LE VOYAGE DANS LA LUNE ***

9 Fév

4sur5 Méliès fait partie des pionniers du cinéma et a contribué à en faire un art. Dans les années 1880, ses géniteurs y voyaient un intérêt scientifique ou naturaliste. Après 1895, les Lumière s’en servent essentiellement pour des micro fictions, parfois des gags, rapportant des scènes de vie en extérieur avec peu ou pas de valeur ajoutée. Prestidigitateur, Méliès importe son savoir-faire à l’écran et propose des ‘vues’ pleines de trucages et d’astuces de montage. Le cinéma comme divertissement ou relais d’une créativité débridée pourra devenir une norme.

Le Voyage dans la Lune est sa réalisation la plus connue. Elle fait écho aux rêves d’exploration spatiale qui seront réalisés après la seconde guerre mondiale. C’est la première référence forte de la SF au cinéma (quelques essais antérieurs sont à noter, comme X-Ray Fiend ou Over-Incubated Baby), avec un univers inspiré de Jules Verne (De la Terre à la Lune – 1865) et des Premiers Hommes dans la Lune (1901) d’H.G.Wells. Elle contient des images séminales du cinéma, à l’instar des ‘premiers’ films des Lumière (Sortie d’usine, L’Arroseur arrosé, L’arrivée d’un train en gare de La Ciotat) : l’alunissage avec la fusée dans l’œil de la Lune ; dans une moindre mesure, les confrontations avec les Sélénites (en référence à la déesse grecque Séléné).

Un grand nombre de techniques, gadgets et figurants (dont les danseuses des Folies Bergères lors du chargement de la capsule) sont déployés. Le film a nécessité trois mois de préparation et cumule les trucages déjà exploités par Méliès, qui les a raffinés depuis son lancement en 1896 (Escamotage d’une dame donna le coup-d’envoi). Le support est toujours théâtral mais les proportions élargies, ce qui permet à cet opus de rester éloquent sur des formats plus modernes – en Cinémascope par exemple, où Un homme de têtes n’a rien à gagner. Cette variété d’effets en fait un peu le Tueurs nés de 1902, forcément moins turbulent. Voyage dans la Lune est surtout l’opus où l’esthétique de Méliès exulte ; la Lune est une figure omniprésente dans son œuvre, malveillante dans au moins deux cas (La Lune à un mètre et Le Cauchemar en 1898-96), louée avec une malice assumée plus tard dans L’Éclipse du Soleil en pleine Lune (1907).

Voyage dans la Lune est également le témoin d’une ascension chez Méliès, de plus en plus attelé à s’approcher de l’épopée, ce qui aboutira sur À la conquête du Pôle en 1912. Avant cela, Voyage à travers l’impossible (1904) ressemblera à une extension de celui dans la Lune, puisqu’il en partage presque à l’identique l’ambition, le principe, les vices et les vertus. Il jouit donc d’une ‘longue’ durée, ses personnages s’expriment par des gesticulations constantes et exclusives ; et le point de vue collectif fait office d’objectivité. Ces choix réduisent l’efficacité, le charme et le pouvoir du film, dans les deux cas – là où des tribulations individualisées, ou en petit groupe, génèrent bien plus d’amusement ou d’empathie (même avec un plan-séquence comme pour Le Mélomane). Au demeurant, les longs préparatifs du voyage, lequel prend au final moins de la moitié du temps, sont assez frustrants – oublier de nous convier dans le vaisseau également. Enfin du haut de ses quatorze minutes, ce Voyage bat ou égale les records (dont celui de Méliès pour L’Affaire Dreyfus, tourné à chaud en 1899). La seule exception venait alors du documentaire, puisque The Corbett-Fitzsimmons Fight (1897) de Dickson/Edison (tenus pour inventeurs du film 35mm), enregistrement d’un match de boxe, serait le premier long-métrage. En tout cas le record pour la fiction sera pulvérisé dès 1923 par La Vie et la passion de Jésus-Christ (coordonné par Zecca, le perché d’À la conquête de l’air) avec ses 44 minutes.

Le Voyage dans la Lune connu un immense succès à sa sortie, dont Méliès fut d’ailleurs victime. Le copyright ne se généralisera qu’après Ben-Hur en 1907 et Le Voyage eu donc le temps d’être adulé en copies-pirates. Le lancement de Méliès aux USA devait être un échec et Le Voyage est l’occasion de porter le coup de grâce. Thomas Edison décide alors de ‘reprendre’ ses droits et saisit les copies du film français, afin de faire payer les diverses récupérations de son Kinétoscope et de ses pellicules (précédant le cinématographe des Lumière) – il fut en effet le plus pillé des pionniers, également celui qui négligea la projection sur grand écran à cause d’une mauvaise intuition commerciale. Edison brise ainsi dès le départ la carrière états-unienne de Méliès, de toutes façons mal engagée au point de vue gestion.

Le film existe en version colorisée et restaurée, présentée au Festival de Cannes de 2011 et assortie d’une bande-son composée par le groupe français Air. Cette musique spéciale dénature le film. Elle n’est même pas en contrepoint, juste en disharmonie, travaillant sûrement des sensations hors-sujet (sauf pour ironiser sur les caquètements des exaltés, sinon dans l’omission totale des côtés comiques du film). La reprise d’une bande-son d’époque aurait peut-être été tout aussi inadéquate pour le spectacle, mais aurait eu le mérite de simuler les conditions d’origine de sa diffusion. Car le problème du son n’était pas ignoré : afin de remplir le silence au temps du muet, pour les courts/moyens comme pour les longs, des musiciens jouaient un même air pendant toute la durée de la séance. L’Assassinat du duc de Guise (1908) s’est alors distingué grâce à une composition spéciale de Camille Saint-Saens. Pour le reste, la restauration exécutée par Lobster est sublime et les couleurs respectent les tons présents sur les films ultérieurs de Méliès (peints à la main comme la plupart des exceptions sous le règne du noir & blanc). Pour vérifier que leur éclat ne corrompt rien, il faut revoir Le Voyage de Gulliver.

Note globale 72

Page Allocine & IMDB  + Zoga sur SC

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