JE NE SUIS PAS UN HOMME FACILE *

11 Juil

1sur5  Ce film a vocation* à nous faire comprendre ce qu’endurent les femmes : le systématisme de la domination masculine. Ce ‘nous’ pourrait être inclusif, car les femmes comme toutes les sortes d’esclaves sont affligées d’éléments corrompus ou inintelligents ; heureusement ce film n’éprouve aucune haine contre ces pauvres créatures aliénées. Les seuls vrais adversaires sont bien parmi l’autre moitié du genre humain. Cette moitié pourrie d’orgueil et de suffisance avec son phallus désinhibé, qui en plus n’a rien de phallique au sens où elle le croit !

Je ne suis pas un homme facile ne se contente pas de remplacement ou d’inversion. Il pratique une espèce de vengeance. Ses créateurs se laissent griser, exhibent leurs intentions et prétentions plutôt qu’ils ne recréent le réel conformément à ce qu’il aurait pu ou pourrait être. Pour que ce projet ait un sens, il aurait mieux valu des femmes qui soient des femmes, non des hommes sur-joués par des actrices. Le résultat est plutôt le futur craint ou espéré de féministes et mâles anxieux. Avec option démence. Car un monde où la grande majorité des femmes sont des patrons ne suffit pas ; il faut aussi que ce soit un monde où les femmes pissent debout. Bienvenue au paradis des métrosexuels ou aspirants chippendales et des momos-brutes, où personne n’aura l’idée d’amuser la galerie avec des histoires de Vulvomètre et où les couilles pendantes sont lourdes à porter.

C’est le genre de programme proclamant ‘tout essentialisme est dans le faux’ en refusant d’accepter qu’une part de l’activité humaine n’est pas crée ou voulue. Un homme n’est pas délaissé car son « horloge biologique » tourne ; l’argument peut être employé à des fins hypocrites ou en raison de croyances, mais il reste a-priori faux (les exceptions et les ‘modalités’ ou affinités pourront toujours relativiser ce qui s’applique ‘par défaut’ ou dans la plupart des cas aux êtres humains). La stérilité à venir pour toutes les femmes n’est pas une invention sociale, ou alors la ménopause et ses stigmates sont une somatisation induites par des siècles de mensonge. Nous voilà juste à côté de la subjectivité intransigeante, celle qui conduit un unijambiste Blanc à se considérer comme un Noir valide (comment soutiendra-t-on cette volonté lorsqu’il faudra mesurer les performances ?), puis surtout à imposer que chacun perçoive cette subjectivité comme vérité (unique – car il n’y a pas trois ou deux vérités pour une même chose – il faut bien faire tenir ce dernier palier sans quoi la revendication et les bénéfices deviennent hors-de-portée). La biologie elle-même n’a qu’à bien se tenir (comme toute béquille des oppresseurs, elle devra rendre des comptes) !

D’ailleurs le film reprend à son compte cette théorie grotesque selon laquelle les hommes préhistoriques ont affamées les femmes pendant des millénaires (54e minute). La fille qui est donc le garçon social oppose alors que la supériorité physique est due à la nature. Voilà la hantise gauchis(an)te des ‘discours naturalistes’. Donc, dans ce monde, la factualité est niée – or dans ce monde comme dans le nôtre, les hommes ont, effectivement, une plus grande force physique (probablement inhibée dans le monde alternatif du film). En effet, le social fait beaucoup ; des décennies d’éducation permettront l’assimilation de cette théorie. Elle sera toujours fausse et finira balayée ; comme toute tromperie, elle se condamne à l’obsolescence. Une concurrente ou une adversaire la dépassera, jusqu’à l’heureuse époque où nous n’aurons plus besoin de nous soumettre devant des concepts et des explications construites – mais cette époque a plus de chances de traverser toutes les autres que de leur succéder.

Dans cet univers parallèle, les femmes sont dures, ne font pas de compromis, enfilent sur elles le préservatif. Nouveaux hommes, elles trouvent des excuses pour leurs tromperies, claquent les fesses des passants affriolants, se tiennent comme des bonhommes et écartent volontiers les jambes. Les hommes eux sont souvent ‘objets’ (cet aspect est plus poussé que dans Majorité opprimée), s’habillent court et moulant, se pomponnent, se soucient d’être désirables (et sont honteusement sifflés quand ils viennent au travail en portant un jogging marqué ‘HOT’ sur les fesses !), contrairement à leurs partenaires à l’aise dans leur peau et amatrices de foot. Dans la précédente réalisation d’Eleone Pourriat, le court Majorité opprimée (brouillon du long présent), les femmes étaient ‘recevables’ tout en étant unanimement assertives voire dominatrices. Ici, elles sont toutes des brutes, éventuellement en costard ou en esprit, plus rarement elles passent pour des bougons (la mère et son « boudin »). Pourtant des zones d’ombres persistent : étrangement, les hommes ne portent pas de talons et les dames ne se rasent pas – preuve du progressisme prosaïque des scénaristes, peut-être compagnons de route de l’ennemi viriliste sans le savoir ?

Forcément il n’y a pas que du délire à l’intérieur de ce film. Il sait montrer des symptômes d’une domination consentie, consciemment ou non, par peur ou résignation, par faiblesse ou stupidité. Ainsi avec la rationalisation des victimes, via le jeune danseur abusé sexuellement, auquel un autre homme suggère de lâcher l’affaire. Un exemple plus douteux ou relatif est fourni avec un laveur de carreau assimilé à la ménagère niaiseuse adepte de soap et de pensées simplettes, puis surtout amoureuse de son exploitation, meublée intérieurement par les discours qui la font aliénée. L’hommasse mégère se montre admiratif d’un roman « puissant » car écrit par un mec (soit une femme biologique ‘chez nous’), or chacun sait qu’avec eux on n’obtient généralement pas des livres « à l’eau de rose ». L’attitude de ce personnage est déplorable, mais son pitoyable jugement est-il si éloigné de la vérité ? Que veulent dire les mots (« eau de rose » pour sentimentalité, sensibilité ou pour infantilisme, niaiserie ?) et ne sommes-nous pas en train de nier des récurrences massives en laissant une créature arriérée mal les nommer et apprécier ? (les témoignages en littérature sont peut-être plus fréquents chez les femmes et se reposent sur l’expérience vécue et ressentie, alors que les hommes feront moins état de leur personne dans le rapport d’une action, jaugent souvent la réalité de façon plus impersonnelle ; il pourrait y avoir des journaux intimes typés ‘féminins’ et d’autres ‘masculins’ avec des correspondances fortes pour le valider.)

Il sait aussi désigner l’hypocrisie ou la mesquinerie de bonne foi des dominants, trouvant des justifications apparemment complaisantes envers les dominés pour nourrir un récit favorable à leur joug. C’est ce que contient la scène avec l’éditrice trinquant « à l’éternel masculin ». C’est l’un des points critiques les plus justes et ‘bienveillants’ du film, car de ce côté il y a bien du fatras essentialiste et romantique légitimant une certaine bêtise dans les rapports et surtout une iniquité, au nom de la ‘complémentarité’. Là encore malheureusement, cette ‘faute’ universelle s’arrête assez vite, les données de la réalité ayant, qu’on le veuille ou non, le poids de toutes les autorités. L’erreur est dans l’usage des données, pas dans l’acceptation pratique, même ‘évoluée’, de leur existence ; ou alors nous entrons dans le domaine doctrinaire (ou carrément religieux) et comme d’habitude, le saut vers la foi se pose en shoot vers la compréhension achevée ou supérieure. Le déni, si utile à l’action, devient un substitut à la raison (vulgaire ou subtile, peu importe). À la marge on aperçoit que les hommes aussi sont victimes de cet ordre masculiniste dans lequel nous ignorons vivre : le héros fut humilié dans son enfance à cause de son costume de Blanche-Neige (choisi pour se rapprocher d’une fille !). En montrant que les hommes (équivalents des femmes de notre monde) pleurent devant leur télé, la réalisatrice affirme que c’est à cause de leur position que les femmes seraient ainsi émues – elles sont en attente de validation, car c’est le gage de leur viabilité. Cette intuition n’est pas à jeter mais elle met de côté, outre les particularités, le cas des femmes qui ont passé l’âge ou le besoin de trouver un mari, une planque ou une assurance ; elle néglige aussi les injonctions similaires subies par les hommes, qui devraient donc pleurer devant Judge Dredd ou les malheurs de Rocky.

Aussi on peut noter, parmi les nombreux détails significatifs raccrochant le film à d’autres causes, constats militants ou ‘interrogations’, la couleur de peau des CSP- de service : à la fin de la séquence du basculement dans le monde parallèle, les deux éboueurs sont deux noires, les seules non-blanches du film avec l’ambulancière. Il en faudra plus pour intégrer véritablement cette frange de supposés laissés-pour-compte, dire ou produire quoique ce soit de pertinent à leur sujet – dans une perspective d’enragé contre les hiérarchies ‘arbitraires’ au sein de la société, ce signe est un clin-d’œil, dans une perspective plus neutre, il pourrait amener à interroger davantage les choix de casting du film. Inversée ou non, la réalité d’une grande cité française (ou d’un pays voisin) est racialement plus diverse, suffisamment en tout cas pour affecter les étages intermédiaires et supérieurs de la pyramide sociale. Mais les questions de rapports sociaux et même de constructions culturelles, hors des assignations et constructions de genre, sont dans l’angle mort du film et de sa pensée, sauf dans la mesure où son filtre de la domination masculine peut tirer une conclusion. Les questions de société sont rapportées aux choix d’hommes et de femmes, avec leurs goûts orientés par la société. Avec son duo de « mecs voilés » (deux hommes particulièrement féminisés, avec cette façon de les tirer vers la pré-vieille fragile et facilement blessée), le film montre deux personnes dont le choix individuel ne serait pas respecté, leur sexe ou genre permettant de les juger (et en passant, le film prend son petit ticket pour le wagon de l’intolérance à l’intolérance). Or le problème ici n’est pas relatif au genre, mais bien à la culture au sens large, à l’identité nationale ou collective. Cette double occultation vient peut-être d’un besoin de désenfler les soupçons de xénophobie opposables à Majorité opprimée (ce n’est pas si théorique : des accusations venues du camp [égalitaire] présumé acquis sont effectivement tombées, dans les commentaires sur internet).

La plus grande qualité du film, malgré tout ce qui peut la minimiser ou la contredire, vient de la volonté de rendre les choses concrètes, de façon à mieux troubler. Là le film est efficace, même si c’est pour se crasher. La direction d’acteurs est efficace pour mettre en forme l’inversion, elle est aussi excellente pour relativiser certaines expressions : ainsi sont ‘virées’ des mimiques féminines (ou masculines) par lesquelles de nombreuses femmes (ou hommes) se stéréotypent, même si c’est pour les échanger (la plupart du temps, car la neutralité ou la mixité/l’ambiversion tiennent une place mineure). Ainsi pour l’affreuse bouche pincée en biais (avec faciès de petit animal battu en option – quand le héros demande la clé au concierge), qui reste massivement féminine mais peut être absorbée et reformulée par n’importe qui. Pour le reste soit l’essentiel, tout est sans nuances (en théorie aussi avec une approche bloc contre bloc – pas de femmes ou d’hommes hors des deux ‘groupes’ – donc une inversion à partir du fantasme appauvrissant la réalité, avant même de la caricaturer), dépourvu de cohérence interne, hors du principe de l’univers parallèle – qui devant le reste (la réalité, les alternatives à ce ‘délire’ et les roulements des sexes possibles) n’a plus grand chose de cohérent. La vision du monde ne saurait être absolument isolable en général, ici en particulier elle affecte tout. Aussi c’est également au tout-médiocre que nous avons droit : les personnages sont misérables, sauf quand pointe la comédie brutale (effective pour une seconde – du travail correct pour des pubs de bourrins, pas pour une fiction longue), l’écriture est bâclée (sur une architecture précise voire fignolée, mais au service d’un système foireux) comme en atteste l’écoulement débrayé.

Ces prémisses audacieuses, ces ingrédients grotesques et cette tournure débile engendrent un de ces films à la fois fadasse et outrancier. Le rythme est mollasson, le contenu pauvrement ‘néo-objectif’, la musique et les moments poétiques affligeants. Sans la radicalité du principe, on s’endormirait devant cette ‘dégringolade’ constante, accentuée passée la première nuit d’amour, où les « autrices » s’acharnent à pasticher la ‘romcom’ (avec soudain une douceur, comme une volonté de complaisance, dans les limites autorisées par la construction en miroir). Pour le bonheur de tous, cette production ‘Mademoiselle Films’ (relayée par Netflix) s’oriente volontairement vers la bouffonnerie grâce au personnage de Sybille. Pour la farce ce gros lourd sans carapace ni ambiguïtés est de loin le meilleur. Il nous gratifie d’une belle scène où ‘la femme baise comme un homme’, s’effondre et s’endort immédiatement après sa besogne, lourde et sans plaisir pour le receveur (concrètement empaleur mais les lunettes sociales déforment la vue, là-bas aussi). Mais comment être vraiment drôle lorsque sa représentation du monde tel qu’il serait [les premières minutes avec ce gros blaireau et charmeur misogyne dans son élément] oscille entre la BD pour enfants et la caricature avinée ? Je ne suis pas un homme facile a finalement trouvé le bon compromis, en se plaçant à mi-chemin entre la comédie assumée (bonne ou non) et l’instrumentalisation accablante d’un Martin sexe faible (websérie à la lourdeur et l’étroitesse inqualifiables). Le final est du genre accablant avec son insurrection féministe aux airs de manifestation pour les ‘civil rights’ dans les années 1950.

Il y a aussi une contradiction à résoudre concernant l’éventuel génie des femmes : d’un côté, la bête idée qu’elles seraient « plus matures » semble désignée comme telle, de l’autre le héros se voit refuser sa proposition ‘d’appli’ au motif qu’il serait « intelligent, peut-être un peu trop » (c’est la gâterie accordée au milieu de considérations plus dures à avaler). Ce genre de mise en scène et de mise en accusation donne l’impression d’être fabriquée par des personnes s’estimant lésées pour leurs qualités, dont le talent ne serait pas reconnu – c’est possible, était-ce pour des raisons de genre ? Pour le travail en tout cas, le film récolte un point (il ne le marque pas par lui-même), car la reconnaissance paraît entravée si on se fie aux différences de salaires. Espérons simplement que l’existence des discriminations réelles ou supposées ne serve pas à s’arroger des passe-droits ‘compensatoires’ pour quelques-un-e-s sachant mobiliser ou se faire valoir. Ou de lot de consolation bourré de ressentiment, à la façon des étiquettes relatives à l’intelligence ou au ‘haut potentiel’ pour les recalés et les frustrés. Ce n’est pas parce que les règles du jeu ne sont pas en votre faveur qu’elles le sont pour les autres.

*(notion paternaliste et bien connue d’une rhétorique fascisante – un esprit éclairé l’aura repéré, pourvu que vous en soyez, sinon il reste en vous matière à récurer**)

**rien à voir avec la logique des inquisiteurs, puisque l’objectif dans notre contexte est l’émancipation des êtres humains, par le rejet du monde tel qu’il s’impose à nous, par l’Idée. Enfin l’Idée n’est pas tant le problème de ce film ; il exprime d’abord un désir de faire entendre envie, souffrance et colère.

Note globale 32

Page Allocine & IMDB  + Zoga sur SC

Suggestions… Elle/Verhoeven

Scénario/Écriture (3), Casting/Personnages (4), Dialogues (4), Son/Musique-BO (3), Esthétique/Mise en scène (3), Visuel/Photo-technique (4), Originalité (5), Ambition (7), Audace (3), Discours/Morale (2), Intensité/Implication (2), Pertinence/Cohérence (4)

Voir l’index cinéma de Zogarok

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