Archive | mars, 2019

LA MULE **

31 Mar

3sur5 Sans reproches ni grandes vertus. Cette Mule ne vaut pas grand chose dans l’absolu et nous paraîtrait probablement fade (pas ‘molle’ malgré la lenteur et l’absence de surprises) sans Clint – et la conscience que lui aussi fait un de ses derniers tours de piste. La condition même d’Earl Stone est triviale – ses fardeaux familiaux remontant à loin, les pesanteurs relationnelles, son éternelle décontraction minée par les faiblesses présentes et des prises de conscience (brutes, peu remâchées par la réflexion).

Naturellement cette vieille mule ressemble à son interprète, vieil actif, modérément taciturne, installé sur une pente ataraxique, passe-partout – grâce à ses restes d’ambition et de bon sens commercial, aussi car il a la santé pour jouir des privilèges de l’âge, se rapprocher de l’état de mascotte. Au plus cynique il est encore sans méchanceté, alors on lui pardonne tout. Y compris son racisme, sans haine ni discriminations [conséquentes]. Qu’il soit largué par l’époque contribue sûrement à cette candeur, puis surtout c’est l’heure des comptes – donc de se ramasser sur l’essentiel, plutôt que s’abîmer à jouer un rôle ou s’insérer dans un temps qui n’est pas le sien. Dans ce cas l’approche de la mort décuple une tendance naturelle : les bonnes raisons de vivre encore et d’avoir vécu sont la famille et le plaisir ; Earl Eastwood n’est pas venu sur Terre pour la changer !

Rien de fulgurant ni de déshonorant là-dedans. Autour de cette trajectoire tout est net, précis, sans doute trop privé. Les personnages sont habilement pris en charge par un casting de qualité (le héros d’American Sniper joue un flic traquant le passeur), mais eux-mêmes resteront pauvres – pour laisser toute la place à celui de Clint ? Comme précédemment chez lui (Gran Torino notamment), la photo n’est pas nécessairement jolie, les décors se situent dans le monde réel du commun des spectateurs ruraux (car finalement l’essentiel sur grand écran se passe en ville et/ou dans des conditions atypiques et/ou vernies), la séance est mielleuse sans relever de la niaiserie. Ne donnez pas sa chance à la VF, elle sonne trop série méchamment bisse, seul le sérieux la sauve.

Note globale 62

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Suggestions… The Mule/Border Run + Breaking Bad 

Scénario/Écriture (5), Casting/Personnages (6), Dialogues (5), Son/Musique-BO (6), Esthétique/Mise en scène (6), Visuel/Photo-technique (7), Originalité (3), Ambition (6), Audace (4), Discours/Morale (7), Intensité/Implication (7), Pertinence/Cohérence (6)

Les +

  • casting excellent ou joliment exploité
  • séance aimable
  • point de vue positif

Les –

  • alentours et personnages pas fouillés
  • sans originalité ni scénario musclé

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LE RUBAN BLANC **

29 Mar

2sur5  Focus sur un village protestant de l’Allemagne du Nord à la veille de la Première Guerre Mondiale. Le Ruban Blanc utilise ce contexte pour décrire « les racines de n’importe quel terrorisme », comme l’a indiqué à plusieurs reprises son auteur. Haneke se désintéresse de la représentation historique et ne croit pas à la vraisemblance des films du genre, avertissant d’emblée que la vérité sur des faits passés n’est pas au programme. Pour autant Haneke met toujours un point d’honneur à rendre ses récits les plus scrupuleusement détaillés et réalistes possibles, avec un naturalisme impeccable.

Cet opus respecte la règle. Haneke (Funny Games, Caché) met ses manies au service d’une trame politique, comme dans l’ensemble de ses œuvres. Si cette approche du politique est conceptuelle et généraliste au plus haut degré, le dévolu sur les supposées sources du fascisme semble le choix le plus évident. Or sur celui-ci et sur le nazisme en particulier, Haneke n’apporte effectivement pas d’éclairage, tandis que son point de vue pour le reste est d’une implacable unilatéralité. Finalement, si Haneke avait voulu réaliser une critique politiquement correcte de l’adversaire fasciste, il n’aurait pas fait autre chose que ce Ruban Blanc.

Il dresse avec acuité le portrait d’un vain autoritarisme, déguisement de communautés sans destin, dont les responsables conduisent seulement à la régression et répandent leur mesquinerie. Dans cet univers, pas de foi, pas d’imaginaire (collectif ou individuel), mais la morale comme argument et outil ; comme défense pour ces responsables, qui l’intègre et y trouvent un objet pour dominer et rester aveugle à leur propre intériorité, tout en ayant  »la conscience » pour eux. Le pasteur et directeur abject joue le rôle d’incarnation finale de cette mécanique malsaine. En entretenant cet espace dans la bêtise, la soumission et la douleur, ces dirigeants créent ainsi les futurs terroristes, selon Haneke.

Ainsi l’environnement, étouffant, sans zone de confort ni de joie, conditionne les futurs monstres ; et provoque les meurtres commis par les enfants, sur d’autres enfants. Cette conception est exposée et révélée subtilement, au fur et à mesure. Haneke montre la main invisible, déclare les faits objectifs ; installe et décrit ce système malsain, en laissant deviner ses motivations et structures. Les enfants tuent les mauvais éléments parmi eux car la punition et la répression sont la seule norme valable à laquelle ils aient été éduqués et finalement celle par où se trouve la maturité, en tout cas, dans ce système.

Le regard de Haneke est cohérent et raffiné, transmis de façon limpide comme toujours, mais avec à la fois une plus grande finesse et un dynamisme dialectique qui fut souvent absent. Dans la série des films concentrationnaires, Le Ruban Blanc se rapproche de Canine, toutefois dire qu’il est plus lucide et mesuré serait un euphémisme. La vision reste très agressive, proche de la démonisation et de la caricature. Dans ce village le mal règne sans nuance, mais c’est un mal direct prenant les habits d’un sens de la vertu flétri.

Tout ce qu’exprime Haneke est théoriquement recevable, mais elle est aussi idéologiquement orientée. Cette communauté repliée et pessimiste situe la source du terrorisme et accessoirement du mal dans un contexte typiquement conservateur. Les traits distinctifs des terroristes sont l’autoritarisme et la destructivité, associés à un obscurantisme nourri sur des croyances traditionnelles. En d’autres termes, dans l’œil de Haneke, la bête immonde est celle qui résiste au progrès. Ce biais contient toute la barbarie des modernistes et des visionnaires, lorsqu’ils assimilent les modes de vie qu’ils ne comprennent pas à une sorte de fantôme malveillant et retardé.

Le film en est d’autant plus carré et solide : Haneke a réalisé l’anti-Village (film de Shyamalan où la concentration est délibérée, abordée sous un angle positif et tenue in fine comme favorable) et il l’a fait avec brio. Tout comme La Haine ou V pour Vendetta sont des œuvres relativement parfaites en tant que quintessences de certaines lunettes idéologiques. Il faut donc se demander si toute aspiration à l’autarcie est équivalente à l’entretien d’un cloaque horrible. Haneke dit oui et dénie vigoureusement toute profondeur, toute intention noble aux responsables de ce village ; il décide aussi que tout y est dysfonctionnel, dégradant, stérile et laid.

Il n’a pas tort, ce genre de contextes existe. Il a raison également de faire de ces bons élèves radicalement dociles les enfants du Mal et les destructeurs du futur. Son analyse va plus loin car le film annonce la revanche des lésés, des damnés ne sachant ni concevoir leur malheur ni décider d’une alternative. Cependant il est déloyal voir paresseux quand il en fait le modèle exclusif d’une démonstration ; et qu’il lie des tendances idéologiques le dérangeant à l’identité la plus vile et bête. Pire, il fait, peut-être indirectement, l’amalgame entre l’aspiration à un certain absolutisme avec les pires tares du monde. Son cadre est similaire à celui des athées obtus n’accordant pas la moindre âme ni individualité à ceux qui cherchent Dieu.

Mais Haneke n’est pas simplement doctrinaire ou obtus, il semble surtout un homme accablant ce qui a pu exercer chez lui une tentation, une sympathie, sanctionnée par grande rectitude morale s’acharnant depuis à laver toute trace de ces inspirations inadéquates.

Note globale 54

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LA RÈGLE DU JEU ***

25 Mar

la règle du jeu

3sur5  La Règle du Jeu (1939) n’est pas aussi connu que Citizen Kane mais il n’est pas loin d’en être l’équivalent chez les cinéphiles académiciens. C’est un des films les plus commentés de l’Histoire du cinéma et un fétiche des auteurs de la Nouvelle Vague, l’un des plus estimés de Truffaut notamment. Selon son réalisateur Jean Renoir, La Règle du Jeu est le portrait « d’une société qui danse sur un volcan ». Le film est franchement joyeux et s’inspire de Musset et des Caprices de Marianne ; c’est un vaudeville au goût acide.

Jean Renoir exécute un parallèle entre les pérégrinations d’aristocrates réunis dans un château de Sologne et l’état des lieux historique et politique. La légèreté dans laquelle se confond cette micro-société est à l’image du déni de surface de la société entière, courant vers la tragédie. La seconde guerre mondiale est imminente ; les aristocrates se mobiliseront en vain. S’ils étouffent la menace, ils sont cependant à bout de souffle et leur monde s’éteint.

Renoir frappe probablement plus fort qu’avec ses œuvres clairement politisées du passé, parce qu’il infiltre cette aristocratie. Il se moque de tous ses personnages, des domestiques pathétiques dont le rêve est de porter « le costume » à ces nobles tâchant de se comporter comme des bourgeois libérés ou des lumières nonchalantes. Renoir ne s’attache pas cependant à ridiculiser qui que ce soit : il étale les mentalités odieuses, le cynisme, ou même la médiocrité de quelques-uns rachetée par leur grandeur romanesque.

Cependant tous ces personnages sont également sympathiques : humaniste jusqu’au-bout (La Grande Illusion deux ans plus tôt), Renoir ne saurait noircir vraiment le tableau. Il lui faut toujours arrondir les formes et les caractères. Ces êtres ont le mérite de la sincérité et ne se mentent pas sur eux-mêmes, leurs seules dissimulations étant destinées à jouer le jeu commun et à en tirer parti, mais cette attitude est manifeste, criarde même. Le spectacle est donc extrêmement théâtral.

Il inspire le respect pour ses qualités techniques et sa mise en scène contrastée (documentaire pendant la chasse, allégorique à d’autres moments). Cependant son point de vue moral manque de frontalité et les provocations elles-mêmes sont toujours pleines de circonvolutions servant de paratonnerre. Renoir se met dans la position du sage dénonçant les vices et pardonnant systématiquement, tout en choisissant de n’exposer que la dimension la plus superficielle de ces vices.

Rien ne porte à conséquence dans ses saillies et la démonstration est désengagée : tout est sarcasme mais dévitalisé, sans intentions ni profondeur. Aussi la bêtise est présente mais elle est légère et personne n’en est vraiment fautif. Les drames et les mauvaises actions sont le résultat de mauvais concours de circonstance, rien n’est fondamentalement mauvais ni dans les âmes ni dans les actes. Renoir est saisissant en tant qu’architecte mais sa philosophie penaude tire les ficelles, ne le laissant briller et peser qu’en surface.

Quand à la réception, si le film a connu l’hostilité à sa sortie et fut censuré par le gouvernement français, il est acclamé dès sa ressortie à la Mostra de Venise en 1959. Il retrouve sa version originelle et est décrété modèle de perfection formelle, présenté systématiquement dans les écoles de cinéma et devenant une sorte de totem des professionnels. Bergman est l’un des seuls à le déprécier.

Note globale 69

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Suggestions… L’Atalante + Jeux interdits + Le charme discret de la bourgeoisie  

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THE HOUSE THAT JACK BUILT **

23 Mar

2sur5 Je comprends qu’on soit écœuré ou ennuyé par ce film, qu’on le trouve démagogue, pompeux, malin ; je ne peux m’empêcher de le trouver simplement débile et carré, efficace dans son petit espace aux allures importantes. C’est surtout trop bête et systématique pour émouvoir. La radicalité pourra ébranler des cinéphiles tout frais, gêner et ‘poursuivre’ raisonnablement d’autres, car Larsounet aime briser des tabous élémentaires (en se foutant de leur légitimité mais peu importe l’époque permet).

Régulièrement, au travers de Verge-ile essentiellement, on prend de la distance avec Jack et est invité à le considérer comme un imbécile pimpant ou un raté folklorique, mais dans l’ensemble la fascination est censée l’emporter – cette charge suffit à rendre la séance un minimum attractive. Lars est évident au travers de nombreux traits de ce protagoniste, de ses discours et présentations. Les références au nazisme sont complétées par celles aux autres grands dictateurs du XXe, belle brochette de prédateurs ultimes donc pontes de l’ « art extravagant » (quelle place doit occuper Glenn Gould face à eux ? lui dont la même archive est recasée régulièrement – la légitimité et le goût de la chose m’échappent). Les laïus ne sont que des dissertations fumeuses à terme (même contradictoires) de narcissique affranchi, visant directement les gros et grands thèmes.

Jack comme Lars ont sûrement raison d’y aller à fond. C’est simplement dommage de toujours revenir au stade du sociopathe adolescent ou adulescent gargarisé de maximes subversives. Jack & Lars nous resservent ces vieux refrains de nietzschéens, ces conneries sur la beauté de l’art-boucherie (hormis la maison finale, pas une once de valeur esthétique dans les concrétisations).. L’humour est autrement agréable (la solitude et la fatalité sont facilement drôles) même si la volonté de provoquer entame là aussi son pouvoir et surtout lui interdit une véritable.. intelligence ? Enfin en termes de psychologie et de scénario le film n’a pas grande valeur, la présence de l’auteur agrégeant tout progressivement, tandis qu’à force d’être concentré sur le monde de ce type on sacrifie la consistance en plus de la vraisemblance – car berner des victimes et des policiers peut se concevoir mais à force de cumuler on sort de la bêtise, de l’aliénation et de la cécité humaine pour entrer dans la niaiserie catégorique.

Note globale 54

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Suggestions… The Addiction/Ferrara + I am not a serial killerLe triomphe de la volonté

Scénario/Écriture (5), Casting/Personnages (7), Dialogues (5), Son/Musique-BO (5), Esthétique/Mise en scène (7), Visuel/Photo-technique (6), Originalité (6), Ambition (9), Audace (8), Discours/Morale (4), Intensité/Implication (6), Pertinence/Cohérence (3)

Les +

  • mise en scène toujours originale même si crasseuse
  • acteurs irréprochables
  • envoie du lourd même si le résultat reste peu intense
  • la jolie séquence finale, meilleure dans ses aspects bisseux que pompeux

Les –

  • peu marquant par rapport à tout ce qu’il engage
  • déblatérations pas dégourdies
  • ce que Jack et Lars veulent faire au début n’est évident ni pour eux ni pour nous
  • du déjà vu et du niaiseux dès qu’on gratte un peu

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BREXIT *

22 Mar

1sur5 Bien que son contenu soit moins enflammé que la moyenne, c’est seulement une nouvelle contribution à la dénonciation de la « post-vérité » à l’heure où les médias du XXe perdent leur crédibilité et où les peuples occidentaux s’agacent. Le seul point via lequel ce téléfilm sème le doute est sa manière de présenter le protagoniste du Yes au Brexit, Dominic Cummings. C’est bien une espèce de gourou miteux d’un nouveau marketing, mais sous les traits de Benedict Cumberbatch (tête d’affiche dans Imitation Game et la série Sherlock) il paraît plus sympathique et potentiellement plus estimable qu’il ne semble l’être réellement ; moins evil genius qu’abusé par son propre malin génie.

Politiquement c’est un cynique. Les professionnels et leur système lui paraissent plus débiles que jamais et un référendum serait par principe une idée de merde. Au lieu de se souiller à aborder l’immigration, il laisse Farage et les autres clowns reproduire leurs numéros. Les électorats acquis d’avance se remobiliseront avec ou sans la piqûre de rappel de l’UKIP (les « indépendants machos » dans le film) et des croûtons conservateurs plombant la cause depuis l’époque de John Major. Lui se sert des algorithmes et reste à distance des débats et acteurs traditionnels, à l’exception de « deux stars » intéressantes à recruter – pour leur poids ou leur charisme, pas pour ce qu’elles profèrent (Michael Gove ministre de la Justice, Boris Johnson maire de Londres aux happening fameux). Au lieu de développer une sainte vision très-zintelligente à même de parler à zelles-et-ceux bien rangés et bien pourvus, Cummings l’excentrique martèle un message : ‘reprendre le contrôle’ (ou le pouvoir) – donc en laissant supposer qu’ ‘on’ l’ait déjà eu. De quoi séduire chez les sceptiques et les déclassés.

La séance sera pleine de trucs bien plus basiques présentés avec pesanteur et soulignés comme s’ils étaient visionnaires – le comble étant de relever que le tiers indécis est la clé : quelle trouvaille ! Tout à sa pédagogie régressive, le film tâche de nous vendre (montage parallèle à l’appui) que la campagne conventionnelle avec les ‘Remain’ s’adressait à la raison, tandis que Cummings et ses acolytes misaient sur les espoirs et émotions ! L’ex-collègue de Cummings et principal visage des propagandistes du Remain dans le film a le beau rôle ; on le verra consterné par les aberrations d’en face, déplorant l’égalité des temps de parole mettant ‘nos’ « Prix Nobel » au même niveau que leurs imbéciles et leurs « perroquets ». Le malheur des pro-Brexit ? Le même que celui des pro-Hillary et de tous les pseudo-libéraux arrimés aux culs des gouvernants. Ils sont trop clairs, instruits, responsables. Une vérité bien complexe et sophistiquée (ou une raison de plus d’inciter les foules et leurs membres à la circonspection, l’indifférence ou l’aigreur envers leurs élites en pratique – aimant à se voir en simples lumières ‘intellectuelles’).

Par sa pratique ce téléfilm s’aligne sur la mode actuelle : dire un peu tout et n’importe quoi sans jamais aller loin (comme l’assommant Peuple et son Roi), insérer des faits (et des archives) sans trop les forcer dans sa direction, mais n’étayer de façon solide que dans le sens de sa thèse ou préférence. Les gens ont l’impression de voir un produit ‘complexe’, ils en trouvent un parfaitement dans la zone de confort pour l’ensemble des journaleux, des anti-complotistes et des socialement centristes. Si l’on vient pour y apprendre ou trouver une perspective neuve ou enrichie, c’est sans surprise du temps perdu ; un film inutile où on accorde aux pro-Brexit d’être des manipulés ou comme Cummings des auto-illusionnés de bonne volonté (souhaitant secouer un Occident décadent). Il ne change rien aux points de vue qu’on peut avoir sur le sujet et nous conforte si on est mou ou anti-Brexit. Comme l’ensemble des autres voies qui se font entendre à la télé/radio (en-dehors des minutes accordées aux représentants anti-establishment, les primates et les showman étant évidemment les invités privilégiés), il accroche les graves maux du moment aux populistes, à l’extrême-droite, bref au repoussoir de service (qui n’est même pas aux antipodes des ‘installés’ qui l’utilisent – en Angleterre comme en France ou aux Allemagne c’est plutôt une fraction aventurière ou crasseuse des nantis et arrivistes qui prend à son compte la part de mauvaise conscience nationale). Ah que la politique est pourrie par les hacker, les démagogues, les messages simplistes et l’émotion ; mais c’est bien l’affaire des autres qui nous y entraînent !

Avec ce film le déni se poursuit. Sans nier carrément les réalités menant au vote Brexit, quoiqu’elles soient essentiellement subjectives (ou justement qu’on ne voit que ce qu’elles ont de tel – comme si les manifestations gênantes des gueux étaient la source du mal), le film entretient l’idée qu’il n’aurait pas eu lieu sans ce détournement de la ‘data’. C’est peut-être vrai mais ne fait qu’en rajouter dans la psychose aux ‘fake news’. Dans une certaine mesure le représentant du Remain peut concevoir une source plus ancienne, mais il l’attribue encore à la communication politique. Depuis une vingtaine d’années on aurait nourri la haine et le ressentiment, jouant avec une fièvre populiste devenue incontrôlable ! Pour autant le réel n’est pas absent de cette fiction, ni ses aspects fâcheux. Quand Cummings se demande pourquoi son équipe tarde à devenir la cible des pro-Remain et des journalistes, l’expert technique lui répond que les citadins n’étant pas leur cible, ils ne voient pas leurs publicités. Cette anecdote cruciale renvoie aux propos de Christophe Guilluy sur la France invisible. On a également conscience que les pauvres sont indifférents aux menaces de crise économique puisqu’ils sont déjà à sec ; de façon plus incertaine, que l’absence de perspectives est au moins aussi grave que le chômage dans les zones sinistrées ; puis bien entendu, que la masse des électeurs pro-Brexit est composée de vieux pas spécialement vernis, d’ouvriers, de paumés et de losers à mi-vie.

Ce qui est vraiment intéressant avec un tel film, c’est tout ce dont il ne parle pas ; tous les arguments laissés de côté ; tout ce sur quoi il met l’emphase, à partir de quoi il opère ses grandes pseudo-déductions (« c’est plus la droite contre la gauche, c’est le vieux monde contre le nouveau » : voilà l’habillage niaiseux qu’on aurait pu ressortir à chaque époque, bon à relativiser les orientations enfilées). Il n’est question qu’à une reprise de l’Union Européenne (quand Douglas interrompt une réunion consommateurs), le reste du monde et de la (géo)politique est absent, l’Histoire inexistante sinon pour des bribes à quelques décennies. Pour maintenir la foi dans les institutions, l’illusion de la transparence voire l’illusion démocratique, on s’acharne sur un bout de ce qui met en cause sa pureté (alors que le résultat de ce référendum plaide plutôt en faveur de la démocratie puisque pour une fois il n’est pas prescrit ou du moins chamboule le paysage). On attaque ce qui passe pour irrégularité ou déloyauté (la participation de Robert Mercer, soutien milliardaire aux campagnes du Leave et de Trump) en omettant, probablement par instinct, les équivalents pachydermiques dont les seuls avantages sont de pas être soit-disant nés d’hier – ou alors ce Robert Mercer est un importun d’un nouveau genre puisqu’en deux siècles de démocratie, voire en plusieurs millénaires d’Histoire humaine, on a vu qu’occasionnellement de telles ingérences dans les gros dossiers de la vie publique ! Enfin il faut reconnaître à ce film de nous enseigner ou nous rappeler que nous sommes entrés dans l’ère du micro-ciblage avec les méfaits de Cambridge Analytica ; une période politiquement sombre où les masses seront flouées vient de s’ouvrir ! Il n’y avait probablement rien de tel avant – mais le monde d’hier doit rester obscur.

Note globale 32

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Suggestions… Chez nous + The Iron Lady

Scénario/Écriture (3), Casting/Personnages (4), Dialogues (5), Son/Musique-BO (5), Esthétique/Mise en scène (4), Visuel/Photo-technique (7), Originalité (2), Ambition (8), Audace (3), Discours/Morale (3), Intensité/Implication (5), Pertinence/Cohérence (4)

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