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COSMOS (Michel Onfray) *

2 Fév

2sur5  Des livres de 700 pages tous les ans, voire deux ou trois par an, ça ressemble à un exploit (et sans galvauder le mot). Puis quand on a lu ce Cosmos, on comprend que ce soit faisable – extrêmement exigeant, mais à portée d’un travailleur compulsif (disposant de bons relais de préférence). Je commençais à trouver qu’Onfray est finalement une fausse valeur et à l’occasion pas loin d’être un menteur. Maintenant je sais que c’est d’abord un inquisiteur – au moins au travers de ce Cosmos. Son livre est inondé par une sorte de ressentiment typique chez les gens cultivés et les intellectuels ‘sociaux’ (petits ou grands).

Avec lui le discernement est simple : il y a les bons, auxquels il n’a que des louanges à adresser (et qu’il réduit dans l’idéalisation), puis les salauds (ou escrocs, tels Leiris, avec leurs produits, comme l’homéopathie). Le respect pour les premiers se met constamment au service de la dénonciation et de l’humiliation des seconds. C’est nécessaire pour que l’idéalisation ne soit pas trop flagrante et bête ; ça rehausse d’ailleurs l’expérience de lecteur, même pour le divertir et ça permet de quitter des tunnels (mais pour en ouvrir d’autres). Bravo pour la dénonciation de la mentalité « terre brûlée » pour plus tard s’ébaubir devant la liquidation par le feu – assurément un signe de la « grandeur tzigane » (p.120).

Onfray prétend qu’on ne l’invite jamais sur les plateaux pour parler du positif, mais dans ce livre, censé être constructif, il passe son temps à salir des individus en particulier, l’Occident judéo-chrétien en général. Quand il est positif, c’est en applaudissant les vertus des gens du voyage, des animaux ou du haïku, qui sont autant d’occasion de rabaisser une foule d’ennemis (généralement morts ou abstraits) et dont il fait des détenteurs de vérités ontologiques. Comme les répressifs dans leurs pires moments et les fanatiques dans leurs phases de déception, il s’obstine à faire du ‘moins’ le mieux, de la pauvreté le signe de la sagesse et de la puissance ultime, des manques des richesses. Son approche manque de rigueur et même de la scientificité dont elle se revendique régulièrement. Ce livre voit même un philosophe tomber dans le travers des amateurs sans confiance et des journalistes ou propagandistes paresseux : l’énumération et l’extension d’un propos ou d’une donnée simple et fermée. Quarante détails ou manières de dire ne rendent pas les choses plus fondées – cette façon de marteler pour imposer une authenticité à partir de la foi ou de la pétition de principes rappelle ce qu’il dénonce à propos des symboles de la civilisation et de la religion définissant l’Occident.

Comme tous les adeptes du moralisme Onfray est sujet au vice inhérent : l’hypocrisie (ce n’était pas soupçonnable hors de l’écrit, sauf dans ses vidéos à la tournure souvent ordurière depuis 2017). Il reproche souvent ce qu’il a fait lui-même (notamment le « Je » occidental, si horrible, une telle errance par rapport à la philosophie orientale) et ses remises en question ont peu de place (à juste titre : car l’expérience dit le vrai et car il est occupé au combat). La pensée oiseuse, le commentaire, le remplissage : il les pratiquent. Son livre n’est pas constructif (Décoloniser les provinces l’est peut-être s’il ne se contente pas de prescription comme les postes de jardiniers ouverts aux immigrés) et ne donne que des exemples simplifiés et des mots (« le sublime » et l’expérience de la « vastitude » comme programme) pour conseillers de vie pratique (mais la philosophie et les listes de grands esprits regorgent de ces choses, cette révélation concrète est d’ailleurs une grosse portion de ce qu’on y apprend). Puis surtout il dénonce les gens par le livre (passant, pensant, fructifiant) et pond un ouvrage de 700 pages. Oh il rejoint le camp des antinazis également !

Note globale 38

Chronique sur SC

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DOUDOUL : ENTOMOLOGIE D’UNE ABEILLE ****

17 Déc

doudoul abeille

5sur5  Monique Laruche a menée l’enquête sur un phénomène underground, néo-beauf et christique : Doudoul, le chanteur de Fais-moi guili et Si tous les chevaux, qui vient d’atteindre la consécration avec sa Danse de l’abeille. Ce dernier morceau, point culminant de sa créativité, lui a aussi permis de doper sa notoriété grâce à un passage (éclair hélas) dans l’émission de Direct 8 Touche pas à mon poste ! (sorte de zapping dégénéré, avec débats aberrants, généralement focalisé sur la télé-réalité).

Toutefois Monique enquête à sa façon : introspective, inquisitrice, avec des conclusions catégoriques et des projections nébuleuses. Une fois encore la dimension prophétique dépasse le sujet dont elle prétend se nourrir (mais en gardant un respect total à son égard). Monique s’intéresse assez peu à Doudoul, l’artiste à la carrière en dents de scie, véritablement ressuscité grâce à ses projets des années 2012-2015. En fait Doudoul (pseudo adopté par Jean-Pierre Deschamps en 1987) a déjà un demi siècle d’activité derrière lui et un succès d’envergure binationale avec Le bébé éprouvette (1977, l’époque où il s’appelait encore Doudou – la concurrence du bassiste de Johnny Halliday aura raison de lui) ; il y eut également, moins fameux, La java des routiers, Le piston de papa et Les cerfs-volants (voir ce site de fan et le site officiel).

Ce Doudoul, difficilement abordable a-prori, Monique ne l’a pas rencontré. Consciente de la dangerosité des hommes qui se cachent derrière leurs monstres, elle s’en est tenue aux créations. Elle y a vu les manifestations d’une éthique résolument post-moderne en dépit de ses apparences régressives. Non seulement elle identifie un phénomène ignoré, mais en plus elle le nomme : c’est le doudoulisme. Il serait actuellement hégémonique, séduisant des gens pourtant non atteints (les catégories sociales les plus aisées et les plus défavorisées seraient, étrangement, imperméables). Pourtant, en dépit de son éventuelle influence, le doudoulisme ‘véritable’ ne peut être obtenu par qui le veut. Selon Monique Laruche, le doudoulisme serait le résultat ‘positif’ mais aveugle d’une décompensation extrêmement profonde et précoce.

Le doudoulisme est une forme de nihilisme actif mais entraînant un comportement à la fois conformiste socialement et sévèrement dégradé par ailleurs. « Le doudoulisme conscient n’existe pas, mais la conscience doudoulienne existe. » Le doudoulien (sujet frappé de doudoulisme) a perdu tout espoir, toute joie sincère et toute sécurité depuis l’aube de son existence (une dépression majeure peut amener aux abords du doudoulisme mais ce ne sera jamais qu’un mirage). Il est habitué à cet état et perçoit sa différence mais ne la comprend pas ; ce qu’il comprend c’est la nécessité de camoufler ce manque dramatique d’illusions, de consistance humaine propre (le doudoulien est comme dépourvu de ‘présence’) et de connexion à l’essence du vivant. Le doudoulien pourrait ressembler à un sous-psychopathe pacifiste et même amical, mais il est plutôt un être à la fois vide et ultra-sensible. Il est affecté par « une sensibilité apparente à tous les stimulis, qui est en fait la résultante de son effroi absolu et permanent face au néant ressenti. »

doudoul abeille - Copie

Le problème doudoulien est d’autant plus alarmant qu’il est incurable. Monique Laruche précise (citation approximative) : « Le doudoulien est infirme, intrinsèquement il ne peut rien produire d’humain, sauf à se fondre dans les éléments les plus triviaux. » Par ce moyen il se rassure sur son adhésion au réel et, galvanisé, il s’élance dans des parades festives, jouant le mieux possible l’intégration dans ses représentations (mélange de ‘délires’ et de médiocrités limpides refoulées et refourguées par l’environnement) ; toutefois son euphorie serait « vaine sur le plan énergétique » en plus de renvoyer, simultanément, le doudoulien à l’inertie de ses affects. L’envers positif de cette formation réactionnelle serait « la mise à nu par ricochets des défenses doudouliennes, ouvrant la voie à une conscience de soi qui, dans le cas du doudoulien [étant dépourvu d’esprit de toute nature et seulement pourvu d’un mental comparable à une caisse enregistreuse – aux inclinaisons monolithiques], mène à la réassurance fondamentale qui lui fait défaut ». Ainsi, le doudoulien pourrait, au bout de ses humiliations consenties et de ses fausses joies, arriver à une plénitude que l’ensemble des autres êtres humains lui enviraient.

Voilà un livre essentiel pour aborder la philosophie doudoulienne. Du point de vue de Monique Laruche, l’important est finalement moins ce qu’est Doudoul, encore moins ce qu’il croit être (car il pratique abondamment l’introjection, bien qu’elle ait un caractère mécanique et stéréotypé chez lui, donc souvent stérile à moyen-terme et toujours grotesque) ; que ce qu’il peut devenir. Cet essai s’apparente à une leçon de coaching adressée à tous les Doudoul, notamment ceux qui en raison d’une certaine élévation spirituelle (contrairement au Doudoul véritable à ce stade de maturation) seront réceptifs à ce que Monique désigne comme le « dépassement doudoulique », qui leur permet de conscientiser leur condition et d’entrer dans un état où il est transformé en philosophie (engendrant alors un semblant ‘d’authenticité’ optimal).

Cette évolution n’est surprenante que pour les lecteurs les moins avertis de Monique Laruche. Sa sensibilité et ses préoccupations pour le développement humain l’ont déjà amenée à de brillants travaux, où la sécheresse de l’expression était comme un voile pudique sur son implication passionnée. Doudoul : entomologie d’une abeille s’avère l’un de ses meilleurs ouvrages, en dépit de certains passages d’une aridité exagérée. Les cas doudouliens recensés sont exposés de façon très rigoureuse, les faits rapportés concernant le cas n°3 (six portraits sont taillés) étant édifiants quant au quotidien d’un doudoulien non-accompli, vu par lui-même avec des années de recul. Notons enfin que Monique Laruche, passée par l’auto-édition et des compromis peu satisfaisants, est maintenant pleinement maîtresse de ses moyens de production grâce à la société fondée avec Emmanuel Bourre (les éditions Bourre Laruche, dont c’est le second manuscrit publié).

Note globale 87

Page Goodreads  + Zoga sur SC

Suggestions…

MAD MAX FURY ROAD ****

25 Juil

mad max fury road

4sur5  Le projet était plutôt décalé, le résultat est fulgurant. Trente ans après Le dôme du tonnerre, troisième opus marqué par l’insertion honteuse de Tina Turner, Mad Max reprend du service. George Miller est à nouveau aux commandes, avec des capitaux principalement américains et Tom Hardy (Bronson, Inception) à la place de Mel Gibson dans le rôle-titre. Le cinéaste australien surpasse une nouvelle fois la concurrence et met au point un des shows à gros budget les plus impressionnants mais aussi les plus passionnants de son temps. Comme il l’a fait avec les films pour enfants Babe ou Happy Feet, Miller donne un sens à la notion de « cinéma d’auteur » tout en honorant avec une énergie et une intelligence remarquables une vocation de spectacle grand-public.

Fury Road est une ligne droite, avec des enjeux resserrés dans un univers géant. Le spectateur entre presque directement dans la course poursuite et une pression exceptionnelle est maintenue pendant deux heures. Bientôt on se rend compte qu’il n’y a pas d’ailleurs et il faut alors continuer à tout donner. Nourris par peu de mots et d’intrigues, les sentiments soutiennent la rage ambiante et dramatisent encore le déferlement pulsionnel. La chasse est rugueuse, on fait face aux déflagrations, au premier plan, on se fond dans les mouvements des véhicules. Certaines images sont sensationnelles, comme lorsque le Ciel rejoint la Terre. Au milieu du sable, de la sueur et du sang, se dressent des apparitions glamour irréelles : les épouses d’Immortan, devenues le gang de l’impératrice Furiosa. Charlize Theron tient là un rôle remarquable, sans doute le meilleur de sa carrière.

Concentré de badass fantaisiste et d’épique racé, Fury Road est globalement déchargé du contenu politique des deux premiers Mad Max, mais il atteint des sommets en terme de profusion, de splendeur et de viscéralité. Fury Road compte parmi ce qui se fait de mieux dans le cinéma d’action à son époque ; idem dans la catégorie du pop-corn movie, où il s’inscrit mais en tirant le divertissement à un degré de raffinement et à une ampleur rares. C’est un prototype de séance d’évasion pure, ‘gratuite’, laissant des images et des sensations poignantes sur le long-terme. Son effet pervers est de pousser des spectateurs à aller vers les premiers Mad Max sans s’intéresser à ce qu’ils sont en eux-mêmes, alors que le premier opus souffre déjà de critiques acerbes. Ce ‘classique’ est d’abord un film ‘culte’ au sens puriste, un brûlot original et cheap sorti de nulle part : ce n’est pas une tornade rococo ni même un happening kitsch dantesque comme The Road Warrior.

Quand à Fury Road, il n’est pas tellement une mise à jour de Mad Max ; c’est carrément un autre monde et surtout un autre style, par le montage, le rythme, l’usage de la focale. Le cadre reste celui d’un pendant futuriste du western, exulté avec plus de ressources (comme le système Edge Arm et d’autres technologies innovantes) et un minimum de précautions. Le point commun avec la trilogie, c’est ce personnage éponyme, pourtant ici taciturne comme jamais. Le ‘héros’ occupe une place modeste tout en étant indispensable – c’est d’ailleurs l’homme providentiel et probablement le plus redoutable de ce désert. C’est aussi un agent secret au service de personne, animé par un besoin de s’évader toujours plus loin, rester en marche sans se laisser corrompre par l’espoir ou quelques garanties mesquines. Il préfère dispenser en chemin ses propres principes, affronter les nécessités les plus rudes, plutôt que s’accommoder d’un ordre assassin ou même d’un semi-paradis étriqué. Dans le chaos on est naturellement émancipé, toujours vivant au plus haut degré, forcé à dompter virilement ses mauvaises passions. C’est une fatalité dont se satisfait la vocation de Max.

Note globale 83

Page Allocine & IMDB   + Zoga sur SC

Suggestions… Gladiator + Alien 3 + The Dark Knight Rises + Valhalla Rising

Scénario & Ecriture (3), Casting/Personnages (4), Dialogues (3), Son/Musique-BO (4), Esthétique/Mise en scène (5), Visuel/Photo-technique (5), Originalité (4), Ambition (5), Audace (4), Discours/Morale (4), Intensité/Implication (5), Pertinence/Cohérence (4)

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AMERICAN SNIPER ***

26 Mar

american sniper

3sur5   Après Invictus en 2009, Eastwood a signé trois films audacieux de sa part mais quelque peu improbables, s’essayant au fantastique avec Au-delà et aux biopics revisitant l’ère Mad Men de l’Histoire américaine. Portrait de Chris Kyle, tireur d’élite de la Navy SEALs, American Sniper est un morceau plus conséquent. Deux heures très carrées, irréprochables d’un point de vue plastique, propres et limpides. Dès sa sortie début 2015, le film suscite de fortes controverses, se trouvant accusé de vices contradictoires. Il est la plupart du temps accusé d’être un outil de propagande ; timide ou sournois, délibéré ou nuancé, c’est selon.

Dans tous les cas, American Sniper est un des sommets explicites de l’Eastwood chevalier blanc du peuple républicain. Le cinéma de Clint a presque toujours été de ce côté-là, adoptant parfois un langage trop ciblé pour que toute sa richesse soit perçue hors des frontières américaines ; notamment pour Les Pleins pouvoirs, relayant cette phobie états-unienne du gouvernement fédéral et touchant à cette essence justifiant l’ampleur du ‘complotisme’ aux USA. Dans American Sniper, Chris Kyle est un héros américain, bras droit d’une violence ‘bonne’ et d’une virilité civilisée, insoumise aux caprices du temps et néanmoins morale.

Eastwood en est emphase avec ce type, mais ne l’instrumentalise pas à dessein politique. Le héros est bien ce Chris Kyle. En contradiction avec l’Hollywood contemporain et surtout ses troupes, American Sniper n’accable pas les forces armées de sa nation et préfère s’attacher à la crème présumée de ses maillons. Le parcours de Kyle est sous l’emprise d’une certaine fatalité et de la coercition, ces deux-là donnant l’impulsion à une mythologie réelle, très concrète, même si son prix est lourd. Le début du film est cinglant, où Kyle est la proie d’une éducation manichéenne et dure, avec la perspective de devenir un protecteur. C’est déjà un être fort, droit, disciplinant sa nature ‘supérieure’ au bénéfice de la communauté et d’un idéal du Bien. Ce conditionnement permet de l’amener à sa vocation sans égarements ; et sa vie sera effectivement très concentrée, faisant de lui un individu assertif et simple, sans écarts ni aventures.

Le réel Chris Kyle apparaît blanchit par l’interprétation de Bradley Cooper. Le sniper du film est un brave gars avec, probablement, ses légères zones d’ombres, mais surtout une forme de sainteté ordinaire, dépourvue de la moindre parcelle d’excentricité ou de de ferveur suspecte. C’est également un bon citoyen, vivant sincèrement, individuellement d’abord, le traumatisme du 11 septembre, avec sa femme (aussi badass que lui). Le Chris Kyle d’Eastwood est la sagesse bonhomme faite homme ; le réel serait plutôt un prédateur assumé et arrogant. Eastwood souscrit à l’hagiographie et termine son film sur un générique de lyricien patriote. Mais, quand bien même il s’en remet alors à de quelconques conventions ou à un cahier des charges partisan, tout son travail est encore une commémoration de cet homme, pas à la gloire de l’Amérique ou d’une intervention militaire (tout en étant ouvert à la récupération).

Et même si le film peut se poser comme un produit sentencieux, une espèce d’hommage de service public, il évacue le politique au sens pragmatique : les forces et leurs stratégies ne sont pas dans son discours, il n’y a que des décors et des contextes. L’ennemi, les enjeux géopolitiques, n’ont aucune place ; à travers le viseur et les rencontres de Chris tout au plus. Là aussi American Sniper met clairement en évidence le point de vue de Kyle et sa distance (biologique) par rapport à la mission, qu’il ne ressent pas vraiment et n’a pas la nécessité d’interroger. Ce qui peut le concerner est d’ordre éthique voir affectif (hésitations lorsqu’il faudrait abattre un enfant), toutefois il demeure déterminé, opérationnel et imperméable. S’il est ici en Irak, c’est en tant que soldat dévoué. Ce n’est pas un fanatique de la gâchette ou un ange de la mort, il est concentré sur les aspects positifs de sa mission, garde une distance totale avec ses actes.

Les exécutions, voir les boucheries, ont quelque chose d’aseptisé ; il en est un contributeur mais presque absent. Sur le champ de bataille c’est une machine virtuose. Ce n’est ni bien ni mal, c’est le prix du bien et la méthode pour honorer son devoir envers la maison qui l’a enfanté et construit en tant qu’homme. C’est une nécessité et la conséquence logique de sa vie ; s’il la niait, ce serait comme refuser de suivre un destin taillé pour lui, épousant parfaitement ses formes. S’il était autre chose, il serait un être absurde, d’autant plus qu’il n’aurait pas de cap à suivre, pas de fantaisies ou d’ambitions ; car son âme est vierge de toutes ces déviations et ces vanités, elle est lisse et prête pour un engagement sans failles. Sans ce lien-là, Kyle serait un atome dérisoire, bon à s’éteindre dans une petite vie de rien du tout, bon à rien éventuellement, un vrai fantôme à l’énergie blanche dévoyée.

Note globale 63

Page Allocine & IMDB  + Zoga sur SC

Suggestions… Du Sang et des Larmes + Robocop/2014 + Homeland 

2015 sur Zogarok >> American Sniper + Birdman + Foxcatcher + Hard Day + Il est difficile d’être un Dieu + The Voices   

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BIRDMAN **

15 Mar

2sur5  En 2015 Birdman déboule comme le film à Oscars de service affublé d’une aura de produit indépendant et outrageusement conceptuel. En passant sur cette émulation collective, on peut profiter à plein du spectacle pour ce qu’il est et apprécier quelques moments relativement aimables ou gentiment grinçants, comme les envolées de Norton, les passages avec la critique ou encore la diatribe de la 40e minute que se prend Keaton à propos de son insignifiance. Néanmoins Birdman n’est dans l’ensemble qu’un happening grossier construit sur un chapelet de banalités.

La différence d’univers ne change rien à la vision d’Inarritu (21 grammes, Babel, Amours chiennes), insider critique concernant le monde tel qu’il est, amoureux des grands espaces et roudoudou écorché en diable. Son approche du milieu des acteurs est pour le moins complaisante et caricature : Birdman passe du temps à brocarder les clichés pour mieux s’y vautrer de façon ‘pure’. Les commentaires amers de Keaton sont ronflants, l’ouverture pitoyable (« qu’est-ce qu’on fout là »). Le tableau est vieillot, miteux et méchamment pauvre : les acteurs hystériques, les critiques culturels qui sont tous des ratés. Le rôle des réseaux sociaux est sans cesse mis en avant mais n’apporte rien sur les problématiques liées à l’image de soi, à propos de quoi Birdman gueule sans arrêt.

Ce phénomène se connecte plutôt à la peinture d’une modernité si vilaine, mais dans laquelle on continue de jouer, car elle n’entrave pas nos désirs et a même les arguments pour amadoeur les histrions et vaniteux en tous genres. Là-dessus Birdman s’ouvre un boulevard, qu’il remplit à coup de cynisme existentiel de méduses romanesques et de petits coups rigolos. Inarritu reste donc le nez dans le guidon avec ses petits protagonistes à l’excentricité mondaine. Birdman se profile ainsi comme une définition, déjà un peu datée malgré tous ses effets mais néanmoins très nette, de l’artiste en tant que figure bourgeoise, l’artiste comme compétiteur immature compensant par des performances n’ayant de valeur qu’en fonction du nombre de personnes qu’elles touchent et éventuellement en fonction des pudeurs ou des conventions qu’elles remuent. L’artiste comme entertainer au sens le plus dévoyé mais flamboyant, donc.

Heureusement pour Birdman c’est le contenant qui fait son charme. Le film a un certain dynamisme en tant qu’expérience, proposant une immersion avec un semblant de temps réel grâce à son procédé : en effet il se présente comme un plan-séquence de deux heures. Il ne l’est évidemment pas, en plus de compter quelques ellipses logiques. Le remplissage suractif est à même de faire illusion sur le moment, même si l’univers est irritant ou l’approche perçue comme ridicule. Cette qualité certaine n’est en tout cas pas pleine et mis en concurrence avec d’autres films usant du procédé, Birdman perd sa crédibilité et même son attrait ludique. En effet, Snake Eyes de De Palma ou Irreversible de Noé ont utilisé cette illusion de ‘prise sur le vif’ en continue de façon profondément originales tout en assumant l’artificialité de leurs rouages, laquelle était au cœur des démonstrations. Pour le reste, La Corde d’Hitchcock, le précurseur, avait le courage du jusqu’au-boutisme et de la cohérence formelle, tandis que L’arche russe de Sokourov a tenu le pari pour de vrai, lui.

Note globale 45

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Suggestions… La Nuit Américaine + Enter the Void + 4h44 + Cosmopolis + Magic + Barton Fink + Le Créateur

 

2015 sur Zogarok >> Birdman + Foxcatcher + Hard Day + Il est difficile d’être un Dieu + The Voices   

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