PENTAGON PAPERS *

20 Mar

1sur5  La représentation du déballage des ‘pentagon papers’ par Spielberg est remarquablement stérile et aseptisée. Elle ressemble aux actualités d’un milieu au sommet dont les acteurs principaux se présentent presque comme des ‘petits’ entrant dans la phase de reconnaissance. Les auteurs laissent faire – comme si le pseudo ‘non-jugement’ était une absence de participation lorsqu’on collabore – à une œuvre ou à n’importe quoi. Mais The Post/Pentagon Papers n’est pas un drame psychologique pédant où il s’agirait d’organiser une expérience et la laisser se dérouler avec bienveillance ou neutralité clinique ; c’est un film politique de larbin. Ce n’est pas qu’il s’agisse de propagande ou de tentative hasardeuse d’éprouver de l’empathie pour quelques agents de l’Histoire ; c’est un film qui, si l’idéologie ‘larbinisme’ existait (c’est-à-dire était formalisée), en serait un excellent représentant.

Bien qu’il attribue à ses protagonistes l’obtention d’un exploit malgré une position initiale de faiblesse, The Post présente des routiers, des installés, protégés par de multiples connexions. Ils sont planqués individuellement à l’intérieur de leurs terriers prestigieux, n’ont pas à craindre la violence et les soubresauts du monde – ceux-là se résument pour eux à des courses à l’info (pas seulement sur le plan journalistique, mais aussi celui de ‘l’establishment’) et à des tensions de bureaux, certes parmi les élites de la capitale des États-Unis. Ils parlent de leurs positions personnelles, de tactiques – c’est impressionnant dans la mesure où c’est largement supérieur au sort des journalistes dont l’essentiel du temps se consacre aux soucis de mise en page et de bon mot du jour à faire reluire sur Twitter ou auprès de la profession et de ses commentateurs exaltés. Journalistes qui n’ont donc pas ces postes-clés ou alors subvertis.

L’opportunisme de Spielberg est massif – le sous-traitement d’un quintal de nouveaux Indiana Jones serait plus sobre (et la dernière scène s’ouvre la possibilité de transformer les gros morceaux de l’Histoire en matière à soap bouffis à suite, type Marvel à rallonge pour gens avides de choses très-très instruites et z’également très-très intelligentes). Après l’hagiographie plate et convenue Lincoln, le voilà en train de surfer sur la haine envers Nixon (c’est presque un Le Pen aux USA – il a fallu un gauchiste [d’une vénérable souche] nommé Oliver Stone pour apporter au cinéma de la hauteur à propos de ce personnage). Et au moment de traiter l’affaire précédant celle des Hommes du Président, il s’applique à tout désamorcer et à distribuer les médailles, tout en occultant de l’écran les méchants. Son film n’est qu’une somme de petites intrigues de palais autour d’une catastrophe – nationale mais aussi simplement médiatique. Ce qu’il y a de sidérant dans cette affaire, c’est que cette bêtise apparaît comme la normalité et est donc naturellement exhibée comme telle. Face à ce tourbillon Pentagon Papers répond par la fascination : fascination pour Meryl Streep et sa dignité face aux bolossages discrets, fascination devant les cocktails, les restaurants, les réceptions, les salons, l’univers intégralement bourgeois dans l’unique sens totalement suspect du terme (celui où des classes aisées génèrent leur grand cinéma, vivent de rentes fondues et cautionnées dans le ‘mouvement’ et le maintien des liens entre gens de bien – de bon goût et de bonne composition, actionnent des leviers sans avoir à payer ou se donner mais en récoltant les bénéfices – et les lauriers). Fascination pour ce gratin, ses états d’âme (sans âme – peut-être ces gens en ont-ils, mais ce serait dangereux d’aller y voir) et de service (comprenant des débuts de mouillage de chemise pendant les rush).

Il n’y a là-dedans aucun esprit critique, ou alors depuis la fenêtre d’un théorique niais ultime, qui en serait à croire le journalisme imperméable aux autres influences. Mais même dans ce cas, il continuerait avec ce film à croire la presse libre, éclairée, responsable – sauf accidents ou perversions localisées. L’entrée du Washington Post en Bourse permet de signaler la financiarisation du milieu, donc de cocher la case ‘lucidité’ et éventuellement pour les avocats ou les croisés celle de ‘dénonciateur du système’ (tout ce qui s’approche de ‘la finance’ étant démoniaque par essence à hauteur de 15 à 98% selon la sensibilité au Bien et au Juste de l’individu post-2008). Pentagon Papers nous montre bien la collusion des milieux de pouvoir, mais à un degré tel qu’un quelconque épisode de série policière qualifiée pour accompagner le spectateur vers le sommeil peut prendre des airs de lanceur d’alerte en comparaison. Au moins New York police judiciaire peut se positionner, même avec toute la stupidité imaginable, sans en être simplement à admirer benoîtement un objet, une personne, une page de l’Histoire ou un quelconque commandement. Un Cold Case ou un Criminal Minds saura au moins divertir ; ce n’est pas le cas de ce mastodonte que seule l’indigence permet d’éloigner de l’indifférenciation. Car Pentagon Papers a tout du film US ambitieux et AAA sur un épisode historique pendant la guerre froide ; cette indication posée, le cinéphile n’a plus qu’à laisser l’image se former : il a capté le film en entier. Évidemment ce n’est pas infamant, par contre ce n’est pas un contenant. Les protagonistes n’aideront pas à remplir la bête – ils sont gardés près du vide au nom de la capture ‘grand angle’ exigée par cette prestigieuse illustration. Les interprètes cabotinent comme ils peuvent – Tom Hanks a décidément une grosse conscience professionnelle – sa façon de s’en tirer plutôt que sa performance mérite des louanges. Saul Goodman de Breaking Bad est devenu un fantôme et bien motivé qui verra en quoi un tel lessivage de Bob Odenkirk peut servir sa carrière.

Conformément à sa nature le film se referme donc sur un déluge d’optimisme reposant sur une bonne dose de cécité volontaire, de lâcheté heureuse ou simplement d’hypocrisie. La foule (les petites mains du Washington Post) festoie avec à l’oreille cette sentence : « La presse doit servir les gouvernés, pas les gouvernants ». La larve devant l’écran sera ravie de ré-apprendre que Slate, Ouest-France ou Le Monde travaillent à son service (bénévolement qui plus est, au cas où quelques ignorants auraient un train de retard). Non. Les gens composant ces sociétés transmettent des faits avec une perspective acceptable ou moyenne, certains ajoutent leurs originalités, déguisent avec plus d’aplomb leurs (espoirs ou) affinités en vérités sur-vérifiées. Et ils cherchent, à torts et à raison, à lever des secrets, balayer des zones d’ombre, zoomer sur des éléments porteurs ou pertinents. Ils ne croient généralement au progrès que parce que c’est leur vocation de le subtiliser – l’instrumentaliser, le piller, l’annexer.

Le seul positionnement vaguement indépendant du film tourne autour du cas Graham : Meryl Streep n’est pas reconnue à sa juste valeur dans un monde d’hommes (la réunion est exemplaire) et la division traditionnelle s’exerçant dans la société américaine s’applique jusque chez elle, jusqu’à Washington. Lors d’une soirée intime entre journalistes, quand le groupe se divise après le café, elle se retrouve avec les épouses de ses collègues plutôt qu’avec ces derniers. Par ailleurs les femmes sont rares chez les journalistes et on pourra relever l’absence de non-blancs, hormis deux femmes noires figurantes lors de la victoire finale (transmission de la décision de la Cour suprême). Mais ce ne sont que des détails, flirtant mollement avec l’agenda politique de l’époque (comme le reste mais en pointant des totems spécifiques). Tout ce que peut apporter Pentagon Papers comme richesse de point de vue est à hauteur de considérations de commères et de complices énamourés. Activement mais indirectement il souligne le poids des détails interindividuels, du contexte. Les acteurs du ‘pentagon papers’ ne sont ni des robots ni des cerveaux sans corps, sans relations et dates-butoir ! Ce sont des hommes – tous ces connards qui décident, jouent ou estiment penser pour la masse (et n’ont pas forcément tord, car elles n’attend que de leur montrer de la reconnaissance, à défaut de meilleurs guides et parents alternatifs). Pourtant ça n’en fait pas moins des rouages – et ironiquement la réalisation le sait et le valide en même temps, en étouffant toute contribution subjective, à quelque degré qu’on souhaitera lire.

Ce film ne semble pas se rendre compte. Il convoque un épisode crucial sur la liberté de la presse, où le pouvoir des journalistes (re-?)devient comparable à celui de l’exécutif. Il est possible d’y voir leur prise en main définitive sur la fabrique d’opinion et la gestion de la conscience publique. Et ce film-larbin en fait une sorte de triomphe, de repère mythique. Or il montre une corporation coupée de ce qu’elle traite (sans parler du public – l’ignorer est peut-être une bonne chose puisque lui n’est pas spécialement pro-actif ou pertinent s’agissant de dicter ou maîtriser la marche du monde). Cette corporation traverse des pressions professionnelles et (relativement) petites menaces judiciaires au moment où elle met en péril la sécurité de l’État, la légitimité du Président et bafoue un secret-défense. C’est dérisoire ! Et le film n’en profite même pas pour tacher d’être précis, informatif. Une si aberrante exhibition pourrait faire un contre-point (voire une Némésis) utile chez ceux qui plaident pour les leaders(hip) charismatiques ou les gouvernements paternalistes (voire les autocrates si les curseurs sur les options ‘servile’ ‘dépendant’ et ‘idéaliste’ sont bien remontés). La vision de Pentagon Papers n’est pas intéressante non plus pour tous ceux sans envie ni besoin de défendre l’orgueil des journalistes ou des mondains activistes, ni de célébrer formellement une liberté via une expression classée au musée. Elle n’a d’utilité que pour les ‘insiders’ et les mous, indifférents, ou tous ces consentants a-priori qui lorsqu’ils se trouvent libéraux, ‘reacs’ ou de gauche passent leur temps à se relever les nuances pendant qu’ils posent leurs esprits et leurs envies à la même table. Qu’ils soient anonymes ou affichés, politiques ou seulement avertis, leurs adversaires et modèles ne sont que des concurrents à un degré fort bien sûr mais nul à l’égard du commun et de l’organisation du vivant – leur existence et leur avantage propre, qu’ils doivent faire semblant d’amalgamer avec une ’cause’ ou un quelconque grand dessein lorsqu’ils dépassent l’anonymat, sont assoiffés ou dépendent de la reconnaissance des ‘autres’. C’est un peu à tous ces gens que Pentagon Papers rend hommage – ces gens nécessaires car il faut bien des illusions, de la complaisance, de la vanité à l’échelle collective et via de fades figures de référence – ces gens accablants parce qu’ils escortent jusqu’au sens de l’Histoire comme si ainsi on devenait les meilleurs humains. Or cette attitude produit seulement les collabos ‘irréprochables’.

Note globale 28

Page Allocine & IMDB  + Zoga sur SC

Suggestions…

Scénario/Écriture (4), Casting/Personnages (4), Dialogues (4), Son/Musique-BO (6), Esthétique/Mise en scène (5), Visuel/Photo-technique (8), Originalité (2), Ambition (8), Audace (2), Discours/Morale (2), Intensité/Implication (4), Pertinence/Cohérence (3)

Voir l’index cinéma de Zogarok

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