LE GOUT DU SAKÉ ***

23 Sep

4sur5  Dernier film d’Ozu, subitement emporté le jour de ses soixante ans (12 décembre 1963), Le Goût du saké raconte le cheminement d’un père vers la solitude. Aux abords de la retraite, il doit envisager le départ de sa fille du domicile. Comme toujours Ozu s’applique à peindre des situations quotidiennes sur une route donnée, non ‘extraordinaire’. Dans cet ultime opus la notion d’impermanence est particulièrement prégnante, la poésie à son service atteint une épure maximale, un début de relâchement ‘dans’ la rigidité s’opère. Le Goût du saké est moraliste dans le sens où les enseignements et les règles s’imposent à des êtres dociles malgré leur chagrin. On arrête pas le temps qui passe, les choses et les êtres grandissent et meurent, s’épanouissent et récoltent à leur heure, etc. Personne ne sort du cycle des vies, quelque soient les circonstances ou les modes sociales. Shuhei Hiyajama a sa place, celle d’un pion et d’un passager. Il doit accepter d’entrevoir sa fin, plus de manière abstraite mais en la vivant déjà un peu.

L’originalité de l’œuvre d’Ozu atteint son paroxysme grâce à cette harmonisation exacerbée mais simple, sans fracas ou éclats. Ce cinéma est refroidissant sans être austère, a fait le deuil de l’agressivité ; Ozu se concentre sur la description, le détail, sans recours à l’extérieur du circuit énoncé au départ. Dans Le goût du saké, les exceptions renvoient toutes à la façon dont les personnages et surtout Shuhei sont inscrits dans le monde sensible (l’activité professionnelle, le sentier menant chez soi). Et elles sont presque toujours vides d’hommes ; Shuhei au moment où sa fille devra déserter n’a pas de relais dans le monde. Cette originalité générale et ce ‘sommet’ dans l’harmonisation sont aussi esthétiques. La couleur, adoptée depuis Fleurs d’équinoxe (1958) et donc assumée pour la cinquième fois seulement, renforce la proximité avec la perfection visuelle. La mise en scène manifeste un ‘ordre’ radical, sans sécheresse ni endurcissement (la musique est joyeuse et ‘cotonneuse’).

Par contre, la tristesse gagne – aidée par les mesquineries de la vieillesse ; et le désenchantement, comme dans Voyage à Tokyo, est pesant quelque soit la bonne volonté. De l’aigreur émerge sur la fin, malgré le sourire concentré de Shuhei et la contenance sociale (intériorisée et encouragée par tout et tous, dans cet univers ultra rigide). Mais déjà les collègues sont plus grossiers, relâchés, lors de cette scène du repas précédant le départ vers « la gare ». Le final est pathétique, soudain le verni craque, toujours sans démonstrations ; le choc apporté par le courant de la vie est trop rude cette fois, le protagoniste ralenti et bascule bien que le redoutable changement soit survenu ; il faudrait le consommer mais, par orgueil, attachement ou égoïsme, il arrive qu’on s’épuise. L’existence humaine se comprend en terme de sacrifices, d’acceptations et dépassements (de soi), pour reconnaître sa place et celle des autres : la société japonaise doit permettre de se ranger – pourtant elle manque de réponses, les personnages sont absorbés par des questions de gestion courante et de garantie, ils sont assez proches de la survie ‘détendue’. Toutes ces vies sont centrées sur les liens, la subsistance, la place sociale. La société de consommation, son catalogue encore resserré ici au Japon, est en train de devenir une sorte de Léviathan et de père ‘coulant’ de substitution – ces aspects sont davantage marqués dans Voyage à Tokyo, où la société traditionnelle commence à être enterrée et les effets sont pour beaucoup dans le drame en jeu. Cependant Ozu n’est pas attentif au trivial, aux détails matériels et organiques, comme dans Printemps précoce : avec Le Goût du saké on prend le train en marche d’une chaîne de bulles clean.

Pour le vivant, la vocation est d’avancer toujours sans défier les lois du temps et les lois formelles ou sociales qui tâchent de les encadrer et ‘raffiner’ la séance. Ozu souligne les résistances et dynamismes, enthousiasmes et résignations, qui jamais n’engendrent ‘un mot plus haut que l’autre’. Idem pour l’apparence du film, plus que jamais, couleurs aidant, le film semble découper la réalité en parts nettes. (traitement presque géométrique des dialogues, des interventions, etc.) Se mêlent le fantasme d’omnipotence et de direction du créateur ; l’esprit social, la réalité d’une catégorie humaine et les tribulations des individus qui y appartiennent ; et un idéal ‘propret’, servi par une approche formaliste et l’empathie ‘systématique’ (faible en graisses compassionnelles), qui rendent la chose animée, pas juste déclarative. Même si ce cinéma n’est pas intense, pas toujours explicite (pas distinct et livré en au premier regard superflu en tout cas) non plus dans son propos ou ce qu’il travaille, il véhicule une puissance tranquille et a sa façon ‘crue’ d’envoûter. Sa manie d’aller à l’essentiel en écartant la laideur donne une impression apaisante de complétude sans efforts contre-nature. Le merveilleux, les rêveries, sont aussi obsolètes que nous le sommes, mais ce n’est pas grave dans la mesure où tout est relié ; l’incident c’est se délier ou être délié, par épuisement ou égarement. L’abaissement de la transmission pose donc problème ; dans Le goût du saké, on ne fait plus que circuler (c’est ‘juste’ et nécessaire), les liens entre générations peuvent exister pour les individus mais ils sont vides en terme de valeurs, de patrimoine, ne reste que la sagesse matérielle.

En poussant ses principes de réalisateur au maximum, Ozu trouve aussi une forme de liberté par rapport à ses lourdeurs ou failles habituelles. Le plus significatif est l’attitude de son acteur fétiche, Chishū Ryū (en père, comme souvent, puisque Ozu entretient les correspondances entre ses films, d’abord dans les sujets, ensuite dans la répartition des rôles, enfin dans les décors). Sa mobilité est une nouveauté. D’ordinaire, c’est un pantin au sourire vide et aux yeux secs pétillants ; cette fois, la fêlure arrive, il commence à être travaillé de l’intérieur [au-delà des besognes dominées ou méprisées par nature ou réflexe], secoué de l’extérieur, obligé de se mobiliser pour se maintenir et non plus couler ou rester perché tranquillement. Les politesses et phrases toutes faites aussi cèdent. Le résultat reste loin de la profusion ou de l’émotion, mais les propos sont plus sincères, reflètent une proximité non feinte. Et surtout les douleurs sont plus conscientes et avouées. Enfin de manière générale, la variété et l’expressivité sont supérieures à celles fournies dans Voyage à Tokyo (1953).

Note globale 76

Page Allocine & IMDB  + Zoga sur SC

Suggestions… Une histoire banale/Has

Scénario & Écriture (4), Casting/Personnages (4), Dialogues (4), Son/Musique-BO (4), Esthétique/Mise en scène (4), Visuel/Photo-technique (5), Originalité (3), Ambition (4), Audace (2), Discours/Morale (-), Intensité/Implication (3), Pertinence/Cohérence (4)

Voir l’index cinéma de Zogarok

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