour un cran au-dessus. Casino propose une plongée dans une révoltante normalité, se focalisant sur un personnage en particulier pour fondre sa vie dans une entité et un phénomène beaucoup plus vaste ; la volonté de tirer son épingle du jeu d’un Monde à la fois ignoble et fascinant. Scorsese fait de cette démarche une balade presque mystique, contrebalancé voir trahi par la sérénité d’un DeNiro/Sam admettant les règles du jeu pour tirer le meilleur du système. Casino peut d’ailleurs être envisagé comme une œuvre synthétique ; pas tellement comme un film-somme qui condenserait plusieurs genres majeurs du cinéma américain (même s’il cultive des traits propres au western, au film de gangsters et à la romance tragique), mais surtout comme un film représentatif du Monde, de l’ordre et de la grille de lecture qui le définisse à un moment donné. En cela, Casino est le successeur direct du Guépard qui annonçait la chute de l’aristocratie ; ici, au sein d’un Monde atomisé dominé par des roitelets et alors que les leaders institutionnels sont des animateurs de pacotille, une nouvelle classe moyenne profite de ce Monde et en amplifie ses tares, par esprit de revanche ou par paresse. Tout cela est insinué dans une fluidité inouïe, peut-être même pas réfléchi par ses auteurs, mais absolument compris/intégré de toutes façons.

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Ce rêve américain, c’est la possibilité, pour des fortes têtes fraîchement relaxés de leur caverne bucolique de s’épanouir dans un lieu de tous les possibles, Las Vegas en l’occurrence. Le milieu du jeu, du banditisme et de la mafia permet de s’approprier pouvoir et opulence mais ne prédétermine en rien la façon d’être des participants. Pour le petit plouc flamboyant Pesci, Las Vegas est un terrain de jeu ou il s’adonne, désinhibé et avide. Celui-là croit avoir basculé dans un monde libre, sans la moindre limite au point que finalement, il justifierait son style peu orthodoxe, plus odieux que l’environnement autour, par un cercle vicieux que lui-même enclenche. Ce qu’on voit dans Casino, c’est la jungle néo libérale, celle qui vient saper tous les cadres de référence sous prétexte de leurrer une condition supérieure. Le plus malin s’en sort et c’est ce que croit Pesci. Or non, dans la jungle, il faut un collectif, il faut une fraternité, il faut la bonne équipe et les auxiliaires sur lesquels s’appuyer (alors que pour Pesci, l’alter ego sécurisant, c’est la jouissance par tous les pores). Car ce monde ouvert, ce sont les fractions aristocratiques ou de la haute bourgeoisie qui s’y développent.

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DeNiro, lui, est un homme simple, qui se mêle parmi les nouveaux bourgeois et les aristocrates déclinants ; il n’est pas un élu, mais un membre du peuple qui s’est émancipé. Il n’est ni un bourgeois, ni un aristocrate : il a un côté star et arriviste, mais il n’est pas vraiment des leurs, pas plus qu’il n’est tout à fait de la plèbe dont il vient. C’est un solitaire monté sur scène. Il a admis l’absurdité capitaliste et fonce, penaud mais décidé, pour se  »faire un trou » comme diraient ceux auprès de qui, on imagine, il a grandit. Et si ce  »trou » est faste, ce n’est que ça ; ainsi, De Niro se consacre à la construction de son château fort tout en étant un personnage public, scintillant et prestigieux.

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En marge de cela, il reste un enfant de la vieille Amérique. Si la rupture est consommée (à la différence du Parrain de Coppola), les structures de base inculquées autrefois animent toujours le personnage de DeNiro ; c’est, paradoxalement, ce qui en fait cet homme élégant, distingué et brillant que n’est pas le rutilant nouveau converti Joe Speci. DeNiro conserver ainsi un sens de la famille, se base sur des valeurs simples, fonctionne à titre personnel de façon traditionnelle, même lorsqu’il apparaît en monstre exalté devant les foules. Certains trouveront cette vérité intime limitative, pourtant voilà un homme comblé, conscient que l’omnipotence n’est accessible à personne, jouissant sans entraves tout en bénéficiant du confort d’une vie cadrée, posée, dans laquelle avoir confiance. D’ailleurs, Sharon Stone abîme cet équilibre, parce qu’elle n’offre ni repère ni repos, tendant plutôt à saborder le château fort par trop de passion et de quête de stimulations.

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Le traitement du milieu de la mafia est du même ordre ; d’abord placée sur un piédestal (mise en scène appuyée mais prodigieuse en ce sens, comme celle des briscards autour de la table), voir fascinante et attractive pendant la première moitié du film (axée sur la gestion et la maîtrise du casino), la Mafia devient laborieuse, régressant vers un statut nettement moins magique, au point d’apparaître comme une vieille institution parallèle indéboulonnable mais inepte, en vase clos, voir aliénante. Au lieu d’accomplissement de rêves improbables, cet espace ne permet qu’un épanouissement primaire, si généreux soit-il. Alors un grand vide abîme ce sentiment d’omnipotence déjà devenu factice, au point que tout ne peut, désormais, qu’être dérisoire.

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Chef-d’œuvre éthique autant qu’opéra-fleuve, Casino est peut-être le film d’un naïf libéral-libertaire repenti, qui se découvrirait soudain conservateur, comme ceux qu’il raillait, mais par défaut. Casino se déroule dans une ville de déchéance ou exulte le chaos derrière les lumières scintillantes ; et Scorsese nous montre une religion réprimée mais omniprésente. D’ailleurs, Sam/DeNiro se soumet à ces forces impures, cet ordre du Monde qui certes le dégoûte, mais dont il s’accommode ; c’est peut-être néanmoins le dernier Homme de son environnement, car lui ne court plus après l’exaltation individualiste illusoire leurrée par Las Vegas. C’est aussi un lâche et un planqué, mais probablement parce qu’il n’a pas d’autre horizon ; en ce sens, son comportement apparemment démissionnaire est une façon de s’approprier sa vie, même si le cadre de celle-ci est restreinte et que la petitesse des Hommes mais aussi celle de son nom est plus évidente et flagrante que tout ce qu’il a pu désirer jusqu’ici.

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Note globale 98

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10 Réponses to “CASINO *****”

  1. 2flicsamiami mai 26, 2013 à 10:43 #

    Je te rejoins entièrement sur ce film phare de Scorsese, brillant et envoutant. Et même si je suis ultra fan de Mann et que j’ai beaucoup aimé Public Ennemies, je dois avoué que tu as raisons sur ta comparaison entre les deux bonhommes. Mann est plutôt dans le rêve d’une autre vie, donc son traitement se rapproche parfois du roman photo.

    • zogarok mai 30, 2013 à 13:21 #

      Mann cherche moins la combinaison entre réalité et fantasme. Il est dans sa propre bulle or c’est lui qui se fonde le plus sur les clichés, les balises de genre, les manières académiques.

      Casino est un film 5 étoiles, mon 99 est pingre.

  2. Voracinéphile mai 26, 2013 à 17:03 #

    Intéressante comparaison avec Public ennemies, je ne l’ai toujours pas vu (or je sais qu’il fait polémique). Michael Mann a quand même le sympathique Collatéral à son actif, bon thriller mais je trouve qu’on exagère considérablement sa carrure (en quelques sorte, à la manière d’un L’enquête avec Naomi Watts et Clive Owen : excellent film dans l’instant, mais si peu marquant on l’a presque oublié un mois après).
    Casino demeure le film ultime sur Las Vegas, tout y est, de l’humour caustique jusqu’au glauque absolu, de quoi avoir un vertige de 3 heures. Définitivement le meilleur de Scorcese pour moi. Bref, tout est dans l’article.

    • zogarok mai 30, 2013 à 13:16 #

      Oui mais même ce « Collatéral » n’inspire pas ce vertige. Casino est un film-total, un film-monde. « Collatéral » raconte juste la trajectoire d’un mec en sortie de piste. Il est focalisé sur une dimension existentielle plus resserrée, les constructions sociales, l’imprégnation du système, des idéologies, de la culture, n’y est pas.

      « L’enquête » m’avait exaspéré. De la belle ouvrage ; et après ? C’était fade, ça ne traîne pas sur le moment, mais on a l’impression qu’il s’agit juste de remplir le vide avec des saynètes d’action, le tout ponctué par un tandem « romantique ».

  3. selenien mai 31, 2013 à 18:49 #

    Chef d’oeuvre, rien à redire à ce bijou. Le meilleur rôle pour Sharon Stone en prime. Excellent… 4/4

  4. dasola juin 3, 2013 à 18:18 #

    Bonsoir, je considère Casino (1995) comme le dernier grand film de Scorsese car c’est la dernière fois qu’il faisait tourner De Niro, car c’est là que Sharon Stone a trouvé LE rôle de sa vie et que Joe Pesci était très bien. Bonne soirée.

    • zogarok juin 17, 2013 à 23:58 #

      Je n’ai pas vu « A tombeau ouvert » ; pour le reste, je suis d’accord, « Kundun » qui a suivi était une brave carte postale sans contenance, les trois heures d’ « Aviator » passaient en un éclair mais le film reste trop sec et standardisé, « Shutter Island » et « Les Infiltrés » sont tout de même méchamment surcotés.

  5. arielmonroe juin 12, 2013 à 18:36 #

    Film incroyable, même si j’ai une petite préférence pour les Affranchis. Casino à la différence des autres m’a rappelé le style de Coppola, je trouve que celui-ci s’en rapproche.

    • zogarok juin 18, 2013 à 00:17 #

      Le Coppola du « Parrain » et d’ « Apocalypse Now » (voir de « Dracula » dans une certaine mesure) : oui, pourquoi pas. On pourrait trouver une correspondance similaire aux « Affranchis » et à « Taxi Driver », à la rigueur. Mais en tant qu’épopée sans aucune mesure, oui, Casino est le plus qualifié pour illustrer ce parallèle.

  6. Ronnie juin 13, 2013 à 21:01 #

    « Chaque instant de Casino donne le vertige »
    Pas mieux !

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