HOME **

23 Juin

3sur5 Le film-documentaire de Yann Arthus-Bertrand a bénéficié d’une visibilité hors-norme en 2009 : sortie cinéma le 5 juin et diffusion Internet en parallèle (décliné en plusieurs langues), appuyées par une diffusion TV (avec un record pour France 2 en prime-time à la clé : 8.3 millions de téléspectateurs). Une propagande de masse, relayée par l’ensemble des médias, dont le bon sens réclame(rait) qu’on s’en félicite. Paradoxalement, on pourra juger que l’urgence planétaire et la dégradation de l’environnement neutralisent tout jugement critique. Mais l’OPA est contestable ; d’abord, il est légitime de se demander s’il s’agit réellement ici de cinéma et d’évaluer l’œuvre ; ensuite et malgré l’universalité de son sujet, Home n’est pas un film  »transversal », c’est même un véritable plaidoyer politique et partisan.

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Au-delà de toute considération concrète, intellectuelle ou technique, envisagé simplement comme une immersion dans un monde oublié ou méprisé, Home est une splendeur de chaque instant, d’une beauté absolue engendrant la transe. Cet aspect est indiscutable et les cent minutes du film sont un pur délice, pour les sens comme pour l’âme. Mais passée la première heure, il n’apporte plus d’arguments ou d’axes forts, se contentant de gonfler son propos de petits faits, de symboles plus ou moins dérisoires et d’anecdotes éparses.

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Home a néanmoins le mérite d’être emprunt de bonne volonté (« il est trop tard pour être pessimiste ») ; le film se pose comme une mise au point, une sorte de synthèse s’espérant décisive (« ce que nous savons, il faut le croire »). Illustration noble et généreuse, Home met en avant des initiatives fortes et pleines de potentiel, mais Yann Arthus-Bertrand enchaîne les erreurs de diagnostics géopolitique (et se leurre avec un vocabulaire parfois témoin de réminiscences gauchistes – égalitarisme à la sauvette, tirade sur « l’égoïsme des Nations »). La candeur de Home donne des motifs à des plus forts et plus malins, invoqués indirectement alors qu’ils trahiront sa cause (et surtout le font déjà).

Certes, faire du spectateur un citoyen du Monde est une louable perspective. Mais à quel prix, avec quelles méthodes ou mesures ? La réponse à apporter à la crise de l’environnement doit-elle prendre forme sous l’impulsion d’une collectivité des peuples fraternelle ou d’un gouvernement absolutiste ?

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Sans le savoir (à moins qu’il s’agisse d’une complaisance coupable), Arthus-Bertrand synthétise les leitmotiv des écologistes occidentaux actuels, en livre les contradictions et en dévoile l’imposture. En faisant de l’écologie le cheval de Troie du Mondialisme, le superviseur de Home démontre comme il est logique que les libéraux-libertaires (ambassadeurs directs, réformés et new look des néo-libéraux) se retrouvent au même endroit. Le progressisme environnemental et sociétal se croisent ainsi, pour être englobé dans des manifestes et des slogans apaisants mais illusoires et surtout, factices.

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Attaché de presse du capitalisme vert, Yann Arthus-Bertrand est aussi celui de la Globalisation – il en fait le lit de toutes façons. Espérons au moins qu’il s’agisse bien d’une Globalisation  »de gauche » : idéalement, le capitalisme revu et corrigé par les écolo-progressistes consiste à allier les visées utopiques à la réalité et au rouleau-compresseur financier. C’est une façon de faire aboutir un projet prioritaire sans être constamment refoulé. Les dangers sont multiples : en particulier, il faut se méfier d’un excès de concessions qui pourrait même conduire à dénaturer l’ambition des écologistes intègres ; surtout, parce qu’elle fait spontanément consensus, l’écologie peut être le moyen d’écraser toute action politique et peut maquiller l’absence de progrès social ou le mépris de thématiques plus immédiates et essentielles, mais moins  »bankable » et accessibles. Enfin, l’écologie (administrée par les écolo-progressistes, par opposition notamment à la gauche alternative ou aux conservateurs traditionalistes) peut être le prétexte à une standardisation des modes de vie, une façon de fouler les identités et les cultures : d’ailleurs, s’il travaillait à donner sens à ce totalitarisme moral et irrationnel, Yann Arthus-Bertrand ne s’y prendrait pas mieux.

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Note globale 60

 
Page AlloCiné

17 Réponses to “HOME **”

  1. Le cabinet des rugosités juin 23, 2012 à 18:57 #

    ça à l’air intéressant …

  2. arielmonroe juin 26, 2012 à 00:28 #

    Je l’avais pas vu sous cet angle… Là ça deviens un gros film de propagande à la soviétique… mais pour une bonne raison, donc ça passe mieux ?
    Petite polémique ridicule à l’époque, à mon avis les électeurs ne se sont pas détournés des autres partis pour ça, c’est juste que les écolos étaient dans l’air du temps. Et puis c’est le jeu de la politique.

    • zogarok juin 26, 2012 à 11:59 #

      Tu exagères, c’est simplement un document pro-capitalisme vert déguisé en animation culturelle. Mais c’est quand même ça, la propagande subtile, celle qui ne dit pas son nom alors que le dispositif est transparent.
      Il y a pu avoir une impulsion, ça a pu conforter une tendance : quelques jours avant, le Modem de Bayrou & EELV étaient à jeu égal, puis ça s’est tranché par un 8% vs 16%. Mais il y a également eu la polémique Bayrou-Cohn Bendit (« jamais tu seras président mon pote ») qui a joué, surtout que l’ensemble de la clique a fait part de son mépris pour Bayrou (qui perdait, jusque sur le plan moral désormais, la complaisance de potentiels futurs alliés). En outre, campagne très axé EELV, avec le tandem Bové/Joly + Fukushima : tout ça fait beaucoup de critères.

      Néanmoins, accuser la diffusion de HOME d’avoir incité les indécis à dépasser leurs doutes reste crédible – surtout lorsque le film obtient un tel succès (pour un vendredi soir, c’est un sommet – Star Academy et toutes les merdes affiliées font juste autant lors de ses grandes heures) : il y a un impact social et sociétal évident, des débats dans les chaumières et une référence toute fraîche. Evidemment, en faire un objet de controverse est absurde, si c’est pour arriver à conclure que HOME est responsable du record d’EELV : mais il y a contribué et c’est un coup-de-pouce des institutions et du service public.

  3. chonchon44 juin 26, 2012 à 11:06 #

    Et flûte…
    J’avais fait une longue réponse, et puis WordPress m’a tout squeezé, comme souvent… j’ai la flemme de recommencer !

    • zogarok juin 26, 2012 à 11:46 #

      Ah – rien dans les indésirables ; Arielmonroe aussi a fait part de problèmes – tant que ça ne l’empêche pas de revenir répandre ses sarcasmes, tout va bien.

  4. Voracinéphile juin 27, 2012 à 13:14 #

    Intéressant sujet en effet, et ce plus au niveau des enjeux politiques sur lesquels tu insistes vient apporter de la matière autour de l’idée que veut nous faire passer le film. Pas vu pour ma part, mais si déjà le constat écologique est sincère, il y aura déjà de bonnes données à récupérer. Les étudiants en sciences comme nous étant de plus en plus sensibilisés aux enjeux concernant l’environnement, je tenterai de chercher des extraits du docu sur internet (et si possible en entier).

    • zogarok juin 27, 2012 à 14:47 #

      Il est sur Internet, sorti dans la foulée car l’intention était de le rendre accessible au maximum et par le plus grand nombre de voies possibles. Sauf qu’on ne peut pas partager cette vidéo/l’intégrer sur des sites – ce qui est pour le moins paradoxal, surtout qu’à ce point, le film est de toutes façons voué, sinon à l’échec, au moins au tout petit succès commercial. Europacorps de Luc Besson se serait affolée dans la dernière ligne droite, tentant de limiter les dégâts (c’est-à-dire les effets de la bienveillance de Arthus-Bertrand)… on le dit souvent en tout cas.
      Tu est étudiant en sciences ? J’ai oublié ou mal compris ?

      http://www.youtube.com/watch?v=NNGDj9IeAuI voilà pour le film (1h34) : attention, très contemplatif + intérêt exclusivement visuel (donc difficile de faire autre chose en même temps)

  5. Voracinéphile juin 27, 2012 à 18:56 #

    Merci pour le rappel, je sais maintenant qu’il faudra que je lui consacre quand même du temps. Ca peut quand même se trouver, mais je vais probablement mettre le lien en favori et y revenir un aprem quand je n’aurai plus de bons films sous la main (d’ici quelques dvds, ça sera le cas…)
    Sinon, pour l’info, je suis étudiant en chimie, mais je n’en fais pas la pub sur mon blog cinéphile (vu que ce n’est clairement pas le sujet). Toutefois, pour certains films qui parlent de sciences, mes études sont trahies par mon vocabulaire (ma chronique sur Metamorphosis the alien factor est à ce titre éloquente).

    • zogarok juin 27, 2012 à 20:57 #

      Ca ne me surprend pas vraiment, mais je suis étonné de ne pas l’avoir su – ou d’être passé à côté si longtemps, alors que je connais bien ton Blog. J’ai du le lire en plus… Il faut savoir que je passe souvent à côté des détails physiques, je ne remarque pas certaines choses et ça m’arrive dans tous les domaines. C’est assez pitoyable comme caractéristique mais c’est bien ça.

  6. Dany juin 28, 2012 à 11:12 #

    Un joli roman-photo pour émerveiller les citadins sans trop les défriser. D’accord dans les grandes lignes. 1/5 pour ma part : à part l’image, rien de bon.

    • zogarok juin 28, 2012 à 21:49 #

      Oh ! Ça c’est mesquin… même moi, j’aurais hésité. Et puis, qui s’engage dans quoi que ce soit de toutes façons…

  7. Voracinéphile juin 28, 2012 à 17:49 #

    Manquer des détails, je pense que ça nous arrive à tous (mais pas forcément dans les mêmes proportions, et c’est là que ça peut devenir un problème). De mon côté, c’est plutôt garder les détails en mémoire qui pose problème (surtout pour les noms des personnes que je rencontre, que j’ai beaucoup de mal à mémoriser, ça se sent dans mes chroniques, la moitié au moins oublient de mentionner le nom des personnages principaux). Mon intérêt pour les sciences me permet essentiellement de faire des remarques par rapport à ce domaine (et du coup, de souligner la pertinence de certains films qui partent sur de solides bases scientifiques), mais sinon, ça n’interfère que peu dans mes goûts cinéphiles. A l’inverse, en revanche (et j’assume complètement), c’est le Professeur Foldingue qui m’a orienté dans la voie de la chimie… Merci Eddie Murphy !

    • zogarok juin 28, 2012 à 21:58 #

      Disons que je peux ne pas réaliser l’environnement qui m’entoure -objets, etc- ; enfin, c’est le cas surtout à certaines périodes ou cet environnement n’a rien pour m’absorber. Je pense que beaucoup sont dans ce cas. Idem pour les noms – et au cinéma, je n’y fais jamais attention de toutes façons, à moins que le personnage soit exceptionnellement saillant ou complet. Pourtant, c’est l’un des aspects les plus importants à mon sens (les personnages) ; les acteurs m’indiffèrent souvent en revanche.

      On peut trouver sa vocation partout ; là c’est une drôle d’anecdote, c’est vrai que Murphy pour mentor… Enfin, je serais plus attentif à cet aspect maintenant, j’avais aperçu que quelques rares articles proposaient une lecture plus « ciblée », mais pas réalisé pour autant !

  8. Isabelle novembre 29, 2015 à 18:40 #

    J’ai le sentiment que vous parlez surtout des 10 minutes de la fin, qui voudraient poser des solutions et qui ne sont pas à la mesure du constat réalisé dans le film.
    Enfin, là où le film aurait pu être plus fort, c’est qu’il fait parler l’homme sur la Terre, mais ne laisse jamais la Terre parler. Après le constat sur l’eau et le retour à une Terre aride (à la 44e minute), un long silence aurait permis au spectateur de faire le point et de laisser la Terre lui parler….

    • zogarok janvier 13, 2016 à 21:20 #

      Cette conclusion m’était apparue comme une évidence compte tenu de tout l’exposé ; c’est je crois le cœur du film, de ses enjeux (qui dépassent le cinéma) et donc de ce qu’il y a à discuter. Sur le reste « l’analyse » serait plus dérisoire, comme elle l’est face aux documentaires laissant « la Terre parler » (comme vous le dites).
      Les solutions me semblent plus instrumentaliser la cause écologiste, ou au moins dévier gravement, qu’y répondre concrètement et loyalement.

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