AMERICAN SNIPER ***

26 Mar

american sniper

3sur5   Après Invictus en 2009, Eastwood a signé trois films audacieux de sa part mais quelque peu improbables, s’essayant au fantastique avec Au-delà et aux biopics revisitant l’ère Mad Men de l’Histoire américaine. Portrait de Chris Kyle, tireur d’élite de la Navy SEALs, American Sniper est un morceau plus conséquent. Deux heures très carrées, irréprochables d’un point de vue plastique, propres et limpides. Dès sa sortie début 2015, le film suscite de fortes controverses, se trouvant accusé de vices contradictoires. Il est la plupart du temps accusé d’être un outil de propagande ; timide ou sournois, délibéré ou nuancé, c’est selon.

Dans tous les cas, American Sniper est un des sommets explicites de l’Eastwood chevalier blanc du peuple républicain. Le cinéma de Clint a presque toujours été de ce côté-là, adoptant parfois un langage trop ciblé pour que toute sa richesse soit perçue hors des frontières américaines ; notamment pour Les Pleins pouvoirs, relayant cette phobie états-unienne du gouvernement fédéral et touchant à cette essence justifiant l’ampleur du ‘complotisme’ aux USA. Dans American Sniper, Chris Kyle est un héros américain, bras droit d’une violence ‘bonne’ et d’une virilité civilisée, insoumise aux caprices du temps et néanmoins morale.

Eastwood en est emphase avec ce type, mais ne l’instrumentalise pas à dessein politique. Le héros est bien ce Chris Kyle. En contradiction avec l’Hollywood contemporain et surtout ses troupes, American Sniper n’accable pas les forces armées de sa nation et préfère s’attacher à la crème présumée de ses maillons. Le parcours de Kyle est sous l’emprise d’une certaine fatalité et de la coercition, ces deux-là donnant l’impulsion à une mythologie réelle, très concrète, même si son prix est lourd. Le début du film est cinglant, où Kyle est la proie d’une éducation manichéenne et dure, avec la perspective de devenir un protecteur. C’est déjà un être fort, droit, disciplinant sa nature ‘supérieure’ au bénéfice de la communauté et d’un idéal du Bien. Ce conditionnement permet de l’amener à sa vocation sans égarements ; et sa vie sera effectivement très concentrée, faisant de lui un individu assertif et simple, sans écarts ni aventures.

Le réel Chris Kyle apparaît blanchit par l’interprétation de Bradley Cooper. Le sniper du film est un brave gars avec, probablement, ses légères zones d’ombres, mais surtout une forme de sainteté ordinaire, dépourvue de la moindre parcelle d’excentricité ou de de ferveur suspecte. C’est également un bon citoyen, vivant sincèrement, individuellement d’abord, le traumatisme du 11 septembre, avec sa femme (aussi badass que lui). Le Chris Kyle d’Eastwood est la sagesse bonhomme faite homme ; le réel serait plutôt un prédateur assumé et arrogant. Eastwood souscrit à l’hagiographie et termine son film sur un générique de lyricien patriote. Mais, quand bien même il s’en remet alors à de quelconques conventions ou à un cahier des charges partisan, tout son travail est encore une commémoration de cet homme, pas à la gloire de l’Amérique ou d’une intervention militaire (tout en étant ouvert à la récupération).

Et même si le film peut se poser comme un produit sentencieux, une espèce d’hommage de service public, il évacue le politique au sens pragmatique : les forces et leurs stratégies ne sont pas dans son discours, il n’y a que des décors et des contextes. L’ennemi, les enjeux géopolitiques, n’ont aucune place ; à travers le viseur et les rencontres de Chris tout au plus. Là aussi American Sniper met clairement en évidence le point de vue de Kyle et sa distance (biologique) par rapport à la mission, qu’il ne ressent pas vraiment et n’a pas la nécessité d’interroger. Ce qui peut le concerner est d’ordre éthique voir affectif (hésitations lorsqu’il faudrait abattre un enfant), toutefois il demeure déterminé, opérationnel et imperméable. S’il est ici en Irak, c’est en tant que soldat dévoué. Ce n’est pas un fanatique de la gâchette ou un ange de la mort, il est concentré sur les aspects positifs de sa mission, garde une distance totale avec ses actes.

Les exécutions, voir les boucheries, ont quelque chose d’aseptisé ; il en est un contributeur mais presque absent. Sur le champ de bataille c’est une machine virtuose. Ce n’est ni bien ni mal, c’est le prix du bien et la méthode pour honorer son devoir envers la maison qui l’a enfanté et construit en tant qu’homme. C’est une nécessité et la conséquence logique de sa vie ; s’il la niait, ce serait comme refuser de suivre un destin taillé pour lui, épousant parfaitement ses formes. S’il était autre chose, il serait un être absurde, d’autant plus qu’il n’aurait pas de cap à suivre, pas de fantaisies ou d’ambitions ; car son âme est vierge de toutes ces déviations et ces vanités, elle est lisse et prête pour un engagement sans failles. Sans ce lien-là, Kyle serait un atome dérisoire, bon à s’éteindre dans une petite vie de rien du tout, bon à rien éventuellement, un vrai fantôme à l’énergie blanche dévoyée.

Note globale 63

Page Allocine & IMDB  + Zoga sur SC

Suggestions… Du Sang et des Larmes + Robocop/2014 + Homeland 

2015 sur Zogarok >> American Sniper + Birdman + Foxcatcher + Hard Day + Il est difficile d’être un Dieu + The Voices   

 Voir l’index cinéma de Zogarok

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